‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 141 sur 162 · LIVRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE XIX

jjoiir nous consoler. Il respirait la piété, mais une piété douce, indulgente , affectueuse et charitable , une piété évangélique. Il se permettait rarement de dîner avec nous; mais une heure, raprès-dînée, et un peu plus long-temps le soir, il venait nous entretenir des grands objets qu'il méditait sans cesse, de la providence divine, de l'immortalité de l'ame, de la vie à venir, de la morale de rÉvangile ; et tout cela coulait de source, simplement et du fond du cœur, avec une foi vive et une onction touchante. Il y aurait eu de la cruauté à lui marquer des doutes sur ce qui faisait la consolation de sa vieillesse et de sa solitude. L'ame du bon vieillard était sans cesse dans le Ciel; et il nous était aussi doux de nous y élever , avec lui qu'il aurait été inhumain de vouloir l'en faire descendre. Il nous releva de l'abattement où nous avait mis la mort du roi ; et, en rappelant les mots du confesseur , //A- de saint Louis , mojitez au Ciel, « Oui, disait-il avec « confiance, il est à-présent devant Dieu, et je « suis bien sur qu'il implore le pardon de ses « ennemis. » Il pensait de même des vertueux martyrs du 2 septembre.

L'adoucissement qu'un pieux solitaire pouvait trouver à sa situation , en communiquant avec nous, importuna le maire d'Aubevoie. Au bout de dix-huit jours , il vint me faire entendre qu'il serait temps de nous retirer. Heureusement l'air de notre maison était purifié ; et , après avoir

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convcnaljlenient lémoigné notre reconnaissance à celui qni nous avait si bien reçus, nous retournâmes clans nos foyers.

Elle était à moi , cette liumhle et modique demeure; j'en avais fait racrjuisilion : mais quelle décadence clic annonçait dans notre fortune passée. Je venais de quitter, près de Paris, une maison de campagne qui faisait mes délices, un jardin où tout abondait; et, comme d'un coup de baguette, ce riant séjour se changeait en une espèce de chaumière bien étroite et bien délabrée. C'était là qu'il fallait tâcher de nous accommoder à notre situation, et, s'il était possible, vivre aussi honorablement dans la détresse que nous avions vécu dans l'abondance. L'épreuve était pénible : mes places littéraires étaient supprimées :. l'Académie française allait être détruite (i); la pension d'homme de lettres, qui était le fruit de mes travaux, n'était plus d'aucune valeur. I^e seul bien solide qui me restât était cette modique ferme de Paray, que la sage prévoyance de ma femme m'avait fait acquérir. Il avait fallu mettre bas ma voiture, et renvoyer jusqu'au domestique dont ma vieillesse aurait eu besoin. Mais, dans cette masure , où nous avions à peine l'indispensable nécessaire, ma feumie avait le bon esprit et l'art de restreindre notre dépense, en sinqiliiiant nos besoins, et je puis dire que ce malaise de notre

(i) Elle le fut le loaoùt 1793.

état nous touchait faiblement en comparaison de la calamité publique. Le soin que je donnais à l'instruction de mes enfants , la tendre part que prenait leur mère à leur éducation morale , et , s'il m'est permis de le dire , la bonté de leur naturel, étaient pour nous, dans notre solitude, une ressource inexprimable. Ils nous consolaient d'un malheur qui n'était pas le malheur de leur âge. Au moins évitions -nous de les en affliger. L'orage passe sur leur tête, disions - nous , en leur souriant; et nous avons pour eux l'espérance d'un temps plus calme et plus serein.

Mais l'orage allait en croissant : nous le voyions s'étendre sur la nation entière; ce n'était point une guerre civile , car l'un des deux partis était soumis et désarmé; mais, d'un côté, c'était une haine ombrageuse; de l'autre, une sombre terreur.

Des millions d'hommes à soudoyer dans les armées , beaucoup d'autres dépenses excessives absorbaient infiniment plus de richesses que n'en pouvaient fournir les contributions de l'État, ni la vente des biens du clergé et des émigrés. Le papier-monnaie, multiplié par milliards, se détruisait lui-même; sa chute accélérée entraînait celle du crédit. Le commerce était ruiné. La guerre ne donnait pas assez de ressources dans les pays conquis. Il fut décrété (le 10 mars 1793) que les biens des condamnés seraient acquis à la république; et ce fut ce que l'on appela battre

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monnaie avec la guillotine sur cette place de la Révolution que l'on fit regorger de sang.

