‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 33 sur 162 · LIVRE I X · texte numérisé non relu

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la pompe de ces grands spectacles lui élèverait l'ame et le génie. Pour exemple, je supposai l'apothéose de Voltaire , et , sur un grand théâtre , au pied de sa statue, mademoiselle Clairon récitant des vers à la louange de cet homme illustre: «Croyez-vous, demandai-je, que l'ode, destinée à cet éloge solennel , ne prît pas , dans l'esprit et dans lame du poêle, un ton plus vrai, plus animé que celle qu'il compose froidement dans son cabinet. » Je vis que cette idée faisait son impression , et mademoiselle Clairon sur-tout en parut vivement émue. De-là me vint le projet de faire, pour essai, cette ode que vous trouverez dans le recueil de mes poésies.

En la lisant, mademoiselle Clairon sentit que son talent y pouvait suppléer au mien, et voulut bien prêter encore à mes vers le charme de l'illusion qu'elle savait si bien répandre.

Un soir donc que la société était assemblée dans son salon, et qu'elle avait fait dire qu'on l'attendît, comme nous parlions de Voltaire, toutà-coup un rideau se lève, et, à côté du buste de ce grand homme, mademoiselle Clairon, vêtue en prêtresse d'Apollon , une couromie de laurier à la main , commence à réciter cette ode avec l'air de l'inspiration , et du ton de l'enthousiasme. Cette petite fête eut, depuis, le mérite d'en faire imaginer une plus solennelle, et dont Voltaire fut témoin.

Peu de temps après, le comte de Valbelle,

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iinianl de mademoiselle Claiion , enrichi par la iDort de son frère aîné , étant allé jouir de sa fortune dans la ville d'Aix, en Provence, et le prince dAnspacli s'élant pris de belle passion pour notre princesse de tliéâtre, elle fut obligée de prendre inie maison plus ample et plus commode cjue celle où nous logions ensemble. Ce lut alors que j'allai occuper, chez la comtesse de Séran , l'appartement qui m'était réser\'é, et ce fui là que M. Odde vint passer luie année avec moi.

J'aurais voulu me retirer avec lui à Bort ; et, pour cela , j'avais en vue un })etit bien à deux pas de la ville, où je me serais fait bâtir une cellule. Heureusement ce bien fut porté à un prix si haut, qu'il passait mes moyens; et il fallut y renoncer. Je me laissai donc aller encore à la société de Paris, et sur-tout à celle des femmes, mais résolu à me préserver de toute liaison qui put altérer mon repos.

Je faisais ma cour à la comtesse de Séran aussi assiduement qu'il m'était possible, sans lui être importun. Elle avait la bonté de vouloir que j'allasse passer le printem[)s avec elle en Normandie, dans son petit château de la Tour, qu'elle embellissait. Je l'y accompagnais. Que n'aurais-je pas quitté pour elle? Tout ce que peut avoir de charme l'amitié d'une femme et sa société la plus intime, sans amour, je le trouvais auprès de celle-ci. Certainement, s'il eût été possible d'être

amoureux sans espérance, je l'aurais été de madame de Séran; mais elle me marquait la limite des sentiments qu'elle avait pour moi, et de ceux qu'il m'était permis d'avoir pour elle, avec tant d'ingénuité, qu'il n'arrivait pas même à mes désirs d'aller au-delà.

J'étais aussi lié d'amitié pure et simple avec des femmes qui, sur le déclin de leur âge, n'avaient pas cessé d'être aimables, et dont Fontenelle aurait dit : On voit bien que V amour a passé parlà. Je n'avais pas pour elles cette vénération qui n'est réservée qu'à la vertu; mais elles m'inspiraient un sentiment de bienveillance qui ne m'y attachait guère moins , et qui les flattait davantage. J'étais touché de voir la beauté vieillissante s'attrister devant son miroir de n'y plus retrouver ses charmes. Celle de mes amies qui s'affligeait le plus de cette perte irréparable, c'était madame de L. P'^*. Elle me rappelait , dans sa mélancolie, ces paroles d'une beauté célèbre dans la Grèce, suspendant son miroir au temple de sa divinité :

Je le donne a Vénus, puisqu'elle est toujours belle;

Il redouble trop mes ennuis.

Je ne saurais me voir dans ce miroir fidèle, Ni telle que je fus , ni telle que je suis.

Le cœur le plus sensible , le plus délicat , le plus aimant était celui de madame de L. P*''^ Sans avoir la prétention de la dédommager de

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ce que les ans» lui avaient fait perdre, je cherchais à l'eu consoler par tous les soins d'un ami raisonnable et tendre; et, comme un malade docile, elle acceptait tons les soulaj^cments que lui présentait ma raison. Elle avait même prévenu mes conseils, en essayant de faire diversion à ses ennuis par le goût de l'étude, et ce goût charmait nos loisirs.

Dans le premier éclat de sa beauté, personne ne s'était douté qu'elle eût autant d'esprit qu'elle en avait reçu de la nature. Elle l'ignorait ellemême. Toute occupée de ses autres charmes, et ne rêvant qu'à ses plaisirs, sa mollesse et son indolence laissaient comme endormie au fond de sa pensée une foule de perceptions délicates , fines et justes, qui s'y étaient logées, pour ainsi dire , à son insu , et qui , dans le triste loisir qu'elle avait eu enfin de se les rappeler, semblaient éclore en foide et comme d'elles-mêmes. Je les voyais dans nos entretiens se réveiller et se répandre avec beaucoup de grâce et de facilité. Elle suivait, par complaisance, mes études et mon travail; elle m'aidait dans mes recherches; mais, tandis que son esprit s'occupait, son cœur était vide; c'était-là son tourment. Toute sa sensibilité se porta vers notre amitié mutuelle; et, renfermée dans les limites des seuls sentiments qui convenaient à son âge et au mien, elle n'en devint que plus vive. Soit à Paris, soit à la campagne, j'étais le plus assidu qu'il m'était possible

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auprès d'elle. Je quittais même assez souvent pour elle des sociétés où, par goût, je me serais plu davantage, et je faisais pour l'amitié ce que bien rarement j'avais fait pour l'amour ; mais personne au monde ne m'aimait autant que madame de L. P***; et, quand je m'étais dit : « Tout le reste du monde se passe de moi sans regret, )i je ne balançais plus à tout abandonner pour elle. Mes sociétés philosophiques et littéraires étaient les seules dont elle ne fût point jalouse; par toute autre dissipation, je l'affligeais, et le reproche m'en était d'autant plus sensible , qu'il était plus discret, plus timide et plus doux.

Dans ce temps -là mes occupations se partageaient entre l'histoire et l'Encyclopédie. Je m'étais fait un point d'honneur et de délicatesse de remplir dignement mes fonctions d'historiographe, en rédigeîint avec soin des mémoires pour les historiens à venir. Je m'adressai aux personnages les plus considérables de ce temps-là, pour tirer de leurs cabinets des instructions relatives au règne de Louis XV, par où je voulais commencer; et je fus moi-même étonné de la confiance qu'ils me marquèrent. Le comte de Maillebois me livra tous les papiers de son père et les siens. Le marquis de Castries m'ouvrit son cabinet où étaient les mémoires du maréchal de Belle-Isle; le comte de Broglio m'initia dans les mystères de ses négociations secrètes; le maréchal de Coiitades me traça de sa main le plan

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