‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 79 sur 115 · DE CE SIÈCLE · texte numérisé non relu

DE CE SIÈCLE

tA llRUYÈRK. I.

« Admonere voluinius, non mordere ; piodesse, non lœdere; consulere moribus lioniinum, non officere. »

Erasme '.

' " Notre intention a clé d'avertir, non de mordre ; d'i'tre utile, non de blesser; de faire du bien aux mœurs, non du tort aux liommes. n

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I Je rends au public ce qu'il m'a prêté : j'ai emprunté de lui la matière de cet ouvrage; il est juste que l'ayant achevé avec toute l'attention pour la vérité dont je suis capable, et qu'il mérite de moi, je lui en fasse la restitution. Il peut regarder avec loisir ce portrait que j'ai fait de lui d'après nature, et s'il se connoit quelques-uns des défauts que je touche, « in corriger. C'est l'unique Fin que l'on doit >(■ proposer en écrivant, et le succès aussi que l'on doit moins se promettre. Mais comme les hommes ne se dégoûtent point du vice, il ne faut pas aussi se lasser de le leur reprocher : ils seroient peut-être pires s'ils venoient à manquer de censeurs ou de critiques : c'est ce qui fait que l'on prêclieet que l'on écrit. L'orateur et l'écrivain ne saui-oient vaincre la joie qu'ils ont d'elle applaudis; mais ils dcvroient nui-

{lir d'eux-mêmes s'ils n'avoient cherché , par leurs discours ou par leurs écrits, que des éloges : outre que l'approbation la plus sûre et la moins équivoque est le changement de mœurs et la réformation de ceux qui les lisent ou qui les écoutent. On ne doit parler, on ne doit écrire que pour l'instruction ; et s'il arrive que l'on plaise, il ne faut pas néanmoins s'en repentir, si cela sert à insinuer et à faire recevoir les vérités qui doivent instruire. Quand donc il s'est glissé dans un livre quelques pensées ou quelques réflexions qui n'ont ni le feu, ni le tour, ni la vivacité des autres, bien qu'elles semblent y être admises pour la variété, pour délasser l'esprit, pour le rendre plus présent et plus attentif à ce qui va suivre, à moins que d'ailleurs elles ne soient sensibles, familières, instructives, accommodées au simple peuple, qu'il n'est joas permis de négliger, le lecteur peut les condamner, et l'auteur les doit proscrire ; voilà la règle. Il y en a une autre, et que j'ai intérêt que l'on veuille suivre, qui est de ne pas perdre mon titre de vue, et de penser toujours, et

tl.ins toute la lecture de cet ouvrage, que ce ■^ont les caractères ou les mœurs de ce siècle i|iie je décris : car, hien fjue je les tire souvent (l<j la cour de France, et des hommes de ma ij.uion, on ne peut pas néanmoins les restreindre à une seule cour, ni les renfermer (Il un seul pays, sans que mon livre ne perde beaucoup de son étendue et de son utilité, ne s'écarte du plan que je me suis fait d'y peindre les hommes- en général, comme des raisons qui entrent dans l'ordre des chapitres, et dans une certaine suite insensible des réflexions qui les composent. Après cette précaution si nécessaire, et dont on pénètre assez li.'s conséquences, je crois pouvoir protester contre tout chagrin, toute plainte, toute malijjiie interprétation, toute fausse application, et toute censure; contre les froids plaisants et lis lecteurs malintentionnés. Il faut savoir lire, et ensuite se taire, ou pouvoir rapporter ( f qu'on a lu, et ni plus ni moins que ce (|ii'on a lu ; et si on le peut quelquefois, ce n'est pis assez, il faut encore le vouloir faire : sans tes conditions, qu'un auteur exact et scrupu-

