‹ Œuvres complètesChapitre 28 sur 31 · HARMONIES VÉGÉTALES DES PLANTES AVEC LHOMME · texte numérisé non relu

HARMONIES VÉGÉTALES DES PLANTES AVEC LHOMME

Si maintenant nous examinions les relations végétales des plantes avec l'homme, nous les trouve-^ rions en nombre infini ; elles sont les sources perpétuelles de nos arts, de nos fabriques, de notre commerce et de nos délices; mais, à notre ordinaire , nous ne ferons que parcourir quelques-uns de leurs rapports naturels et directs , auxquels l'homme n'a rien mis du sien.

A commencer par leurs parfums , l'homme me paraît le seul être sensible qui en soit affecté. A la vérité, les animaux, et surtout les mouches et les papillons, ont des plantes qui leur sont propres, et qui les attirent ou les rebutent par leurs émanations; mais ces affections semblent liées avec leurs besoins. L'homme seul est sensible aux parfums et à l'éclat des fleurs, indépendamment de tout appétit animal. Le chien même , qui prend , par la domesticité, une si forte teinture des mœurs et des goûts de l'homme , paraît insensible à cette jouissance-là. L'impression que font les fleurs sur nous, semble liée avec quelque affection morale; car il y en a qui nous égaient et d'autres qui nous attristent , sans que nous en puissions apporter d'autres raisons que celles que j'ai essayé d'établir en examinant quelques lois générales de la nature. Au lieu de les distinguer en jaunes, en rouges, en

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bleues, en violettes, on pourrait les diviser en gaies, en sérieuses, en mélancoliques : leur caractère est si expressif, que les amants, dans l'Orient , emploient leurs nuances pour exprimer les divers degrés" de leur passion. La nature s'en sert souvent, par rapport à nous , dans la même intention. Quand elle veut nous éloigner d'un lieu marécageux et malsain, elle y met des plantes vénéneuses qui ont des couleurs meurtries et des odeurs rebutantes. Il y a une espèce d'arum qui croît dans les marais du détroit de Magellan, dont la*fleur présente l'aspect d'un ulcère, et exhale une odeur si forte de chair pourrie, que la mouche à viande vient y déposer ses œufs. Mais le nombre des plantes fétides n'est pas fort étendu. Les campagnes sont tapissées de fleurs qui, pour la plupart, ont des couleurs et des odeurs fort agréables. Je voudrais que le ;;emps me permît de dire quelque chose de la simple agrégation des fleurs; ce sujet est si vaste et si riche , que je ne balance pas d'assurer qu'il y a de quoi occuper le plus fameux botaniste de l'Europe toute sa vie , en lui découvrant chaque jour quelque chose de nouveau^ et sans l'écarter de sa maison de plus d'une lieue. Tout l'art avec lequel les joailliers assemblent leurs pierreries , disparaît auprès de celui avec lequel la nature assortit les fleurs. Je montrais à J.-J. Rousseau des fleurs de différents trèfles , que j'avais cueillies en me promenant avec lui ; il y en avait de disposées en couronnes , en demi-couronnes, en épis, en gerbes, avec des couleurs variées à l'infini. Quand elles étaient sur leurs

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tiges, elles avaient encore d'autres agrégations avec des plantes qui leur étaient souvent opposées en couleurs et en formes. Je lui demandai si les botanistes s'occupaient de ces harmonies : il me dit que non; mais qu'il avait conseillé à un jeune dessinateur de Lyon d'apprendre la botanique, pour y étudier les formes et les assemblages des fleurs , et que , par ce moyen , il était devenu un des plus fameux dessinateurs d'étoffes de l'Europe. Je lui citai à ce sujet un trait de Pline, qui lui fît beaucoup de plaisir : c'est à l'occasion d'un peintre de Sicyone, appelé Pausias, qui apprit, par cette étude, à peindre au moins aussi bien les fleurs que celui de Lyon savait les dessiner : à la vérité, il eut cbcore un maître aussi habile que la nature , ou plutôt qui n'en diffère pas; ce fut l'Amour. Je vais rapporter ce trait dans la simplicité du langage du vieux traducteur de Pline , afin de ne lui rien ôter de sa naïveté *. a En sa jeunesse, il fît la cour à une (( bouquetière de sa ville, qui avait nom Glycera , (( laquelle était fort gentille , et avait dix mille in- (( ventions à digérer les fleurs des bouquets et des (( chapeaux ; de sorte que Pausias , contrefaisant (( le naturel des chapeaux et bouquets de sa maî- (( tresse , vint à se rendre parfait en cet art : fîna- (( lement, il la peignit assise, et faisant un chapeau (( de fleurs; et tient-on ce tableau pour une des prince cipales pièces que jamais il ait faites : il l'appela (( Stephano Plocos, pour ce que Glycera n'avait autre « moyen de se soulager en sa pauvreté , qu'à vendre

