‹ Œuvres complètesChapitre 30 sur 31 · HOTES · texte numérisé non relu

HOTES

Ceci n'est pas arrivé au hasard. Si nous étions éclairés, par exemple, par un air lumineux, nous n*apercevrions point la forme des corps ; car leurs contours , leurs profils et leurs cavités , seraient couverts d'une lumière uniforme , qui en ferait disparaître les parties saillantes et rentrantes. C'est donc par une providence bien convenable à la faiblesse de notre vue , c]ue l'Auteur de la nature a fait partir la lumière d'un seul point du ciel; et c'est par une intelligence aussi admirable, qu'il a donné un mouvement de progression au soleil , qui est la source de cette lumière , afin qu'elle formât , avec les ombres , des harmonies variées à chaque instant. Il a aussi modifié cette lumière sur les objets terrestres , de manière qu'elle éclaire immédiatement et médiatement, par réfraction et par réflexion, et qu'elle étend ses nuances , et les harmonie avec celles de l'ombre , d'une manière ineffable.

.T.-J. Rousseau me disait un jour : « Les peintres donnent « l'apparence d'un corps en relief à une surface unie , je vou- « drais bien leur voir donner celle d'une surface unie à un corps « en relief. » Je ne lui répondis rien pour lors; mais ayant pensé depuis à la solution de ce problème d'optique , je ne l'ai pas trouvé impossible. Il n'y aurait, ce me semble, qu'à détruire un des extrêmes harmoniques qui rendent les corps saillants. Par exemple, pour aplanir un bas -relief, il faudrait qu'ils peignissent ses cavités de blanc , ou ses parties saillantes de noir. Ainsi , comme ils emploient l'harmonie du clair-obscur pour faire apparaître un corps sur une surface plane, ils pourraient se servir de la monotonie d'une seule teinte pour faire disparaître ceux qui sont en relief. Dans le premier cas, ils font voir un corps sans qu'on puisse le toucher; dans le second, ils feraient toucher un corps sans qu'on pût le voir. Cette magie-ci serait bien aussi surprenante que l'autre.

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Chaque organe est lui-même en opposition avec l'élément pour lequel il est destiné , en sorte que de leur opposition mu-

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tuelle naît une harmonie qui constitue le plaisir qu'éprouve cet organe. Ceci est très-remarquable, et confirme les principes que nous avons posés. Ainsi l'organe de la vue, ordonné principalement pour le soleil , est un corps qui lui est opposé, en ce qu'il est presque entièrement aqueux. Le soleil lance des rayons lumineux ; l'œil , au contraire , est entouré de cils rembrunis qui l'ombragent. L'œil est encore voilé de paupières , qu*il ouvre ^et baisse à son gré ; et il oppose de plus à la blancheur de la lumière une tunique toute noire, appelée l'uvée, qui tapisse l'extrémité du nerf optique.

Les autres parties du corps présentent de même des oppositions à l'action des éléments pour lesquels elles sont ordonnées. Ainsi, les pieds des animaux qui gravissent dans les rochers ont des molettes , comme ceux des tigres et des lions. Les animaux qui habitent les climats froids sont revêtus de fourrures chaudes, etc. Au reste, il ne faut pas compter trouver toujours ces contraires de la même espèce dans chaque animal. La nature a une infinité de moyens différents pour produire les mêmes effets , suivant les besoins de chaque individu .

Cet homme était de Franche-Comté. Je ne l'ai vu qu'une fois , et j'ai oublié son nom et celui du régiment oh il a servi ; mais je n'ai pas perdu la mémoire de sa vertu , qui m'a été confirmée de bonne part. Lorsque son malheur l'eut foicé d'entrer aux Invalides, il se rappela qu'étant sergent, il avaj^, engagé par surprise , dans un village , à l'instigation de son capitaine, le fils unique d'une pauvre veuve, lequel fut tué , trois mois après , dans une bataille. Cet homme , au ressouvenir de cette injustice, prit la résolution de s'abstenir de vin. Il vendait celui qu'on lui donnait à l'Hôtel des Invalides , et il en envoyait , tous les six mois , l'argent à la mère qu'il avait pri vée de son fils.

