MARMONTEL SA FEMME
Il E VOUS alarmez pas, ma chère amie, de l'hommage que je vous rends : il n'aura point le faste de la publicité. La modestie est en vous un sentiment si naturel, si délicat, si pur, que rien de ce qui ressemble à de l'ostentation ne peut vous plaire : je suis d'ailleurs si accoutumé à vous regarder comme un autre moi-même, que je me sens obligé d'être aussi discret en parlant de vous, que réservé en parlant de moi : enfin nous savons être heureux dans le silence et l'obscurité, sans avoir besoin d'exciter l'envie , et dans le cercle où nous vivons, vos qualités aimables disent à votre insu ce que j'aurais à révéler. Ce témoignage de ma tendresse et de mon es-
Mémoires. I. u
Il ÉPITRE
time pour vous, ma. chkre amfe, ne sera donc pas publié , mais seulement déposé dans vos mains et dans celles de nos amis, à la tète du recueil de mes OEuvres, afin que mes enfants puissent m'entendre encore parler de vous quand je ne serai plus, et apprendre de moi ce qu'ils vous doivent de reconnaissance, de vénération, et d'amour.
Je veux qu'ils sachent que, dès leur naissance, vous avez rempli envers eux , avec une piété rare , les saints devoirs de la maternité; qu'au milieu des dissipations qui environnaient votre jeunesse, vous avez fait tous vos plaisirs du soin de les nourrir et de les élever; que vos amusements, vos fêtes, vos délices, étaient leurs jeux et leurs caresses; que vous avez suivi avec des yeux de mère les premiers développements de leur ame et de leur esprit; que pour vous le goût de l'étude ne fut que le désir d'être en état de les instruire, et de partager avec moi l'ouvrage intéressant de leur éducation.
Je veux qu'ils sachent que leur j5ère vous a dû la sérénité répandue sur ses vieux ans; qu'en daignant vous unir à moi, sur le déclin de mon âge et à la fleur du voire, vous vous êtes fait
DÉDICATOIRE. m
une gloire de me rendre meilleur en me rendant heureux; que pour adoucir et calmer un caractère que j'avais de la peine à modérer moi-même, vous avez su donner à la raison tout le charme du sentiment, tout l'empire de l'amitié.
Je veux qu'ils sachent que dans leur excellente mère, j'ai trouvé une excellente femme, et un modèle si accompli de toutes les vertus que j'aime, qu'il m'eût été impossible de demander au ciel de faire mieux pour mon bonheur : une ame élevée et sensible, un esprit sage et naturel; la sévérité des principes, l'indulgence de la bonté, l'oubli de tous ses avantages, l'attention la plus délicate à faire valoir ceux des autres; cette fierté douce et timide qui ne demande qu'à n'être pas blessée, et n'a jamais rien d'offensant; cette candeur, cette simplicité dans les mœurs et dans le langage, qui éloigne toute défiance, et qui concilie à-la-fois la bienveillance et le respect; nul sentiment d'orgueil, nul mouvement d'envie; le désir d'être aimable pour être intéressante , et pour unique ambition , celle d'avoir des amis vertueux ; un plaisir naïf à trouver les dons de plaire dans ses pareilles, et à l'égard de celles qui abusaient de ces dons, un art charmant pour adou-
IV EPITRE DEDlC\TOIRE.
cir ce qu'elle aurait voulu inutilement excuser; enfin le plus tendre respect pour le malheur, la libéralité la plus noble dans une humble fortune, et le cœur qu'on souhaiterait à toutes les reines du monde, pour répandre autour d'elles la joie et la félicité! telle est la femme que le ciel m'a donnée, telle est la mère qu'il a donnée à mes enfants.
Il est donc bien intéressant pour eux, ma CHÈRE AMIE, d'avoir devant les yeux ce portrait faiblement tracé, mais cependant assez fidèle, pour faire passer dans leur ame, et pour y ranimer sans cesse les sentiments respectueux et tendres dont je suis pénétré pour vous. Ces sentiments seront l'héritage le plus précieux d'un bon père; il emploiera le reste de sa vie à le faire fructifier dans l'ame de vos enfants; et ils achèveront de le recueillir sur ses lèvres à son dernier soupir.
Marmontel.