* Histoire naturelle de Pline, liv. xxxy, chap. xi.

« (les chapeaux et bouquets. Et certes , on dit que (( L. Lucullus donna à Denys Athénien deux talents « de la simple copie de ce tableau. » Cette anecdote a plu singulièrement à Pline, car il l'a répétée dans un autre endroit * : « Ceux du Péloponése , « dit-il, furent les premiers qui compassèrent les (( couleurs et senteurs des fleurs qu'on mettait aux (( chapeaux. Toutefois cela vint de l'invention de (( Pausias, peintre, et d'une bouquetière nommée (( Glycera , h qui ce peintre faisait fort la cour, jusce qu'à contrefaire au vif les chapeaux et bouquets ({ qu'elle faisait. Mais cette bouquetière changeait (( en tant de sortes l'ordonnance de ses chapeaux , (( pour mieux faire rêver son peintre, que c'était (( grand plaisir devoir combattre l'ouvrage naturel (( de Glycera, contre le savoir du peintre Pausias.)) L'antique nature en sait encore plus que la jeune Glycére. Comme nous ne pouvons la suivre dans sa variété infinie , nous ferons au moins une observation sur sa régularité : c'est qu'il n'y a aucune fleur odorante qui ne croisse aux pieds de l'homme, ou au moins à la portée de sa main. Toutes celles de cette espèce sont placées sur des herbes ou sur des arbrisseaux, comme l'héliotrope, l'œillet, la giroflée, la violette, la rose, le lilas. Il n'en croît point de semblables sur les arbres élevés de nos forets; et si quelques fleurs brillantes viennent sur quelques grands arbres des pays étrangers , comme le tulipier et le marronnier d'Inde, elles ne sentent point bon. A la vérité, quelques grands arbres des

Histoire naturelle de Pline, liv. xxi, chap. 11.

Indes, comme les arbres à épices, sont entièrement parfumés ; mais leurs fleurs sont peu apparentes, et ne participent pas de l'odeur de leurs feuilles. Les-fleurs du cannellier sentent les excréments humains : c'est ce que j'ai éprouvé moimême , si toutefois les arbres qu'on m'a montrés à l'Ile-de-France , dans une habitation appartenante ' à M. Magon, étaient de véritables cannelliers. La belle et odorante fleur du magnolia croît dans la partie inférieure de l'arbre. D'ailleurs, le laurier qui la porte est, ainsi que les arbres à épices , un arbre peu élevé.

Je puis me tromper dans quelques-unes de mes observations ; mais quand elles sont multipliées sur le même objet, et attestées par des hommes dignes de foi, et sans esprit de système, j'en puis tirer des conséquences générales qui ne doivent pas être indifférentes au bonheur du genre humain , en lui montrant des intentions constantes de bienveillance dans l'Auteur de la nature. Les variétés de leurs convenances se prêtent des lumières mutuelles; les moyens sont différents , mais la fin est toujours la même. La même bonté qui a placé le fruit qui devait nourrir l'homme à la portée de sa main , y a dû mettre aussi son bouquet. Nous remarquerons ici que nos arbres fruitiers sont faciles à escalader, et différent en cela de la plupart de ceux des forêts. De plus , tous ceux qui donnent des fruits mous dans leur maturité, et qui auraient été exposés à se briser par leur chute , comme les figuiers, les mûriers, les pruniers, les pêchers, les

abricotiers, les présentent à peu de distance de terre : ceux, au contraire, qui produisent des fruits durs, et qui n'ont rien à risquer dans leur chute, les portent fort élevés, comme les noyers, les cliâtaif^niers et les cocotiers.