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Cette loi des contrastes est , à mon gré , une source délicieuse d'observations et de découvertes. Les femmes , je le répète, toujours plus près que nous de la nature, en font un usage perpétuel dans les couleurs dont elles assortissent leur parure , sans que jamais aucun naturaliste , que je sache , ait observé que la nature l'employait elle-même dans l'harmonie de tous ses ouvrages. On peut s'en convaincre sans sortir de sa maison. Par exemple , quoiqu'il y ait parmi les chiens une "Variété singulière de couleurs , jamais on n'en a vu de verts, de rouges ou de bleus; mais ils sont, pour l'ordinaire , de deux teintes opposées, Tune claire et l'autre rembrunie , afin que, quelque part qu'ils soient dans la maison, ils puissent être aperçus. Mais quoique les couleurs de ces animaux soient prises, ainsi que celles de la plupart des quadrupèdes, dans les deux termes extrêmes de la progression des couleurs , c'est-àdire le noir et le blanc, je ne me rappelle pas avoir vu des chiens tout-à-fait blancs ou tout-à-fait noirs. Les blancs ont toujours quelques mouchetures sur la peau , ne fut-ce que le bout de leur museau qui est noir. Ceux qui sont noirs ou bruns, ont des jabots blancs ou des taches couleur de feu , en sorte que, quelque part qu'ils soient, on les aperçoit aisément. J'ai remarqué encore en eux cet instipct , surtout dans les chiens de couleur rembrunie; c'est qu'ils vont se coucher partout où ils voient une étoffe blanche , préférablement à celles de toutes les autres couleurs. C'est ce qu'éprouvent souvent les dames; car s'il y a un petit chien de couleur sombre dans un appartement, il ne manque guère d'aller se reposer à leurs pieds et sur leurs jupes. L'instinct qui porte le chien à chercher le repos sur les étoffes blanches, vient du sentiment qu'il a lui-même du contraste que cherchent les puces dont il est souvent tourmenté. Les puces se jettent , partout où elles sont, sur les couleurs blanches. Si vous entrez dans un lieu où il y en ait beaucoup , avec des bas blancs , ils en seront bientôt couverts. Elles

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se jettent mémo sur une simple feuille de papier blanc. Voilà pourquoi les chiens blancs en sont bien plus incommodés que les autres. J'ai observé aussi que partout où il y a des chiens de cette; couleur, les noirs et les bruns leur font fête , et les préfèrent aux autres pour jouer avec eux, sans doute pour se délivrer des puces à leurs dépens. Ceci soit dit cependant , sans vouloir rendre leur amitié suspecte de trahison. Sans l'instinct de ces petits insectes, noirs, légers et nocturnes, pour 1^ couleur blanche , il serait impossible de les apercevoir et de les attraper. La mouche commune , de couleur sombre , se porte de même sur tout ce qui est blanc et brillant. Voilà pourquoi elle ternit toutes les glaces et les dorures des appartements. La mouche à viande aime, au contraire, à se poser sur les couleurs livides des viandes qui se gâtent. Son corselet bleU l'y fait aisément remarquer. Si on étend ces contrastes plus loin , on trouvera que non-seulement tous les insectes sanguivores ont l'instinct d'opposer leurs couleurs à celles des sites où. ils vivent , mais même tous les animaux carnassiers; tandis que, comme nous l'avons vu, tous les animaux faibles, doux et innocents , ont des moyens et des instincts de consonnanccs avec les fonds qu'ils habitent : ainsi l'a voulu la nature, afiji que les premiers pussent être aperçus de leurs ennemis, et que les seconds pussent leur échapper.

On peut tirer de ces lois naturelles une foule de conséquences utiles et agréables pour la propreté et la commodité de nos appartements. Par exemple , pour détruire aisément les insectes qui troublent notre sommeil et qui sont si communs à Paris , il faut que les alcôves , les tentures et les bois de lit soient de couleurs blanches ou tendres ; alors on les y apercevra aisément. Quant à la commodité , on sent qu'il est nécessaire de faire contraster les couleurs de nos meubles pour les distinguer les uns des autres avec facilité. Il m'arrive souvent, par exemple , de ne savoir ce que devient ma tabatière, parce qu'elle est noire comme la table où je la pose. Si la nature n'avait pas eu plus d'intelligence que moi , la plupart de ses ouvrages disparaîtraient à notre vue. Il est bien étonnant

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que les philosophes , qui ont fait de si curieuses recherches sur la nature des couleurs , n'aient point parlé de leurs contrastes, sans lesquels nous ne distinguerions rien; ou plutôt leur oubli n'est point surprenant : l'homme poursuit , sans cesse , l'illusion qui lui échappe , et néglige l'utile vérité qui repose à ses pieds.

