Oeuvres complètes
La métaphysique est-elle une science particulière ? Quels en sont les objets? A -t-elle^ comme les sciences exactes , ses définitions , ses axiomes ? Premier principe de la métaphysique. Premières conséquences de ce principe.
v^E que Cicéron a dit de l'éloquence, que tous les autres arts ont chacun leurs limites où ils sont renfermés, et qu'elle seule n'en a point, on peut le dire de la métaphysique à l'égard des autres sciences ; car elle les domine toutes ; et il n'en est aucune où elle ne se répande et qu'elle ne pénètre , comme le feu pénètre les autres éléments.
Si cependant on veut assigner un partage à la métaphysique , on peut considérer la sphère des
Métaph. et Morale. I
connaissances humaines comme divisée en trois régions ; l'une, inférieure, est ce iiionde matériel que parcourt la physique , en y cherchant tantôt la cause des effets , et tantôt les effets des causes; l'autre, supérieure, est un monde intellectuel où la métaphysique s'exerce sur tous les objets concevables qui ne tombent pas sous les sens; la troisième est comme un espace qui confine avec les deux autres , occupé par celles des sciences qui, d'un coté, tiennent à la physique, de l'autre , à la métaphysique.
Je vous ai fait observer ailleurs quel est ce monde intellectuel que la métaphysique embrasse. Vous avez vu se généraliser, dans l'entendement, les perceptions des objets sensibles , et non-seulement les idées individuelles des choses, mais celles de leurs qualités se simplifier par l'analyse.
Nos facultés intellectuelles ne se bornent pas , vous ai-je dit, à recevoir les impressions qui nous viennent des sens: ces perceptions directes et primitives laissent des souvenirs qui , en l'absence de leurs objets, se reproduisent dans la pensée. Ces souvenirs, qu'on appelle idées, se multiplient tellement, que l'esprit se lasse bientôt de se les rappeler avec leurs différences , et n'en retient que ce qu'elles ont de ressemblant et de commun.
Entre mille arbres que vous avez vus, il n'y en avait pas deux de semblables, et leurs différences étaient marquées dans l'impression que chacun avait faite sur vos yeux et sur vos esprits; mais,
dans les souvenirs qui vous en sont restés , ces différences ont disparu ; et , de la ressemblance des traits qui vous en sont restés , ont résulté d'abord les idées spécifiques du chêne, du peuplier, de l'ormeau, du noyer, etc. , et puis , l'idée encore plus simple de ce genre de plantes que vous appelez arbre. Ainsi, en s'élevant des propriétés individuelles aux généralités abstraites , nos conceptions se détachent des objets physiques des sens et deviennent métaphysiques.
Je vous ai fait remarquer aussi comment , de plusieurs qualités réunies dans un sujet abstraitement conçu , se composait dans la pensée un être purement idéal, accompli, tel, par exemple, que les stoïciens l'imaginaient dans la vertu. Yous avez vu, de même, comment de la liaison de deux ou de plusieurs idées , l'entendement se forme des conceptions qui ne lui sont données par aucun de nos sens. Ces conceptions de l'entendement recueilli en lui-même , n'ont point de modèle dans la nature, et elles n'en auraient pas moins leur vérité dans l'essence des choses, quand même , hors de ma pensée , rien de semblable n'existerait.
Quant aux objets réels dont la métaphysique fait spécialement son étude, il y en a deux; l'un, d'une profondeur infinie et impénétrable, c'est Dieu ; l'autre , encore bien confusément connu de nous , quoiqu'en nous - mêmes , c'est notre ame.
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« L'homme , nous dit Pascal, sait si peu ce que « c'est que Dieu , qu'il ne sait pas ce qu'il est lui- « même; mais autant l'essence d'un Dieu est in- « compréhensible pour moi , autant son existence « m'est intimement évidente. La preuve en est en « moi ; et , comme moi , tout homme porte cette « preuve en lui-même. »
Mais la métaphysique n'est - elle pas, comme on l'a dit souvent, la région des chimères? ou, comme les sciences exactes , a-t-elle ses définitions , ses axiomes , ses principes incontestables et sa chahie de vérités? a-t-elle enfin son évidence? Oui, mes enfants; mais observez d'abord que l'évidence est personnelle , et que chacun ne l'a que pour soi.
D'abord les vérités de sentiment , celles dont la nature nous a épargné la recherche, n'ont d'évidence que pour nous-mêmes. C'est une lumière intérieure qui n'éclaire que nous. Je vis; je pense; je suis ému de désir ou de crainte; je ressens du plaisir ou de la douleur, de la joie ou de la tristesse ; je trouve bon ce qui me plaît ou ce qui m'est utile, mauvais ce qui me nuit ou ce qui me déplaît ; je m'aperçois qu'en moi la vie et la pensée ont une cause qui n'est pas moi : toutes ces vérités , et celles qui en dérivent nécessairement , sont pour moi d'une évidence irrésistible , mais intime , que je ne puis communiquer , et à laquelle un autre n'est obligé de croire, qu'autant qu'il aperçoit et qu'il sent en lui-même ce qui se
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passe en moi. Si cependant chacun les reconnaît pour soi , ce sont des principes reçus.
Il en est de même des vérités qui résultent du témoignage constant , universel , unanime des sens dans tous les hommes. Elles n'ont d'autre preuve que la conformité apparente ou réelle des perceptions que nous en avons tous; mais, pour des hommes de bonne foi, cette preuve est indubitable , et vous lui allez voir acquérir , en métaphysique, une pleine évidence.
Enfin les vérités , qui sont le produit de la réflexion, le résultat de la pensée, n'ont de même d'autre moyen de se communiquer , que ce prijicipe d'analogie que la nature a mis entre les esprits , et qui fait qu'en réfléchissant à ce que l'un propose , l'autre le retrouve en soi-même. Nous pouvons bien croire docilement sur parole ce que l'on nous enseigne; mais ce n'est jamais que d'après une pleine conception que nous le trouvons évident.
IVe vous étonnez donc pas que des esprits légers, superficiels , incapables d'une méditation profonde , se refusent à ce qui la demande , et traitent de chimères des vérités qu'ils ne veulent pas se donner la peine de concevoir.
Nous, qui voidons nous enrichir de vérités inestimables , ne nous contentons pas d'effleurer la surface de la mine qui les renferme , et suivonsen la veine aussi profondément qu'il est permis à notre faible entendement d'y pénétrer.