\ Il n'y a pas moins de convenance dans les formes et les grosseurs des fruits. Il y en a beaucoup qui sont taillés pour la bouche de l'homme, comme les cerises et les prunes ; d'autres pour sa main , comme les poires et les pommes; d'autres, beaucoup plus gros, comme les melons, sont divisés par côtes, et semblent destinés à être mangés en famille : il y en a même aux Indes, comme le jacq, et chez nous la citrouille , qu'on pourrait partager avec ses voisins. La nature paraît avoir suivi les mêmes proportions dans les diverses grosseurs des fruits destinés à nourrir l'homme, que dans la grandeur des feuilles qui devaient lui donner de l'ombre dans les pays chauds; car elle y en a taillé pour abriter une seule personne , une famille entière , et tous les habitants du même hameau.

Je m'arrêterai peu aux autres rapports que les plantes ont avec l'habitation de l'homme par leur grandeur et leur attitude, quoiqu'il y ait à ce sujet des choses très -curieuses à dire. Il en est peu qui ne puissent embellir son champ , son toit ou son mur. J'observerai seulement que le voisinage de l'homme est utile à plusieurs plantes. Un missionnaire anonyme rapporte que les Indiens sont persuadés que les cocotiers au pied desquels il y a des maisons , deviennent beaucoup plus beaux que

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ceux où il n'y en a pas , comme si ces arbres utiles se réjouissaient du voisinage des hommes.

Un autre missionnaire, carme déchaussé, appelé le P. PhiHppe, dit positivement que, lorsque le cocotier est planté auprès des maisons ou des cabanes, il devient plus fécond parla fumée, par les cendres et par l'habitation de l'homme, et qu'il rapporte doublement du fruit ; que c'est par cette raison que les lieux plantés de palmes, aux Indes, sont remplis de maisons et de logettes; que les maîtres de ces lieux donnent, au commencement, quelques écus à ceux qui veulent les habiter, et qu'ils sont obligés de leur accorder leur part des fruits , lorsqu'on les cueille : à quoi il ajoute , que quoique leurs fruits , qui sont très-gros et très-durs, tombent souvent des arbres dans leur maturité , ou par les rats qui les rongent, ou par la violence des vents, on n'a jamais ouï dire que personne de ceux qui habitent dessous en aient été blessés. C'est ce qui ne me paraît pas moins extraordinaire qu'à lui^

Je pourrais étendre les influences de l'homme à plusieurs de nos arbres fruitiers , surtout au pommier et à la vigne. Je n'ai point vu de plus beaux pommiers dans le pays de Caux, que ceux qui croissent autour des maisons des paysans. Il est vrai que les soins du maître peuvent y contribuer. Je me suis arrêté quelquefois dans les rues de Paris à considérer avec plaisir de petites vignes , dont les

* Voyez le Voyage d'Orient, du R. P. Philippe, carme déchaussé, Uv. VII, chap. V, sect. iv.

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racines sont dans le sable et sous le pavé , tapisser de leurs grappes toute la façade d'un corps-degarde. Une d'entre elles, il y a, je crois, six ou sept ans, donna deux fois du fruit dans la même année , ainsi que l'ont rapporté les papiers publics.

HARMONIES ANIMALES DES PLANTES AVEC l'iIOMME.

Mais il ne suffisait pas à la nature d'avoir donné à l'homme des berceaux et des tapis chargés de fruits, si elle ne lui eût fourni , dans l'ordre végétal même, des moyens de défense contre les déprédations des bêtes sauvages. Il aurait eu beau veiller, pendant le jour, à la garde de ses biens, ils auraient été au pillage pendant la nuit. Elle lui a donné des arbrisseaux épineux pour les enclore. Plus on avance vers le midi, plus on trouve de variétés dans leurs espèces. Mais, au contraire, on ne voit point, ou du moins on voit bien peu de ces arbrisseaux épineux dans le nord, où ils paraissaient inutiles ; car il n'y a point de vergers. Il semble qu'il y en ait aux Indes pour toutes sortes de sites. Quoique je n'aie été, pour ainsi dire , que sur la lisière de ce pays, j'y en ai vu un grand nombre, dont l'étude offrirait bien des remarques curieuses à un naturaliste. J'en ai remarqué un , entre autres , dans un jardin de l'Ile-de-France, qui m'a paru propre à faire des enclos impénétrables aux plus petits quadrupèdes. Il vient de la forme d'un pieu, gros comme le bras, tout droit, sans branches, et portant pour unique verdure un petit bouquet de li. II. aG