Les harmonies des couleurs ont encore de grandes influences sur les passions : mais je n'ai rien à dire, à cet égard, dans un pays où les femmes les emploient avec tant d'empire; c'est aux femmes que je dois la première idée que j'ai eue d'étudier les éléments des lois par lesquelles la nature elle-même cherche à nous plaire.

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Des écrivains célèbres ont avancé que les nègres trouvaient leur couleur plus belle que celle des blancs , mais ils se sont trompés. J'ai interrogé à ce sujet des noirs que j'avais à mon service à l'Ile-de-France , qui me parlaient avec assez de liberté pour me dire leur sentiment , surtout sur une matière aussi indifférente à des esclaves que la beauté des blancs. Je leur ai demandé quelquefois laquelle ils aimaient le mieux d'une femme blanche ou d'une femme noire : ils n'ont jamais hésité à donner la préférence à la première. J'ai vu même un nègre , qui avait été déchiré de coups de fouet dans une habitation , se réjouir de ce que les cicatrices de ses plaies blanchissaient , parce qu'il espérait , par ce moyen , cesser d'être nègre. Le misérable se serait fait écorcher pour devenir blanc. Cette préférence, dira-t-on , est, dans ce cas, l'effet de la supériorité qu'ils trouvent aux Européens. Mais la tyrannie de leurs maîtres devrait leur en faire détester la couleur. D'ailleurs , les noirs et les négresses de nos colonies témoignent les mêmes goûts que nos paysans pour les étoffes qui ont des couleurs vives et tranchées. Leur suprême luxe est de s'entourer la tête d'un mouchoir rouge. La nature n'a point donné à la rose de l'Afrique d'autre teinte qu'à celle de l'Europe.

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Si le jugement des esclaves noirs est suspect sur ce point , on peut s'en rapporter à celui des souverains de leur pays, qui n'ont point d'intérêt à dissimuler leur goût. Ils se reconnaissent à ce sujet, comme en d'autres, plus mal partagés que les Européens. Des rois d'Afrique se sont adressés plusieurs fois aux chefs des comptoirs anglais , hollandais et français, pour avoir des femmes blanches , leur promettant en récompense des privilèges considérables. Lamb, facteur anglais d'Ardra, prisonnier du roi de Dahomé, mandait, en 1724 , au gouverneur du fort anglais de Juida, que, s'il pouvait envoyer à ce prince quelque femme blanche, ou seulement mulâtre, elle acquerrait le plus grand pouvoir sur son esprit*. Un autre roi d'une autre partie de la côte d'Afrique , promit un jour à un missionnaire capucin, qui lui prêchait l'Évangile, de renvoyer son sérail, et de se faire chrétien, s'il voulait lui faire avoir une femme blanche. Le zélé missionnaire se rendit sur-le-champ dans l'établissement portugais le plus voisin, et, s'étant informé dans ce lieu s'il y avait quelque demoiselle pauvre et vertueuse, on lui indiqua la nièce d'un gentilhomme fort pauvre, qui vivait dans la plus grande retraite. Il l'attendit un dimanche matin à la porte de l'église , lorsqu'elle sortait de la messe avec son, oncle; et, s'adressant à celui-ci devant tout le peuple, il le somma , au nom de Dieu et pour le bien de la religion, de donner sa nièce en mariage au roi nègre. Le gentilhomme et sa nièce y ayant consenti, le prince noir épousa celle-ci, après avoir renvoyé toutes ses femmes, et s'être fait baptiser. Les voyageurs les plus éclairés rapportent plusieurs de ces traits de préférence dans les souverains noirs de l'Afrique et de l'Asie méridionale. Thomas Rhoë, ambassadeur d'Angleterre auprès du mogol Sélim-Schah , raconte que ce puissant monarque faisait beaucoup d'accueil aux jésuites portugais, missionnaires h sa cour, dans l'intention d'avoir quelques femmes de leur pays dans son sérail. Il les combla d'abord de privilèges , les,

