LIVRE XVIII
Le 6 , on fait répandre aux Tuileries le bruit que le roi veut s'enfuir.
Ce fut alors que , par un pressentiment trop fidèle de ce qui allait se passer, ma femme me pressa de quitter cette maison de campagne qu'elle avait tant aimée, et d'aller chercher loin de Paris une retraite où, dans l'obscurité, nous pussions respirer en paix.
Nous ne savions où diriger nos pas : le précepteur de nos enfants décida notre irrésolution. Ce fut lui qui nous assura qu'en Normandie, où il était né , nous trouverions sans peine un asyle paisible et sûr; mais il fallait du temps pour nous le procurer; et, en arrivant à Evreux, nous ne savions encore où aller reposer notre tête. Le maître de l'auberge où nous descendîmes avait, à deux pas de la ville, dans le hameau de Saint- Germain, une maison assez jolie, située au bord de riton, et à la porte des jardins de Navarre; il nous l'offrit. Charmés de celte position, ce fut là que nous nous logeâmes, en attendant que plus près de Gaillon, lieu natal de Charpentier, sa famille nous eût trouvé une demeure convenable.
Si, dans l'état pénible où étaient nos esprits, un séjour pouvait être délicieux, celui-là l'eût été pour nous ; mais à peine étions-nous arrivés à Evreux , que nous apprîmes l'épouvantable événement du lo août.
A Paris, dès le point du jour, de ce jour qui
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devait en amener de si funestes, les places et les rues adjacentes aux Tuileries s'étaient remplies d'hommes armés avec mi train d'artillerie. C'était le peuple des faubour^'s, soutenu par la bande des Marseillais, qui venait assiéger le roi dans son palais.
Ce malheureux prince n'avait pour défense qu'un petit nombre de gardes -suisses; et quoiqu'on ait dit qu'il y avait dans le jardin des Tuileries mie foule de braves gens qui se seraient rangés autour de sa personne s'il avait voidu se montrer, sans doute il ne crut pas la résistance ou permi.se ou possible; on lui conseilla de se rendre a\ec sa famille au sein de rassemblée nationale; il s'y réfugia.
Cependant ses braves soldats suisses, qui. fidèles à leurs consignes , défendaient dans les cours l'approche du palais, se virent obligés de tirer sur le peuple. Ils l'avaient repoussé, et tenaient ferme dans leur poste, lorsqu'ils apprirent que le roi s'était retiré. Alors ils perdirent courage; et, .s'étant dispersés, ils furent presque tous massacrés dans Paris.
Le roi fut transféré et enfermé avec sa femme, ses enfants et sa sœur, dans la prison de la tour du Temple ( le 1 3 août ).
Le 3i aoiit, le maire et le procureur-syndic de la ville (Pétion et Manuel) se présentèrent à l'assemblée, à la tète d'une députation, au nom de laquelle Tallien , son orateur, annonça « qu'on
avait enfermé nombre de prêtres perturbateurs, et que , sous peu de jours , le sol de la liberté serait purgé de leur présence. »
Le 2 septembre , au couvent des Carmes du Luxembourg , au séminaire de Saint-Firmin , rue Saint-Yictor, à l'Abbaye Saint-Germain-des-Prés, plusieurs prélats et un grand nombre de prêtres furent égorgés. Le carnage dura jusqu'au 6 à l'hôtel de la Force.
Le 8, les prisonniers d'Orléans, envoyés à Versailles, y furent massacrés.
Ce fut dans ces jours d'épouvante et de frémissement que vint loger auprès de nous, dans le hameau de Saint- Germain, un homme que je croyais métré inconnu. Dans son déguisement, j'eus tant de peine à me rappeler où j'avais pu le voir, qu'il fut obligé de se nommer; c'était Lorry, évéque d'Angers. Notre reconnaissance fut attendrie par le malheur de sa situation, qu'il ne laissait pas de soutenir avec un courage assez ferme.
Nous voilà donc en société et en communauté de table comme il le désira lui-même; et, dans tm meilleur temps , cette liaison fortuite nous aurait été réciproquement agréable. Logés ensemble au bord d'une jolie rivière, dans la plus belle saison de l'année, ayant pour promenades des jardins enchantés et une superbe forêt, parfaitement d'accord dans nos opinions, dans nos goûts et dans nos principes, les souvenirs d'un
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monde où nous avions vccn, étaient pour nous des sujets d'entretien d'une abondance inépuisable; mais toutes ces douceurs étaient empoisonnées par les chagrins dont nous étions continuellement abreuvés.
La convention prit, le 21 septembre, la place de la législature. Son premier décret fut l'abolition de la royauté.
Cependant, au nom de la liberté républicaine, des colonnes de volontaires accouraient aux armes; nous nous trouvions sur leur passage, et notre repos en était troublé. D'ailleurs l'approche de l'hiver rendait luunide et malsain le lieu où nous étions : il fallut le quitter, et ce ne fut pas sans regret que nous y laissâmes le bon évéque. Nous nous retirâmes, ma femme et moi, à Couvicourt.
Le 1 1 décembre , le roi comparut à la barre de la convention; il y fut interrogé. Il demanda rleux avocats, Tronchet et Target, pour conseil.
Target refusa son ministère à ces fonctions vénérables; le vertueux Malesherbes s'empressa de s'offrir pour le remplacer; on y consentit.
Tronchet et Malesherbes demandèrent à se donner pour adjoint l'honnête et sensible De Sèze, et l'on y consentit encore.
Le 16, le roi comparut pour la seconde fois et avec ses trois défenseurs. De Sèze porta la parole, mais le roi ne lui avait permis, dans sa défense, aucun appareil oratoire. En lui obéissant. De Sèze n'eu fut que plus touchant.
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Le 17 janvier 1793, la peine de mort fut pro noncée à la pluralité de 366 voix contre 355-
Le roi interjeta l'appel à la nation. L'appel fut rejeté.
Le 19, il fut décidé, à la pluralité de 38o voix contre 3 1 o , qu'il ne serait point sursis à l'exécution de la sentence , et le 2 1 , Louis XVI eut la tète tranchée sur la place de Louis XV.
Son confesseur, au pied de l'échafaud, lui dit ces mots à jamais mémorables : Fils de saint Louis y montez au Ciel.
Le roi sur l'échafaud voulut parler au peuple ; Santerre , commandant l'exécution , et l'un des moteurs du faubourg Saint-Antoine, ordonna aux tambours de battre ensemble pour étouffer sa voix.
Cette exécution fut suivie, à peu d'intervalle, de celle des trois autres prisonniers du Temple. Le 21 janvier, le roi avait péri sur l'échafaud; le 16 octobre, la reine, son épouse, éprouva le même sort ; le 2 1 floréal ( 1 o mai ) de l'année suivante, Elisabeth, sœur du roi, termina, sous la même hache, son innocente vie; et, le 20 prairial ( 8 juin ) de la même année , le dauphin m^ourut au Temple.