‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 31 sur 162 · LIVRE IX. ()î · texte numérisé non relu

LIVRE IX. ()î

d'énormes griffes aux quatre pattes, deux longues cornes au capuchon, et le masque le plus difforme avec des dents de sanglier. Je fis un cri d'horreur, en protestant que ma pièce ne serait point jouée avec ce ridicule et monstrueux travestissement. « Qu'auriez - vous donc voulu, me demanda fièrement le tailleur. — J'aurais voulu, lui répondis-je , que vous eussiez lu mon programme , vous auriez vu que je vous demandais un habit d'homme, et non pas de singe. — Un habit d'homme pour une béte? — Et qui vous a dit qu'Azor soit une bête ? — Le conte me le dit. — Le conte n'est point mon ouvrage ; et mon ouvrage ne sera point mis au théâtre que tout cela ne soit changé. — Il n'est plus temps. — Je vais donc supplier le roi de trouver bon que ce hideux spectacle ne lui soit point donné; je lui en dirai la raison. » Alors mon homme se radoucit et me demanda ce qu'il fallait faire. La chose du monde la plus simple, lui répondis-je, un pantalon tigré, la chaussure et les gants de même , un doliman de satin pourpre, une crinière noire ondée et pittoresquement éparse , un masque effrayant , mais point difforme, ni ressemblant à un museau.» On eut bien de la peine à trouver tout cela , car le magasin était vide ; mais , à force d'obstination , je me fis obéir; et, quant au masque, je le formai moi-même de pièces rapportées de plusieurs masques découpés.

Le lendemain matin, je fis essayer à Clairval

ga M lî M o r R E s.

ce vêtement ; et , en se regardant au miroir , il le trouva imposant et noble. « A-présent , mon ami, lui dis-je, votre succès dépend de la manière dont vous entrerez sur le théâtre. Si l'on vous voit confus , timide , embarrassé , nous sommes perdus; mais, si vous vous montrez fièrement, avec assurance, en vous dessinant bien, vous en iniposerez, et, ce moment passé, je vous réponds du reste. »

La même négligence avec laquelle j'avais été servi par ce taUleur impertinent, je l'avais retrouvée dans le décorateur; et le ta^)lcau magique, le moment le plus intéressant de la pièce, il le faisait manquer, si je n'avais pas suppléé à sa maladresse. Avec deux aunes de moire d'argent , pour imiter la glace du trumeau , et deux aunes de gaze claire et transparente, je lui appris à produire l'une des plus ae;réables illusions du théâtre.

Ce fut ainsi que, par mes soins, au lieu de la chute honteuse dont j'étais menacé, j'obtins le plus brillant succès. Clairval joua son rôle comme je le voulais. Son entrée fière et hardie ne fit que l'impression d'étonnement qu'elle devait faire; et, dès-lors je fus rassuré. J'étais dans un coin de l'orchestre, et j'avais derrière moi un banc de dames de la cour. Lorsqu'Azor , à genoux aux pieds de Zémire, lui chanta :

Du moment qu'on aime, L'on devient si doux , Et je suis nioi-niènic Plus tremblant qne vous.

j'entendis ces clames qui disaient entre elles : // n'est déjà plus laid, et, l'instant d'après, U est heau.

Je ne dois pas dissimuler que le charme de la musique contribuait merveilleusement à produire de tels effets. Celle de Grétry était alors ce qu'elle n'a été que bien rarement après moi, et il ne sentait pas assez avec quel soin je m'occupais à lui tracer le caractère, la forme et le dessin d'un chant agréable et facile. En général, la fatuité des musiciens est de croire ne rien devoir à leur poète ; et Grétry, avec de l'esprit , a eu cette sottise au suprême degré.

Quant à VAnii de la Maison , ma complaisance pour madame la Ruette, mon actrice, fut la cause du peu de succès que cet ouvrage eut à la cour. J'aurais voulu d'abord donner le rôle de l'Ami de la ^Maison à Caillot; je l'avais fait pour lui; il l'aurait joué supérieurement bien, j'en étais sûr; mais il le refusa pour une raison singulière. «Cette situation, me dit-il , ressemble trop à celle où nous nous trouvons quelquefois ; et ce caractère est aussi trop semblable à celui qu'on nous attribue. Si je jouais VAmi de la Maison comme vous l'entendez et comme je le sens , aucune mère ne voudrait plus me laisser auprès de sa fille. — Et Tartuffe, lui dis-je, ne le joueriez-vous pas? )) — Tartuffe, me dit-il, n'est pas si près de nous; et l'on ne craint pas, dans le monde, que nous soyons des Tartuffes. »

Rien ne put vaincre sa répugnance pour un rôle qui lui ferait, ilisait-il, d'autant plus de tort <|u'il Taurait mieux joué. C.opeudaut j'avais observé que la Ruette le convoitait, et je m'aperçus que sa femme pensait qu'après Caillot je ne pouvais le donner qu'à lui; Grétry pensait de même; je me laissai aller; je m'en repentis dès les premières répétitions. Ce rôle demandait de la jeunesse, de la vivacité, du brillant dans la voix, de la finesse dans le jeu. Le bon la Ruette, avec sa figure vieillotte et sa voix tremblante et cassée , y était fort déplacé. Il l'éteiguit et l'attrista; comme il était mal à son aise, il ne s'y livra pas même à son naturel; il fit manquer toutes les scènes.

De son côté, madame la Ruette, qui avait un peu de pruderie, se persuadant que la finesse et la malice que j'avais mises dans le rôle d'Agathe n'étaient pas convenables à une si jeune personne, avait cru devoir émousser cette pointe d'espièglerie; elle y avait substitué un certain air sévère et réservé qui ôtait au rôle toute sa gentillesse.

Ainsi tout mon ouvrage avait été dénaturé. Heureusement, la Ruette reconnut lui-même que le rôle de Cléon ne lui convenait ni pour le jeu, ni pour le chant; et je trouvai, au même théâtre, un nommé Julien, moins difficile que Caillot, et plus jeune que la Ruette, avec une voix brillante, ime action vive, une tournure leste. Nous nous mhiies, Grétry et moi, à lui montrer son

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