* Histoire générale des Voj^ages, par l'abbé Prévost, liv. viit, page 96., ** Histoire de l'Ethiopie , par Labat.

logea dans le voisinage de son palais , et les admit à sa familiarité; mais , comme il pressentit que ces pères étaient bien éloignés de servir ses passions , il mit en usage une ruse fort adroite pour les y obliger. Il leur témoigna du penchant pour embrasser le christianisme; et, feignant qu'il n'était retenu que par des raisons de politique, il ordonna à deux de ses neveux d'assister assidûment aux catéchismes des missionnaires. Quand ils furent suffisamment instruits, il leur enjoignit de se faire baptiser ; après quoi il leur dit : « Maintenant vous ne pouve? « plus épouser des femmes païennes de ce pays, puisque vous « êtes chrétiens ; c'est aux pères qui vous ont baptisés à vous « marier. Dites-leur qu'ils vous fassent venir pour femmes des « demoiselles portugaises. « Ces jeunes gens ne manquèrent pas d'en faire les demandes aux pères jésuites, qui, se doutant bien que le Mogol ne voulait voir ses neveux mariés avec des demoiselles portugaises que pour avoir des femmes blanches dans son sérail , refusèrent de se mêler de cette négociation. Ce refus leur attira une infinité de persécutions de la part de Sélim-Schah , qui commença par faire renoncer ses neveux au christianisme *.

La couleur noire de la peau est mi bienfait du ciel envers les peuples méridionaux , parce qu'elle éteint les reflets du soleil brûlant sous lequel ils vivent. Mais ces peuples n'en trouvent pas moins les femmes blanches plus belles que les noires , par la même raison qui leur fait trouver le jour plus beau que la nuit, parce que les harmonies des couleurs et des lumières se font sentir dans le teint des blanches , au lieu qu'elles disparaissent presque entièrement dans celui des noires , qui ne peuvent entrer avec elles en comparaison de beauté , que par les formes et la taille.

Les proportions de la figure humaine, après avoir été prises, comme nous venons de le voir, des plus belles formes de la nature, sont devenues, à leur tour, des modèles de beauté pour l'homme. Qu'on y fasse attention , et l'on verra que les

* Mémoires de Thomas Rhoë , collection de Tbcvenot,

DE l'auteur. 44^

formes qui nous plaisent davantage dans les arts, comme celles des vases antiques , et les rapports de la hauteur et de la largeur , dans les monuments , ont été tirés de la figure humaine. On sait que la colonne ionique , avec son chapiteau et ses cannelures , fut imitée d'après la taille , la coiffure et la robe des filles grecques.

Ainsi, la couleur blanche augmente l'effet des rayons du soleil, et la noire l'affaiblit. Les habitants de Malte blanchissenV l'intérieur de leurs appartements , afin, disent-ils , qu'on puisse apercevoir les scorpions qui y sont assez communs. En cela ils font deux fautes, à mon avis; la première, de se méprendre de couleur ; car les scorpions qui y sont gris , paraîtraient encore mieux sur un fond sombre; la seconde, plus importante, c'est d'y augmenter tellement la réverbération de la lumière , que la vue en est sensiblement affectée. C'est à cette cause que j'attribue les maux d'yeux qui sont très-communs dans cette île. Nos bourgeois mettent, en été, des chapeaux blancs, à la campagne, et ils se plaignent de maux de tête. Tous ces accidents arrivent faute d'étudier la nature. A l'Ile-de-France, ils emploient, pour lambris , du bois du pays , qui devient tout noir avec le temps; mais cette teinte est trop triste. Il semble que la nature ait prévu , à cet égard , les services que l'homme devait tirer de l'intérieur des arbres : leur bois est brun dans la plupart de ceux des i>ays chauds; et blanc , dans ceux des pays du nord , comme les sapins et les bouleaux.