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feuilles à son sommet. Son écorce est hérissée d'épines très-fortes et très-aigués. Il s'élève à sept ou huit pieds de hauteur, et croît aussi gros en haut qu'en bas. Plusieurs de ces arbrisseaux plantés de suite les uns auprès des autres formeraient une vraie palissade, qui n'aurait pas le moindre intervalle. Les raquettes et les cierges, si communs sous la zone torride, ont des épines si perçantes , qu'en marchant dessus, elles traversent les semelles des souliers. Il n'y a ni tigres, ni lions, ni éléphants qui osent en approcher. Il y a une autre sorte d'épine dans l'île de Ceylan , dont on se sert pour se défendre des hommes mêmes, qui franchissent toutes sortes de barrières. Robert Knok, que j'ai déjà cité , dit que les avenues du royaume de Candy , dans l'île de Ceylan , ne sont fermées qu'avec des fagots de ces épines, dont les habitants bouchent les passages de leurs montagnes.

L'homme trouve, dans les végétaux, non-seulement des protections contre les bêtes féroces, mais contre les reptiles et les insectes. Le P. Du Tertre raconte qu'il trouva un jour, dans l'ile de la Guadeloupe , au pied d'un arbre , une plante rampante, dont les tiges étaient figurées comme des serpents. Mais il fut bien autrement surpris quand il aperçut sept ou huit couleuvres qui étaient mortes autour d'elle. Il l'indiqua à un chirurgien qui fit , par son moyen , des cures merveilleuses , en l'employant contre les morsures de ces dangereux reptiles. Elle est fort répandue dans les autres îles Antilles, où elle est connue sous le nom

de bois de couleuvre. On la retrouve encore aux Indes orientales. Jean-Hugues Linsclioten lui attribue la même figure et les mêmes propriétés. Nous avons, dans nos climats, des végétaux qui ont des convenances et des oppositions fort étranges avec les reptiles. Pline dit que les serpents aiment beaucoup le genévrier et le fenouil; mais qu'on n'en trouve point sous la fougère, le trèfle, le frêne et la rhue , et que la bétoine les fait mourir. D'autres plantes, comme nous l'avons dit, détruisent les mouches, telles que les dionées. Thévenot assure qu'aux Indes les palefreniers garantissent leurs chevaux des mouches, en les frottant, tous les matins, avec des fleurs de citrouille. L'herbe aux puces, qui a des graines noires et luisantes, semblables à des puces , chasse ces insectes d'une maison, selon Dioscoride. La vipérine, qui a ses semences faites comme des tètes de vipères, fait mourir ces reptiles. Il est probable que c'est à des configurations semblables que les premiers hommes auront reconnu les relations et les oppositions des plantes avec les animaux. Je pense que chaque genre d'insecte a son végétal destructeur que nous ne connaissons pas. En général, toutes les vermines fuient les parfums.

La nature nous a encore donné, dans les plantes, les premiers patrons des filets pour la chasse et pour la pèche. Il croît, dans quelques landes de la Chine , une espèce de rotin, si entrelacé et si fort, qu'il s'y prend des cerfs tout en vie. J'ai vu moimême, sur les sables du bord de la mer, à rile-dc-

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France, une sorte de liane, appelée fausse patate, qui couvre des arpents entiers, comme un grand filet de pêcheur. Elle est si propre aux mêmes usages, que les nègres s'en servent pour pêcher du poisson. Ils en font, avec les tiges et les feuilles, de longs cordons qu'ils jettent à la mer; et, après en avoir formé une chaîne qui renferme sur l'eau une grande enceinte, ils la tirent, par les deux extrémités , au rivage. Ils ne manquent guère d'y amener quelque poisson*; car les poissons s'effraient non-seulement d'un filet qui les enveloppe, mais de tout corps inconnu qui fait de l'ombre à la surface de l'eau. C'est avec une industrie aussi simple, et à peu près semblable, que les habitants des Maldives font des pêches prodigieuses, en n'employant, pour amener les poissons dans leurs réservoirs, qu'une corde qui flotte sur l'eau avec des bâtons.

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