‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 4 sur 26 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Que dans les derniers temps de sa vie La Bruyère ait composé des Dialogues sur le Quiétisme f il ne peut s'élever aucun doute à ce sujet.

Nous en trouvons la preuve non-seulement dans une lettre du 21 mai 1696, qu'Antoine Bossuet, frère aîné de l'évêque de Meaux, écrivait à l'abbé Bossuet, son fds , pour lui annoncer la mort subite de l'auteur si justement célèbre des Caractères. Il est dit dans cette lettre1 : « J'avois soupe avec lui le mardi « (le 8 mai)... Il m'avoit fait boire à votre

« santé Il m'avoit lu des Dialogues qu'il

« avoit faits sur le Quiétisme, non pas à l'imi- <> tation des Lettres Provinciales , car il étoit

1 Cette lettre a été publiée en son entier par M. de Monmerqué , qui l'a fait insérer dans le tome XIII , p. 139 de la Revue rétrospective, n° d'octobre 1836.

xxvm AVANT -PROPOS.

« toujours original; mais des dialogues de sa

« façon . »

A ce témoignage irrécusable vient s'ajouter celui de l'abbé d'Olivet qui, après avoir rendu compte1 des derniers moments de La Bruyère, termine en disant : « On trouva parmi ses « papiers des Dialogues sur le Quiétisme , « qu'il n'avait qu'ébauchés, et dont M. du « Pin2, docteur de Sorbonne , procura l'édi- « tion 3. »

Quelques personnes cependant ont nié que La Bruyère fût l'auteur de cet ouvrage *. Il peut

1 Histoire de l'Académie française , tome II, p. 322, édition de 1858, in-8°.

2 Pin [Louis Elites du) ou Dupin; historien ecclésiastique, né à Paris le 17 juin 1657, mort dans la même ville le 6 juin 1719. Il était cousin issu de germain de Racine. Saint-Simon le qualifie : puits de science et de doctrine, avec de la droiture, de la vérité et des mœurs.

3 En vertu d'un privilège , obtenu au nom d'Antoine Dcsprez , le 30 juin 1698, et par lui cédé à Osmont le 12 septembre suivant. Cette édition originale porte la date de 1699, mais elle a été publiée en décembre 1698. — Une contrefaçon de 1699 ne diffère de l'édition originale que par la correction des fautes indiquées dans l'errata.

* Parmi les écrivains qui partagent cet avis, nous trou-

AVAXT-PROPOS. xxix

paraître étonnant, nous le comprenons, que le traducteur de Théophraste, homme du monde, et simple philosophe, se soit engagé dans une dispute théologique. Mais la surprise cesse lorsqu'on vient à songer que, dans la querelle qui divisait alors l'Église et la société, Bossnet combattait les erreurs d'une spiritualité nouvelle, dont Fénelon se faisait le zélé défenseur, et on comprend facilement alors que La Bruvère, qui devait sa fortune au premier de ces deux illustres prélats, ait pu être porté par un simple mouvement de reconnaissance à combattre sous les drapeaux de son bienfaiteur, pour une cause qui paraissait, d'ailleurs, lui être étrangère.

Pour déclarer apocryphes les sept Dialogues dont Ellies du Pin se reconnaît le simple éditeur, il faudrait admettre que cet homme d'une droiture proverbiale se serait abusivement

vons M. Walckenaer, qui, par ce motif, les a écartes de son édition de 1845 , qu'il présente comme celle des oeuvres complètes de l'auteur des Caractères. — Les lettres que nous publions, et dont cet éditeur ne soupçonnait pas l'existence, prouvent que, soit qu'il nie, soit qu'il affirme, il a fait erreur.

xxx AVANT-PROPOS.

servi d'un nom illustre pour éblouir le vulgaire et couvrir par ce moyen le faible d'un ouvrage inachevé. Loin de là, Ellies du Pin , agissant avec la délicatesse qui lui était habituelle, a voulu rendre à La Bruyère ce qui lui appartenait, c'est-à-dire la portion principale et la plus parfaite de sa publication, sept Dialogues sur neuf, et par l'addition des huitième et neuvième, dont il s'est avoué l'auteur, il s'est simplement proposé de remplir le cadre que les notes trouvées parmi les papiers de La Bruyère lui ont fait supposer être celui de son illustre modèle.

Il est encore une raison de penser que l'authenticité des sept Dialogues attribués à La Bruyère ne peut être contestée : elle se tire du silence des contemporains , parmi lesquels nous en trouvons au moins un qui a su 'montrer qu'il n'était pas indifférent à une gloire qui le touchait de près. Nous voulons parler de l'abbé de La Bruyère *, ce frère de l'illustre

1 Robert-Pierre de La Rruyère, clerc au diocèse de Paris, demeurant, en 1698. au séminaire de Xotrc-Danie des Vertus, à Aubervilliers. — C'est ce Robert-I'ierre de

AVANT-PROPOS. xxxi

écrivain, qui, en 1700, opposa au jurisconsulte Mrillon l le désavœu le plus formel au sujet de son Théophraste moderne ou Nouveaux Caractères des mœurs, qu'il osait présenter comme une continuation approuvée par son modèle. Assurément, disons-nous, ce frère n'eût pas manqué de faire entendre de légitimes réclamations.

Ainsi point de doute : les sent premiers Dialogues sur le Quiétisme sont bien l'ouvrage de La Bruyère; ouvrage inachevé il est vrai, -impie ébauche si l'on veut, mais ébauche à conserver à titre de curiosité et de document

La Bruyère qui, en 1697, après avoir fait vérifier ses titres et armoiries, fut autorisé à porter : « d'azur à deux « racines de bruyère mises en chevron, accompagnées » en chef de deux molettes d'or et d'un croissant d'her- « mines en pointe. « Bibliothèque nationale, Armoriai de Paris, xMs. J697.

1 Grillon (Pierre-Jacques), né à Paris le 15 janvier 1671 , mort dans la même ville le 29 juillet 1736. — Ce moraliste, qui dans la préface du livre que nous venons de citer n'a pas craint d'annoncer « qu'il a reçu les conseils de M. de « La Bruyère lui-même », a été ainsi jugé par Sabatier de Castres, critique dont le bon goût est demeuré sans appel : i Brillon est à son modèle ce qu'un peintre d'en- « seiffnes est à Rubens. »

Page 1