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En réfléchissant sur ces compensations qui sont très -nombreuses , et , entre autres , sur celle de la lumière du soleil qui rembrunit les corps pour en affaiblir les reflets , j'ai pensé que le feu devait pareillement produire la matière la plus propre à diminuer sa propre activité. C'est, en effet , ce que j'ai éprouvé

plusieurs fois, en jetant sur la flamme de mon foyer un peu de cendre. Je suis parvenu , par ce moyen , à l'amortir tout-à-coup presque sans fumée. Je me rappelle à ce sujet avoir vu un jour, dans un port de mer, le feu prendre à une grande chaudière pleine de goudron , qu'on faisait chauffer pour espalmer des vaisseaux. Des gens sans expérience y jetèrent d'abord de l'eau ; mais la matière bouillante et boursouflée se répandit aussitôt en torrents de feu au-dessus des bords de la chaudière. Je croyais qu'il n'en resterait pas une cuillerée au fond , lorsqu'un vieux matelot accourut , et l'éteignit sur-le-champ , en y jetant quelques pelletées de cendre. Je crois donc qu'en unissant ce moyen avec celui de l'eau, on en pourrait tirer un grand secours dans les incendies; car la cendre, non-seulement amortirait la flam-me, sans exciter ces fumées affreuses qui s'en élèvent lorsque les pompes commencent à y jouer, mais lorsqu'elle serait une fois mouillée , elle retarderait l'évaporation de l'eau , qui est presque subite quand le feu a fait de grands progrès- Je serais charmé que cette observation méritât l'attention de ceux qui peuvent lui donner, par leur expérience et leurs lumières , toute l'utilité dont elle est susceptible.

Le P. Du Tertre n'est pas moins heureux dans ses descriptions des animaux , que dans ses descriptions botaniques. Voici comme il commence celle du crabe de terre. « Tout le corps « de cet animal semble n'être composé que de deux mains « tronquées par le milieu , et rejointes ensemble ; car des deux « côtés , vous y voyez les quatre doigts , et les deux mordants « qui servent comme de pouces. « Hist. des Ant. , tome VI , chap. III, sect. i.

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La tulipe, par sa cduleur , est , en Perse , l'emblèmedes parfaits amants. Chardin dit que , quand un jeune homme présente , en Perse, une tulipe à sa maîtresse, il veut lui donner à en-

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tendre que , comme cette fleur , il a le visage en feu et le cœur en charbon. Il n'y a point d'ouvrage de la nature qui ne fasse naître dans l'homme quelque affection morale. La société nous en ôte à la longue le sentiment , mais on le retrouve chez les peuples qui vivent encore près de la nature. Plusieurs alphabets ont été imaginés à la Chine , dans les premiers temps , d'après les ailes des oiseaux , les poissons , les coquillages et les fleurs ; on en peut voir les caractères très-curieux dans la Chine illustrée du P. Kiicher. C'est par une suite de ces mœurs naturelles, que les Orientaux emploient tant de similitudes et dé comparaisons dans leurs langages. Quoique notre éloquence métaphysique n'en fasse pas grand cas , elles ne laissent pas de produire de grands effets. J.-J. Rousseau a parlé de celui que fit sur Darius l'ambassadeur des Scythes, qui lui présenta, sans lui rien dire, un oiseau , une grenouille, une souris et cinq flèches, Hérodote rapporte que le même Darius fit dire aux Grecs de l'Ionie , qui en ravageaient les côtes , que s'ils ne cessaient leurs brigandages , il les traiterait comme des pins. Les Grecs, qui commençaient à devenir de beaux esprits, ^ à perdre de vue la nature, ne savaient ce que cela signifiait. Enfin , ils apprirent que Darius leur donnait à entendre qu'il les exterminerait entièrement, parce que, quand les pins sont une fois coupés, ils ne repoussent plus.

Je suis persuadé que le port de la plupart des fleurs est coordonné aux pluies , et que c'est pour cette raison que plusieurs d'entre elles ont des formes de mufles ou de nacelles qui abritent les parties de la fécondation. J'ai remarqué que plusieurs espèces de fleurs , entre autres , les pavots , les anémones et la plupart des fleurs en rose , ont , si j'ose dire , l'instinct de se refermer quand l'air est humide , et que les pluies font avorter plus de fruits que les gelées. Cette observation est essentielle pour les jardiniers , qui font souvent couler les fleurs des fraisiers en les arrosant. Il me semble qu'il vaudrait mieux arroser

les plantes en fleurs par rigoles, à la manière des Indiens, que par aspersion.

