Oeuvres complètes
Xjorsque Diderot se vit seul avec moi, et assez loin de la compagnie pour n'en être pas entendu, il commença son récit en ces mots : « Si vous ne saviez pas une partie de ce que j'ai à vous dire, je garderais avec vous le silence, comme je le garde avec le public, sur l'origine et le motif de l'injure que m'a faite un homme que j'aimais et que je plains encore; car je le crois bien malheureux! Il est cruel d'être calomnié, de l'être avec noirceur, de l'être sur le ton perfide de l'amitié trahie , et de ne pouvoir se défendre ; mais telle est ma position. Vous allez voir que ma réputation n'est pas ici la seule intéressée. Or, dès que l'on ne peut défendre son honneur qu'aux dépens de l'honneur d'autrui, il faut se
Mémoires-. II. '
taire, et je me tais. Rousseau m'outiaj^c sans s'ex- |)li(jucr; mais moi, pour lui répondre, il Auit que je m'explicpie; il faut que je (livul<^uc ce qu'il a passé sous silence; et il a bien prévu que je n'en ferais rien, il était bien siir que je le laisserais jouir de son oulra^i^e, plutôt (jue de mettre le public dans la confidence d'un secret qui n'est pas le mien; et, en cela, Rousseau est un agresseur malhonnête; il frappe un homme désarmé.
« Vous connaissez la passion malheureuse qu'avait prise Rousseau pour madame***. Il eut wn jour la témérité de la lui déclarer d'une manière qui devait la blesser. Peu de temps après, Rousseau vint me trouver à Paris. « Je suis un fou, je suis un honmie perdu, me dit- il : voici ce qui m'est arrivé; » et il me conta son aventure. — Eh bien! lui dis-jc, où est le malheur? — Comment! où est le malheur! reprit-il; ne voyez-vous pas qu'elle va écrire à*** que j'ai voulu la séduire, la lui enlever! et doutez- vous qu'il ne m'accuse d'insolence et de perfidie ! C'est pour la vie un ennemi mortel que je me suis fait. — Point du tout, lui dis- je froidement; *** est un homme juste; il vous connaît; il sait bien que nous n'êtes ni un Cyrus, ni lui Scipion. Après tout, de quoi s'aoii-il? D'un moment de délire, d'égarement. Il faut vous-même, sans différer, lui écrire, lui tout avouer; et, en vous donnant pour excuse nue ivresse cjuil doit connaître, le prier de vous