‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 100 sur 255 · TI · texte numérisé non relu

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1^8 AVERTISSEMENT (( imaginé les caractères , et dont Gacon avoit « composé les vers. » Si Regnard n'étoit connu que par cette pièce , on pourroit l'accuser de ce procédé; mais il est incroyable dans un poète connu par des comédies charmantes^ et qui, depuis celle dont on parle , en a produit qui ne sont pas indignes de la première.

On concevra encore plus difficilement qu'une manœuvre pareille ait abouti à produire un des chefs-d'œuvre de notre théâtre. On sait que Dufresny avoit plus de talent pour produire des scènes détachées que pour bien conduire une comédie . Toutes ses pièces, dans lesquelles on trouve des caractères assez bien peints, un dialogue vif et aisé, et un comique pris dans la pensée, pèchent du côté de la conduite et de l'intrigue. Comment veut-on qu'une comédie, dont l'intrigue auroit appartenu à un auteur qui n'a su en faire que de foibles, et dont les vers aur oient été l'ouvrage d'un des poètes les plus pitoyables de son temps, eut été l'une des plus parfaites et des plus agréables pièces de notre théâtre?

Et sur quel témoignage adopte-t-on un fait aussi déraisonnable? sur celui de Gacon luimême , qui se donne pour avoir mis en vers la prose de Dufresny.

Nous croyons pouvoir, sans témérité, révoquer en doute cette anecdote purement inju-

SUR LE JOUEUR. 179 rieuse à un de nos poètes les plus estimables; et s'il est arrivé quelquefois que des hommes à talents se soient déshonores par des actions basses, on ne doit admettre qu'avec peine ces faits honteux, qui ternissent la réputation des gens de lettres, et portent atteinte à la gloire de la littérature.

Au surplus , Dufresny lui-même nous a mis a portée de juger de la nature du larcin que lui a fait son associé. Le Chevalier joueur n'est autre chose que sa comédie telle qu'il dit l'avoir composée lorsqu'il la confia à Regnard. Supposons que celui-ci y ait pris l'idée de sa comédie, la manière dont il a embelli ce sujet suffît seule pour le lui rendre propre.

On ne parle pas du succès si différent des deux pièces ; mais on est persuadé que celle de Dufi^esnj n'auroit été susceptible que d'un très foible succès, quand même elle eût précédé celle de Regnard.

Nous allons mettre sous les yeux du lecteur les scènes des deux pièces qui ont le plus de ressemblance, celles que Dufresny accuse particulièrement Regnard de lui avoir volées.

La scène première du premier acte ressemble beaucoup aux deux premières scènes du Joueur : ce sont absolument les mêmes pensées. Voici celles de Dufresny :

ï8o AVERTISSEMENT

NÉRÏNE.

Bonjour, Frontin : te voilà déjà levé ?

Bonsoir, Nérine : je vais me coucher.

Cest-à-dire que ton maître a couché au lansquenet.

FRONTIN

Je ne te dis pas cela.

NÉRINE

Le Chevalier est un jeune homme bien morigéné! Avoue qu'il est incommode de loger en même maison avec des femmes qui ont intérêt d'examiner notre conduite. Ma maîtresse lui avoit défendu de jouer.... Il se brouillera avee Angélique.

FRONTIN

Que m'importe? En tous cas, s'il manque la jeune, la vieille ne le manquera pas.... A la vérité, ton Dorante a plus de biens-fonds ; mais les biens-fonds ont des bornes, et le casiiel d'un joueur n'en a pas.

NÉRINE

•Dorante est un si honnête homme !

FRONTIN

Dorante est honnête homme, mais mon maître est joli.

NÉRINE

Un esprit solide et doux.

FRONTIN

Vert et piquant , c'est ce qu'il faut pour réveiller le goût des femmes.

NÉRINE

Dorante est un homme fait.

FRONTIN

En cas d'amant, ce qui est à faire vaut mieux que ce qui est fait.

SUR LE JOUEUR. i8[

Un bon cœur, généreux et sincère.

FRONTI N.

Oh ! mon maître ne se pique point de ces niaiseries-là ; mais , en récompense , c'est le plus ensorcelant petit scélérat, un tour de scélératesse si galant, que les femmes ont du plaisir à se laisser tromper par lui.

J'espère qu'Angélique reviendra de ce plaisir-là.

F R o N T I Tî.

Elle n'en reviendra qu'après la noce.

NÉ RINE.

Si je puis la rattraper dans quelque moment raisonnable....

Si mon maître peut la rattraper dans quelque moment déraisonnable.... etc.

Voici comment Regnard rend les mêmes idées :

NÉRINE

Que fait Valère ?

HECTOR

Il dort.

NÉRINE

Il faut que je le voie.

HECTOR

Va, mon maître ne voit personne quand il dort....

NÉRINE

Quand se lèvera-t-il?