Sans doute, quand ils mettent sur un fond vert des tableaux de plantes ou de paysage, ces tableaux s'en détachent mal. Il y a , à mon gré , une teinte plus favorable pour le fond d'un salon de peinture; c'est le gris. Cette teinte, formée du blanc et du noir , qui sont les extrêmes de la chaîne des couleurs , s'harmonie avec toutes les autres , sans exception. La nature l'emploie souvent dans les cieux et dans les horizons , au moyen des vapeurs et des nuages , qui sont généralement de cette couleur.

Ils m'ont servi quelquefois à expliquer le sens moral des hiéroglyphes , gravés sur les obélisques de l'Egypte à la gloire denses rois conquérants. En voyant leurs caractères tracés à droite et à gauche , avec des têtes , des becs et des pâtes , ils me rappelaient les petits preneurs de mouches de mes pal*miers.

Voyez sur la vallisneria le Voyage anonyme d'un Anglais , fait en ivSo, en France, en Italie et aux îles de l'Archipel, quatre petits vol. tom. i. Il est rempli d'observations judicieuses en tout genre. Voyez aussi , sur le genipa et les divers fruits , plantes et animaux des pays méridionaux , le naïf P. Du Tertre, le patriote P. Charlevoix, l'historien Jean de Laet, et tous les voyageurs qui ont écrit sur la nature , sans esprit de système, avec les seules lumières de la raison.,

On peut voir un acacia de l'Asie dans ce beau jardin situé

DE l'auteur. /|47

près de la grille <le Chaillot, qui appartenait autrefois au vertueux chevalier de Gensin. Quant au nom du faux acacia donné à l'acacia de l'Am/Tique, j'observerai que la nature ne fait rien de faux. Elle a varié toutes ses productions dans chaque pays , pour leur donner des relations convenables avec les éléments et les animaux ; et quand nous n'y trouvons pas les caractères que nous leur avons assignés , ce ne sont pas ses ouvrages qu'il faut accusende fausseté, ce sont nos systèmes.

J'observerai ici que l'ail, dont l'odeur est si redoutée de nos petites-maîtresses, est peut-être le remède le plus puissant qu'il y ait contre les vapeurs et les maux des nerfs auxquels elles sont si sujettes. J'en ai vu plusieurs expériences. Pline assure même qu'il guérit l'épilepsie. Il est encore antiputride; et toute plante qui a son odeur a les mêmes vertus. Il est très-remarquable que les plantes à odeur- d'ail croissent communément dans les lieux marécageux, comme un remède présenté par la nature contre les émanations putrides qui s'en exhalent. Tel est, entrée autres, le scordium. Galien rapporte que l'on reconnut sa vertu antiputride, en ce que, après un combat, les corps morts qui gisaient sur des plantes de scordium se trouvèrent bien moins corrompus que ceux qui en étaient loin, et que ces corps étaient principalement restés frais et sains du côté où ils touchaient à ces plantes. Mais l'épreuve que le baron de Busbec en fit sur des corps vivants est encore plus frappante. Ce grand homme , revenant de Constantinople , à son premier voyage , un Turc de sa suite fut attaqué de la peste, et en mourut. Ses camarades se partagèrent ses dépouilles , malgré les représentations du médecin de Busbec , qui leur prédit que la peste ne tarderait pas à se communiquer à eux. En effet , quelques jours après, ils en éprouvèrent les symptômes.

Mais laissons le savant et vertueux ambassadeur rendre compte lui-même des suites de cet événement. « Le jour suivant «de notre départ d'Andrinople, dit -il, ils allèrent tous le

( trouver d'un air triste et abattu, se plaignant d'un grand mal c de tête, et lui demandant des remèdes. Ils sentirent bien que « c'étaient là les premiers symptômes de la peste. Pour lors, « mon médecin leur fit une sévère réprimande, et leur dit qu'il c s'étonnait qu'ils vinssent chercher des remèdes contre un mal « dont il les avait prévenus , et qu'ils avaient cherché avec u empressement. Ce n'était pas cependant qu'il ne voulût bien « les soigner. Il était au contraire très-inquiet de savoir com- « ment il ferait pour les secourir. En effet , où prendre des « remèdes dans une route où les choses les plus communes « souvent manquent? La Providence devint notre seul espoir; « elle nous secourut effectivement. Voici comment.