C'est pour cela que la richesse fut une cause de proscription , et que non-seulement des honmies recommandables par leiu' mérite, les Maleslierbes, les Nicolaï , les Gilhert-de-A oisin , mais des hommes notables par leur fortune, un Magon , un Laborde , un Duruey , nn Scrilly , nne foule de financiers furent envoyés à la mort. Aussi, lorsque le vieux IMagon fut amené devant le tribunal révolutionnaire, et qu'on lui demanda son nom : «Je suis riclie, répondit-il, » et il ne daigna pas en dire davantage.

Pour donner plus de latitude aux tables de proscription , les dénoncés étaient désignés sous des qualifications vagues d'ennemis du peuple, d'ennemis de la liberté, d'ennemis de la révolution , enfin sous le nom suspects ; et l'on tenait pour suspects tous ceux qui, soit par leur conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos, se seraient moiUrés partisans de la tyrannie ( c'est-à-dire de la royauté ), ou ennemis de la république, et en général ceux à qui l'on aurait refusé des certificats de rivis/ne. Or, en les refusant, ces certificats, on était dispensé d'expliquer le motif et la cause de ce refus ( décret du 3o janvier 1793 ) ; l'accusation et le jugement étaient aussi dispensés de la preuve. Dans un décret portant peine de mort contre les ennemis du peuple du 01 prairial an II) , il était dit : Sont réputés tels

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ceux qui cherchent à anéantir la hberté par force ou par ruse ; à avihr la convention nationale et le gouvernement révolutionnaire dont elle est le centre ; à égarer l'opinion et empêcher l'instruction du peuple; à dépraver les mœurs et corrompre la conscience publique ; enfin à altérer la pureté des principes révolutionnaires. La preuve nécessaire pour les condamner, ajoutait ce décret, sera toute espèce de document matériel ou moral qui peut naturellement obtenir l'assentiment d'un esprit juste et raisonnable. La règle des jugements est la conscience des jurés éclairés par l'amour de la patrie. Leur but est le triomphe de la patrie , la ruine de ses ennemis. S'il existe des documents du genre ci-dessus, il ne sera point entendu de témoins.

C'est avec ce langage équivoque et perfide qu'une charlatanerie hypocrite institua la jurisprudence et la procédure arbitraire de nos tribunaux criminels. Point de preuves , point de de témoins, la conscience des jurés, et de quels jurés! des organes et des suppôts de Robespierre, de Lebon, de Carrier, de Francastel, et de tant d'autres tigres insatiables de sang humain.

L'un des bourreaux ambulants de la faction avait fait graver sur son cachet, pour emblème, une guillotine. Un autre, à son dîner, en avait une sur sa table, avec laquelle il s'amusait à trancher la tête au poulet qu'on lui avait servi; et, taudis que ceux-là se faisaient uu jeu de

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riiistriiment de leur barbarie, d'autres se vantaient à la convention de leur économie el de leur diligence à exécuter ses décrets. « Fusiller, « c'est trop long., lui écrivait Tun d'eux ; on y « dépense de la poudre et des balles. On a pris « le parti de les mettre ( les prisonniers ) dans « de grands bateaux au milieu de la rivière ; à « demi-lieue de la ville, on coule le bateau à « fond. Saint-Florent et les autres endroits , ajou- « tait-t-il, sont pleins de prisonniers. Ils auront « aussi le baptême patriotique. » Je n'ai pas besoin de dire quels frissonnements d'horreur nous causaient ces railleries de cannibales. Ce qui faisait frémir l'humanité, les noyades de Carrier, sur la Loire , les canonnades à mitrailles de Collot -d'Herbois à Lyon obtenaient la mention honorable au bulletin. Les atrocités de Lebon dans le Pas-de-Calais n'étaient que des formes un peu acerbes qu'il fallait lui passer , et on les lui passait.

Un parti formidable se forma tout-à-coup dans Je sein de la convention contre Robespierre; Tallien le dénonça. Sur-le-champ il fut mis hors de la loi ( le 9 thermidor), surpris, arraché de riIôtel-de-Ville où il s'était réfugié, et traîné sur cet échaufaud (le 10), où tous les jours il faisait périr tant d'innocents.

Après la mort de Robespierre, les comités, le tribunal révolulionnaire furent renouvelés, et la convention désavoua leurs cruautés passées; mais

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