HECTOR

Mais , avant qu'il se lève , Il faudra qu'il se couche, et franchement..., etc.

i82 AVERTISSEMENT

NÉPvINE.

Angélique , entre nous , seroit extravagante De rejeter l'amour que pour elle a Dorante; Lui, c'est un homme d'ordre, et qui vit congrùment.

HECTOR

L'amour se plait un peu dans le dérèglement.

NÉ RINE.

Un amant fait et mur.

HECTOR

Les filles, d'ordinaire, Aiment mieux le fruit vert.

L'entrée du Joueur sur la scène est aussi à peu près la même dans les deux pièces. Dufresny ne fait paroitre son Joueur qu'au second acte , et le fait parler ainsi :

liE CHEVALIER, donnant son manteau à Frontin. Pourquoi m'ôtes-tu mon manteau , bourreau que tu es ?

FRONTIN

C'est vous qui me le donnez.

LE CHEVALIER

Ne vois-tu pas que je veux ressortir?

FRONTIN

Le sommeil vous seroit plus utile que....

LE CHEVALIER

Remets-moi mon manteau, raisonneur.... Irai-je encore....

(Le Chevalier se promène à grands pas, et Frontin le suit voulant mettre son manteau sur ses épaules , etc. )

Que l'on consulte maintenant la scène quatrième du premier acte du Joueur ^ on retrouvera les mêmes idées; mais quelle différence dans l'expression du caractère ! Le Chevalier est un bourru

SUR LE JOUEUR. i83

de sang froid; l'autre est véritablement unyowewr emporté, à qui des revers de fortune ont troublé la raison.

Cette scène présente encore des traits de ressemblance très frappants, et qui, s'ils étoient rapprochés, ne seroient pas à l'avantage de Dufresny.

Une idée charmante, qui appartient incontestablement à celui-ci, et qui ne se trouve point dans la pièce de Regnard, est le trait qui suit :

LE CHEVALIER

Un fauteuil..., (Il s'assied.) Je suis abîmé; j'en ai l'obligation à un homme , un homme , Frontin , un seul homme qui me suit partout.

FRONTIN

Est-ce un de ces joueurs prudents qui ne donnent rien au hasard?

LE CHEVALIER

Non, je n'ai jamais joué contre lui.

FRONTIN

Et comment vous a-t-il donc abîmé?

Il a la rage de me porter malheur en s'appuyant sur le dos de ma chaise. C'est un écumeur de réjouissance qui a la face longue d'une toise : dès que je le vois , ma carte est prise.

Ce trait de caractère n'auroit pas échappé à Regnard ; et s'il eût effectivement mis à contribution les idées de Dufresnj, il n'auroit pas négligé celle-ci.

i84 AVERTISSEMENT

La scène du Traite de Sënèque se trouve dans les deux poètes. Nous rapportons la manière dont elle est rendue par Dufresnj ; c'est à la fin de la troisième scène du deuxième acte.

LE CHEVALIER

Je voudrois ne me point abandonner à mes réflexions ; va me chercher un livre.

FRONTIN tire nn papier.

Si VOUS voulez lire un petit ouvrage d'esprit.... ( Le Chevalier prend le papier. ) qui court les rues ; c'est sur la pauvreté. Je suis curieux de voir tout ce qui s'écrit sur la pauvreté , car il me revient sans cesse dans l'idée que nous mourrons tous deux sur un fumier.

LE CHEVALIER, regardant fixement le papier sans le lire.

Trois coupe-gorge de suite!

FRONTIN

Il n'y a point de coupe-gorge là-dedans.

LE CHEVALIER

Je ne saurois m'appliquer; lis.

FRONTIN reprend le papier , et lit.

Diogène , parlant du mépris des richesses , disoit :

De mille soins fâclieux la richesse est suivie ; Mais le pliilosoplie indigent N'a qu'un seul soin dans la vie :

C'est de clierclier de l'argent.

Sur le mépris de la mort :

Tel héros que l'on vante tant.

Mourut sans en avoir envie ; Mais un brave joueur perd volontiers la vie , Quand il a perdu son argent.

Mais, monsieur, au lieu de m'écouter, vous méditez sur le portrait de votre maîtresse.

SUR LE JOUEUR. i85 Si ceci n'est point une facle copie de la scène de Regnard, il faut convenir que la scène de Regnard enchérit beaucoup sur son modèle, ou plutôt qu'il a su convertir en une scène charmante et d'un excellent comique une tirade froide et insipide :

Dans ses heureuses mains le cuivre devient or.

On ne peut disconvenir qu'on a peine à soutenir la lecture de cette scène,' lorsqu'on vient de lire celle de Regnard.

On retrouve encore dans les deux poètes la scène du mémoire des dettes du Joueur, avec cette différence, que dans Regnard le valet présente au père de son maître un état véritable de ses dettes; au lieu que dans Dufresny, Frontin, pour tirer de l'argent de la Comtesse, a fabriqué un mémoire de dettes supposées. Voici la scène de Dufresny; c'est la cinquième du second acte.