« J'étais accoutumé , aussitôt que nous étions arrivés dans * les endroits de notre route , d'aller me promener aux envice rons , et de chercher ce qu'il y avait de curieux ; ce jour-là je « fus assez heureux pour aller sur les bords d'un pré. J'aperçus « dedans une plante qui m'était inconnue ; je pris de sa feuille , « je la sentis : elle avait l'odeur de l'ail. Aussitôt je la donnai à « mon médecin, lui demandant s'il la connaissait. Après l'avoir « examinée avec attention, il me répondit que c'était du scor- « dium. Il leva les mains au ciel, et rendit grâces à Dieu du « remède si à propos qu'il nous envoyait. Il en ramassa à l'ins- « tant une grande quantité , qu'il alla mettre dans un chaudron « et qu'il fit bien bouillir. De là, il avertit nos pestiférés de « prendre courage ; et, sans perdre un moment, il leur fit boire « la décoction de cette plante , dans laquelle il mit un peu de « terre de Lemnos; ensuite il les fit bien chauffer et les envoya « coucher, leur ordonnant de ne dormir qu'après qu'ils auraient « bien sué, ce qu'ils observèrent exactement. Dès le lendemain, « ils se sentirent très-soulagés. On leur donna ensuite une sefi conde potion de cette même drogue , qui finit enfin de les « guérir. C'est ainsi que, par la grâce de Dieu, nous échappe pâmes à la mort, qui nous semblait très-proche. » (Lettres du baron de Busbec, tomel, pages 197 et 198.)

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Je ne veux pas dire cependant que rAmériqne n'a été peuplée que par les îles de la mer du Sud. Je crois qu'elle l'a été encore par le nord de l'Asie et de l'Europe. La nature présente toujours aux hommes différents moyens pour la même lin. Mais la principale population du Nouveau-Monde s.'est faite par les îles de la mer du Sud. C'est ce que je pourrais prouver par une multitude de monuments qui en subsistent encore , et aux principaux desquels je m'arrêterai : par le culte du soleil établi aux Indes , dans les îles de la mer du Sud et au Pérou , ainsi que le titre de soleils ou d'enfants du soleil , pris par plusieurs familles de ces contrées; par les traditions des Caraïbes répandus dans les Antilles et dans le Brésil, qui se disaient originaires du Pérou ; par l'établissement même de cette monarchie du Pérou, ainsi que celle du Mexique, situées sur la côte occidentale de l'Amérique, qui regarde les îles de la mer du Sud, et par le nombre de leurs nations qui étaient beaucoup plus considérables et plus policées que celles qui habitaient les côtes orientales , ce qui suppose aux premières une plus grande ancienneté ; par l'étendue prodigieuse de la langue taïtienne , dont les différents dialectes sont répandus dans la plupart des lies de la mer du Sud, et dont quantité de mots se retrouvent dans la langue du Pérou , comme l'a prouvé dernièrement un savant, et dans celle même des Malais en Asie, ainsi que j'en ai reconnu moi-même, quelques-uns, entre autres celui de maté . qui signifie tuer; par des usages communs et particuliers aux peuples de la presqu'île de Malaca , des îles de l'Asie, de celles de la mer du Sud et du Brésil, qui ne sont point inspirés par la nature , tels que celui de faire des boissons fermentées ei enivrantes en mâchant des herbes et des racines ; par des canaux du commerce de l'antiquité qui coulaient par cette voie, tels que celui de l'or qui était fort commun en Arabie et aux Indes du temps des Romains, quoiqu'il y en ait fort peu de mines en Asie; mais surtout par le commerce des éme-

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45o NOTES

1 audes, qui a dûprendre cetteroute dans l'antiquité , pourparvenir dans l'ancien continent, où on n'en trouve aucune mine. Voici ce que dit à ce sujet Tavernier, qui est fort croyable lorsqu'il parle du commerce de l'Asie , et surtout de celui des pierreries. « C'est une ancienne erreur, dit-il, que bien des gens ont, de « croire que l'émeraude se trouve originairement dans l'Orient. « La plupart des joailliers, d'abord qu'ils voient une émeraude « de couleur haute, ont coutume de dire que c'est une éme- « raude orientale. Mais ils se trompent ; je suis assuré que « jamais l'Orient n'en a produit ni dans la terre ferme , ni dans « ses îles. J'en ai fait une exacte perquisition dans tous mes '< voyages. » Il avait fait six voyages par terre dans les grandes Indes. Il en faut conclure que les émeraudes si estimées des anciens, leur venaient de l'Amérique, par les îles de la mer du Sud, par celles de l'Asie, par les grandes Indes, la mer Rouge , et enfin par l'Egypte d'où ils les tiraient.