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letix est en droit d'exiger de certains esprits pour l'unique récompense de son travail , je doute qu'il doive continuer d'écrire, s'il préfère du moins sa propre satisfaction à l'utilité de plusieurs et au zèle de la vérité. J'avoue d'ailleurs que j'ai balancé dès l'année 1690, et avant la cinquième édition, entre l'impatience de donner à mon livre plus de rondeur et une meilleure forme par de nouveatix caractères, et la crainte de faire dire à quelquesuns : " Ne finiront-Us point, ces Caractères, et ne verrons-nous jamais autre chose de cet écrivain? » Des gens sages me disoient d'une part : « La matière est solide, utile, agréable, Inépuisable; vivez longtemps, et traitez-la sans Interruption pendant que vous vivez; que pourrlez-vous faire de mieux? 11 n'y a point d'année que les folies des hommes ne puissent fournir un volume. » D'autres, avec beaucoup de raison, me faisolent redouter les caprices de la multitude et la légèreté du public, de qui j'ai néanmoins de si grands sujets d'être content, et ne manquoient pas de me suggérer que personne presque depuis trente années

ne lisant plus que pour lire, il falloit aii\ hommes, pour les amuser, de nouveaux chapitres et un nouveau titre : que cette indolence avoit rempli les Ijoutiqiies et peuplé le monde depuis tout ce temps de livres froids et ennuyeux, d'un mauvais stvle et de nulle ressource, sans règles et sans la moindre justesse, contraires aux mœurs et aux hienséances, écrits avec précipitation, et lus de même, seulement par leur nouveauté; et que, -;i je ne savois qu'augmenter un livre raison- Dable, le mieux que je pouvois faire étoit de me reposer. Je pris alors quelque chose de ces deux avis si opposés, et je gardai un tempérament qui les rapprochoit : je ne feignis point d'ajouter quelques nouvelles remarques à celles fini a voient déjà grossi du double la première édition de mon ouvrage; mais afin que le public ne fût point obligé de parcourir ce qui éloit ancien pour passer à ce qu'il y avoit de nouveau, et qu'il trouvât sous ses yeux ce qu'il avoit seidemenl envie de lire, je pris soin de lui désigner cette seconde augmentation paiune marque particulière : je crus aussi qu'il

aOO PRÉFACE,

ne seroit pas inutile de lui distinguer la première augmentation par une autre marque plus simple, qui servît à lui montrer le progrès de mes Caractères , et à aider son choix dans la lecture qu'il en voudroit faire ^ : et, comme il pouvoit craindre que ce progrès n'allât à l'infini, j'ajoutois à toutes ces exactitudes une promesse sincère de ne plus rien hasarder en ce genre. Que si quelqu'un m'accuse d'avoir manqué à ma parole, en insérant dans les trois éditions qui ont suivi un assez grand nombre de nouvelles remarques, il verra du moins qu'en les confondant avec les anciennes par la sujjpression entière de ces différences , qui se voient par apostille, j'ai moins pensé à lui faire lire rien de nouveau, qu'à laisser peut-être un ouvrage de mœurs plus complet, plus fini et plus régulier, à la postérité. Ce ne sont point au reste des maximes que j'aie voulu écrire : elles sont comme des lois dans la morale; et j'avoue que je n'ai ni assez d'autorité, ni assez de génie , pour faire le législateur. Je

I On a retranché ces marques, devenues actuellement inutiles.

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sais même que j'aurois péché contre l'usage des maximes, qui veut qu'à la manière des oracles elles soien t courtes et concises. Quelquesunes de ces remarques le sont, quelques autres sont plus étendues : on pense les choses d'une manière diflérente, et on les explique aussi [>ar un tour aussi tout différent, par une sentence, par un raisonnement, par une métaphore ou quelque autre figure, par un parallèle , par une simple comparaison , par un fait tout entier, par un seul Irait, par une description, par une peinture : de là procède la longueur ou la brièveté de mes réflexions. Ceux enfin qui font des maximes veulent être crus : je consens au contraire que l'on dise de moi que je n'ai pas quelquefois bien remarqué, pourvu que l'on remarque mieux.

LES CARACTÈRES

ou

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