F R O WT I N persuade à la Comtesse que le Chevalier quitte Augélique pour s'attacher à elle.

Entre nous, madame, toute la solidité de ce jeune hommelà est pour vous; il le dit bien lui-même dans ses moments de prudence. Je devrois , dit-il , me laisser entraîner au penchant vertueux que je me sens pour madame la Comtesse.

LA COMTESSE

Quoi ! il t'a parlé en ces termes?

FRONTIN

Tout au moins, madame, tout au moins. Oui, je crois qu'il reviendroit de son premier entêtement, s'il avoit le

i86 AVERTISSEMENT

temps de se reconnoître : or, afin qu'il ait le temps de se reconnoître , mon avis seroit que vous lui fissiez tenir adroitement l'argent nécessaire pour se reconnoître.

LA COMTESSE

Je t'ai déjà dit que je paierois moi-même.

FRONTIN

Vous-même! si ces dettes-là sont d'une espèce libertine, des dettes de garçon, une femme régulière ne doit point entrer dans un détail si déréglé.

LA COMTESSE

Voyons le mémoire.

FRONT IN

Lisons : Mémoire déréglé des dettes envenimées de M. le Chevalier. Premièrement, à M. Frontin. Moi, c'est moi.... PoTir gages , profits et deniers prêtés à mon maître , dans ses mauvais jours , 5oo livres.

Pour cet article-ci, vous auriez raison de le payer par vos mains, de vous à moi, sans détour : aussi ma quittance est toute prête.

Nous verrons.

Plus , quatre-vingts louis d'or neufs pour une partie de paume ébauchée. Vous ne sauriez l'achever vous-même, madame ; il faut qu'il mette argent sous corde ; mais il vous rendra cela sous la galerie. Je lui sers de second ; nous avons quatre jeux à un, quarante-cinq à rien , une chasse au pied, et notre bisque à prendre : vous gagnerez, à coup sûr.

Plus , 2000 livres à quatre-vingt-treize quidams , pour nous avoir coiffés, chaussés, gantés, parfumés, rasés, médicamentés, voiturés , portés, alimentés, désaltérés etc. Une dame prudente ne doit point paroître dans des payements qui concernent l'entretien d'un joli homme.

Plus , 600 livres pour du ratafia , eau-de-vie , pitrepite , et autres liqueurs soldatesques que vous n'oseriez payer, de peur d'être soupçonnée d'avoir aidé à la consommation d'icclleis.

Il y a encore un article , parole donnée , pour cent pistoles d'honneur à mademoiselle Mimi , lingère du Palais. Vous verrez que c'est pour ses appointements : mais vous devez ignorer et payer la pauvre fille incognito , par mon ministère, si vous voulez.

LA COMTESSE

Frontin , votre mémoire ridicule se monte à cinq ou six mille livres : vous ne m'aviez parlé que de deux mille.

FRONTIN

Ne vous le disois-je pas? Donnez-moi deux mille livres, vous y gagnerez les deux tiers.

Nous bornerons là notre examen. Les scènes que nous venons de citer sont celles des deux pièces qui ont le plus de ressemblance : elles paroissent en quelque sorte calquées les unes sur les autres. Quel est celui qui les a produites le premier? c'est ce qu'on ne sauroit décider. Les préjugés cependant sont favorables à Regnard; sa comédie a paru la première, et la manière originale dont il a rendu ses scènes sembleroit prouver qu'elles lui sont propres.

D'ailleurs, comme on l'a dit plus haut, en accordant a Dufresny le mérite de l'invention, il faut avouer que Regnard a tellement embelli ses pensées, qu'il leur a en quelque sorte donné une nouvelle existence; et Dufresny, en faisant

i88 AVERTISSEMENT

paroître son Chemlier joueur après la comédie de

Regnard, a été la dupe de son amour-propre.

Il a mis le public à portée de faire un parallèle qui ne lui étoit nullement avantageux ; et sa chute, comme s'expriment des auteurs du temps, n'a servi qu'à augmenter le triomphe de son adversaire.

Quelques années après (en 1709), Dufresny a donné une comédie intitulée la Joueuse dans laquelle il emploie la plupart des scènes de son Ches^alier joueur; mais cette pièce n'eut point de succès.

Tant de désagréments ne le rebutèrent pas. Il mit en vers cette dernière comédie , et se proposoit de la faire représenter de nouveau; mais il a été surpris par la mort avant l'exécution de son projet, et cette pièce en vers est une de celles qu'il fît brûler sous ses yeux quelques heures avant sa mort.

Le Joueur de Regnard est resté sur notre scène, dont il fait un des plus beaux ornements. Cette comédie est une de celles que l'on donne le plus fréquemment , et que le public ne se lasse point de voir.

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