On peut objecter la difficulté de naviguer contre les vents réguliers de f est , pour aller d'Asie en Amérique sous la zone torride; mais je répéterai à ce sujet, que les vents réguliers n'y soufflent point de l'est, mais du nord-est et du sud-est, et dépendent d'autant plus des deux pôles, qu'on approche plus de la Ligne. Cette direction oblique du vent suffisait à des peuples qui naviguaient d'île en île , et qui avaient imaginé les bateaux les moins propres à dériver, tels que les doubles pros des îles de Guam , dont la forme semble s'être conservée dans les doubles baises de la côte du Pérou. Schouten trouva un de ces doubles pros naviguant, à plus de six cents lieues de l'île de Guam , du côté de l'Amérique. De plus , il paraît que la mer du Sud a aussi des moussons, qui n'ont pas encore été observées. Voici ce que dit sur l'inconstance de ces vents , un voyageur anglais anonyme, qui a fait le tour du monde dans le vaisseau où étaient MM. Banks et Solander, en 1768, 1769, 1770 et 177 1 , page 83. « Les habitants d'Otahiti commercent « avec ceux des îles voisines qui sont à l'est de cette île , et que « nous avions découvertes sur notre passage. Pendant trois « iTwis d€ l'année , les vents qui soufflent constamment de la

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*s partie de l'ouest, leur sont très-favorables pour eetle navi- « gation. » L'amiral Aiison trouva aussi, dans ces parages, des vents d'ouest qui le contrarièrent. Le capitaine Cook a confirme cette observation dans son troisième voyage.

Quelques philosophes expliquent les correspondances qui se rencontrent entre les peuples des îles et ceux des continents , en supposant que les îles sont des terres submergées, dont il n'est resté que les sommets avec quelques habitants. Mais nous en avons dit assez dans cet ouvrage , pour faire voir que les îles maritimes ne sont point des débris de continent , et qu'elles ont des montagnes, des pics, des lacs, des collines proportionnés à leur étendue , et dirigés aux vents réguliers qui soufflent sur leurs mers. Elles ont des végétaux qui leur sont propres, et qui ne viennent nulle part ailleurs de la même beauté. De plus, si ces îles avaient fait autrefois partie de notre continent, on y trouverait ceux de nos quadrupèdes qui se rencontrent dans tous les climats. Il n'y avait point de rats ni de souris en Amérique et dans les Antilles , avant l'arrivée des Européens, suivant le témoignage de l'historien espagnol Herrera et du P. Du Tertre. On y eût trouvé encore le bœuf, l'âne , le chameau , le cheval , et il n'y avait aucun de ces animaux ; mais bien des poules, des canards, des chiens et des porcs , ainsi que chez les insulaires de la mer du Sud, qui n'avaient eux-mêmes aucun autre de nos animaux domestiques. Il est aisé de voir que les premiers animaux, comme le cheval et la vache, étant d'une taille et d'un poids trop considérables, n'ont pu, malgré leur utilité , passer dans les petites pirogues des premiers navigateurs, qui, d'un autre côté, se sont bien gardés de transporter avec eux des souris et des rats. Enfin, revenons aux lois générales de la nature. Si toutes les îles de la mer du Sud formaient autrefois un continent , il n'y avait donc point de mer dans l'espace qu'elles occupent. Or, il est certain que si on ôtait aujourd'hui autour d'elles, l'Océan qui les environne, et le vent régulier qui y souffle, on les frapperait de stérilité. Les îles de la mer du Sud forment , entre l'Asie et l'Amérique , un véritable pont de commimication, dont nous ne connaissons que

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quelques arches , et dont il ne serait pas difficile de découvrir le reste par les autres concordances du globe. Mais je bornerai ici mes conjectures à ce sujet. J'en ai dit assez pour prouver que la même main qui a couvert la terre de plantes et d'animaux pour le service de l'homme , n'a pas négligé les diverses parties de son habitation.

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