La Bruyère avait eu quarante ans en
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meilleur el plus paissaiil que moi : si ce quelque chose n'est pas Dieu, qu'on nie dise ce que c'est'.
Peut-être que moi qui existe, n'existe ainsi que par la force d'une nature universelle qui a toujours été telle que nous la voyons, en remontant jus({ues à l'infinité des tem[)s-. Mais cette nature, ou elle est seulement esprit, et c'est Dieu ; ou elle est matière, et ne peut par conséquent avoir créé mon esprit; ou elle est un composé de matière et d'esprit, et alors ce qui est esprit dans la nature, je l'appelle Dieu.
Peut-être aussi que ce que j'appelle mon esprit n'est qu'une portion de matière qui existe par la force d'une nature universelle qui est aussi matière, qui a toujours été, et qui sera toujours telle que nous la voyons, et qui n'est point Dieu '. Mais du moins faut-il m'accorder que ce que j'appelle mon esprit, quelque chose que ce puisse être, est une chose qui pense, et que, s'il est matière, il est nécessairement une matière qui pense ; car l'on ne me persuadera point qu'il n'y ait pas en moi quelque chose qui pense pendant que je fais ce raisonnement. Or, ce quelque chose qui est en moi et qui pense, s'il doit son être et sa conservation à une nature universelle qui a toujours été et qui sera toujours, laquelle il reconnoisse comme sa cause, il faut indispensablement que ce soit à une nature universelle ou qui pense, ou qui soit plus noble et
1. Argument déjà présenté par saint Augustin {Soliloques, ch. mii) et [)ar Descartes.
2. Objection ou système desliljertins. {Note de La Bruyère, ajoutée dans la 4" édition.) — La Bruj-èrc fait sans doute ici allusion au système de Spinoza, également réfuté par Fénelon dans le Traité de Vexistence de Dieu.
3. Instance des libertins. (Xote de La Bruyère, ajoutée aussi dc-xis la 'i^ édition.) — Les libertins désignés ici sont sans doute les Gassendistcs, les partisans du système d'Épicure et de Lucrèce.
plus parfaite que ce qui pense; et si cette nature ainsi fuite est matière, l'on doit encore conclure que c'est une matière universelle qui pense, ou qui est plus noble et plus parfaite que ce qui pense.
Je continue et je dis : Cette matière telle qu'elle vient d'être supposée, si elle n'est pas un être chimérique, mais réel, n'est pas aussi imperceptible à tous les sens; et si elle ne se découvre pas par elle-même, on la connoît du moins dans le divers arrangement de ses parties qui constitue les corps, et qui en fait la différence : elle est donc elle-même tous ces différents corps ; et comme elle est une matière qui pense, selon la supposition, ou qui vaut mieux que ce qui pense, il s'ensuit qu'elle est telle du moins selon quelques-uns de ces corps, et par une suite nécessaire, selon tous ces corps, c'est-à-dire qu'elle pense dans les pierres, dans les métaux, dans les mers, dans la terre, dans moi-même qui ne suis qu'un corps, comme dans toutes les autres parties qui la composent. C'est donc à l'assemblage de ces parties si terrestres, si grossières, si corporelles, qui toutes ensemble sont la matière universelle ou ce monde visible, que je dois ce quelque chose qui est en moi, qui pense °, et que j'appelle mon esprit : ce qui est absurde.
Si au contraire cette nature universelle, quelque chose que ce puisse être, ne peut pas être tous ces corps, ni aucun de ces corps, il suit de là qu'elle n'est poit matière, ni perceptible par aucun des sens ; si cependant elle pense, ou si elle est plus parfaite que ce qui pense, je conclus encore qu'elle est esprit, ou un être meilleur et plus accompli que ce qui est esprit. Si d'ailleurs il ne
=■ « Et qui pense. » (Édit. 1"-Ce.)
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reste plus à ce qui pense en moi, et que j'appelle mon esprit, que cette nature universelle à laquelle il puisse remonter pour rencontrer sa première cause et son unique origine, parce qu'il ne trouve point son principe en soi, et qu'il le trouve encore moins dans la matière, ainsi qu'il a été démontré, alors je ne dispute point des noms; mais cette source originaire de tout esprit, qui est esprit ellemême, et qui est plus excellente que tout esprit, je l'appelle Dieu.
En un mot je pense, donc Dieu existe ; car ce qui pense en moi, je ne le dois point à moi-même, parce qu'il n'a pas plus dépendu de moi de me le donner une première fois, qu'il dépend encore de moi de me le conserver un seul instant. Je ne le dois point à un être qui soit au-dessus de moi et qui soit maiière, puisqu'il est impossible que la matière soit au-dessus de ce c{ui pense : je le dois donc à un être qui est au-dessus de moi et qui n'est point matière; et c'est Dieu.
[37] De ce qu'une nature universelle qui pense exclut de soi généralement tout ce qui est matière, il suit nécessairement qu'un être particulier qui pense ne peut pas aussi admettre en soi la moindre matière; car bien qu'un être universel qui pense renferme dans son idée infiniment plus de grandeur, de puissance, d'indépendance et de capacité, qu'un être particulier qui pense, il ne renferme pas néanmoins une plus grande exclusion de matière, puisque cette exclusion dans l'un et l'autre de ces deux êtres est aussi grande qu'elle peut être et comme infinie, et qu'il est autant impossible que ce qui pense en moi soit matière qu'il est inconcevable que Dieu soit matière : ainsi, comme Dieu est esprit, mon âme aussi est esprit.
[38] Je ne sais point si le chien choisit, s'il se ressouvient, s'il allectionne, s'il craint, s'il imagine, s'il pense : quand donc l'on me dit que toutes ces choses ne sont en lui ni passions, ni sentiment, mais l'elTet naturel et nécessaire de la disposition de sa machine préparée par le divers arrangement des parties de la matière, je puis au moins acquiescera cette doctrine ^ Mais je pense, et je suis certain que je pense : or quelle proportion y a-t-il de tel ou de tel arrangement des parties de la matière, c'està-dire d'une étendue selon toutes ses dimensions, qui est longue, large et profonde, et qui est divisible dans tous ces sens, avec ce qui pense?
[39] Si tout est matière, et si la pensée en moi, comme dans tous les autres hommes, n'est qu'un effet de l'arrangement des parties de la matière, qui a mis dans le monde toute autre idée que celle des choses matérielles? La matière a-t-elle dans son fond une idée aussi pure, aussi simple, aussi immatérielle qu'est celle de l'esprit? Comment peut-elle être le principe de ce qui la nie et l'exclut de son propre être ? Gomment est-elle dans l'homme ce qui pense, c'est-à-dire ce qui est à l'homme même une conviction qu'il n'est point matière?
TijO] Il y a des êtres qui durent peu, parce qu'ils sont composés de choses très-différentes et qui se nuisent réciproquement. Il y en a d'autres qui durent davantage,
1. C'est la doctrine de Descartes. (Voyez le Discours de la Méthode, o* partie.) La Fontaine n'acquiesce pas comme La Bruyère à ces conclusions de
certaine philosophie, Subtile, engageante et hardie.
(Voyez Fables, X, 1.)
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parce qu'ils sont plus simples; mais ils périssent parce qu'ils ne laissent pas d'avoir des parties selon lesquelles ils peuvent être divisés. Ce qui pense en moi doit durer beaucoup, parce que c'est un être pur, exempt de tout mélange et de toute composition ; et il n'y a pas de raison qu'il doive périr, car qui peut corrompre ou séparer un être simple et qui n'a point de parties?
[/il] L'àme voit la couleur par l'organe de l'œil, et entend les sons par l'organe de l'oreille ; mais elle peut cesser de voir ou d'entendre, quand ces sons et ces objets lui manquent, sans que pour cela elle cesse d'être, parce que l'âme n'est point précisément ce qui voit la couleur, ou ce qui entend les sons : elle n'est que ce qui pense. Or comment peut-elle cesser d'être telle'? Ce n'est point par le défaut d'organe% puisqu'il est prouvé qu'elle n'est point matière ; ni par le défaut d'objet, tant qu'il y aura un Dieu et d'éternelles vérités'' : elle est donc incorruptible.
[h'2] Je ne conçois point qu'une âme que Dieu a voulu remplir de l'idée de son être infmi et souverainement parfait, doive être anéantie.
[/I3] Voyez, Lucilc, ce morceau de terre', plus propre et plus orné que les autres terres qui lui sont contiguës : ici ce sont des compartiments mêlés d'eaux plates et
•^ u Par le défaut de l'organe. » (Édit. I''''-G'^.) •' « Et des éternelles vérités. » (Édit. !■"'■.)
1. Il semble qu'il y ait ici quelque souvenir du parc do Chantilly. Mais comme La Bruyère devait seulement représenter une demeure opulente, non sans un trait de satire (voyez ce qu'il dit à la fin de l'alinéa de quelqu'un de ces gens chez qui un Nautre...), il change les noms : à laNonette et à la
d'eaux jaillissantes; là des allées en palissade^ qui n'ont pas de fin et qui vous couvrent des vents du nord; d'un côté c'est un l)ois épais qui défend de tous les soleils, et d'un autre un beau point de vue. Plus bas, une Yvette ou un Lignon, qui couloit obscurément entre les saules et les peupliers, est devenu un canal qui est revêtu-; ailleurs, de longues et fraîches avenues se perdent dans la campagne, et annoncent la maison, qui est entourée d'eau. Vous récrierez-vous : « Quel jeu du hasard ! combien de belles choses se sont rencontrées ensemble inopinément! » iNon sans doute ; vous direz au contraire : « Cela est bien imaginé et bien ordonné ; il règne ici un bon goût et beaucoup d'intelligence. » Je parlerai comme vous, et j'ajouterai que ce doit être la demeure de quelqu'un de ces gens chez qui un NAUTUEM'a tracer et prendre des alignements dès le jour même qu'ils sont en place. Qu'est-ce pourtant que cette pièce de terre ainsi dis])osée, et où tout l'art d'un ouvrier habile a été employé pour l'embellir, si même toute la terre n'est qu'un atome suspendu en l'air, et si vous écoutez ce que je vais dire''?
^ Cet alinéa et les neuf suivants sont de la 1" édition.
Thève, canalisées par ordre de Condé, il substitue : 1° l'Yvette, petite rivière qui baigne Chevreuso, Orsay, Lonjumeau, et passe près de Saulx-les- Chartreux, où il possédait lui-même un petit bien en communauté avec sa sœur et un de ses frères; 2° le Lignon, affluent de la Loire, qui a sa source dans les montagnes du Forez, et qui a été illustré par VAstrée de d'Urfé.
1. Allées en palissade, « allées où l'on plante des arbres qui portent des branches dès le bas, qu'on tend et qu'on étend, en sorte qu'ils paroissent comme une muraille couverte de feuilles. » (Furetière, Dictionnaire français.)