‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 109 sur 255 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

VALÈRE, HECTOR

HECTOR, derrière le théâtre.

Monsieur ?

VALÈRE

Hé bien , bourreau ! veux-tu venir?

( Hector entre à moitié déshabillé. )

N'es-tu pas las encor de dormir, misérable?

HECTOR

Las de dormir ! monsieur ? Hé ! je me donne au diable , Je n'ai pas eu le temps d'oter mon justaucorps.

VALÈRE

Tu dormiras demain.

HECT O R , à part. •

Il a le diable au corps. V

VALÈRE

Est-il venu quelqu'un ?

âo4 LE JOUEUR.

HECTO'R

II est, selon l'usage, Venu maint créancier ; de plus, un gros visage , Un maître de trictrac qui ne m'est pas connu. Le maître de musique est encore venu.

Ils reviendront bientôt.

VAL ÈRE

Bon. Pour cette autre affaire ,

M'as-tu déterré....

HECTOR

Qui ? cette honnête usurière, Qui nous prête, par heure, à vingt sous par écu?

VALÈRE

Justement , elle-même.

HECTOR

Oui , monsieur , j'ai tout vu.

Qu'on vend cher maintenant l'argent à la jeunesse ! Mais enfin, j'ai tant fait, avec un peu d'adresse, Qu'elle m'a reconduit d'un air fort obligeant ; Et vous aurez , je crois , au plus tôt votre argent.

VAL ERE

J'aurois les mille écus ! O ciel ! quel coup de grâce ! Hector, mon cher Hector, viens çà que je t'embrasse.

HECTOR

Comme l'argent rend tendre !

VALÈRE

Et tu crois qu'en effet, Je n'ai , pour en avoir, qu'à donner mon billet ?

HECTOR

Qui le refuser oit seroit bien difficile :

ACTE I, SCENE VI. 2o5 Vous êtes aussi bon que banquier de la ville. Pour la réduire au point où vous la souhaitez , Il a fallu lever bien des difficullcs : Elle est d'accord de tout, du temps , des arrérages; Il ne faut maintenant que lui donner des gages.

VALÈRE

Des gages ?

HECTOR

Oui, monsieur.

Mais y penses-tu bien?

Où les prendrai-je, dis ?

HECTOR

Ma foi , je n'en sais rien.

Pour nippes , nous n'avons qu'un grand fonds d'espérance Sur les produits trompeurs d'une réjouissance; Et dans ce siècle-ci, messieurs les usuriers Sur de pareils effets prêtent peu volontiers.

Mais quel gage, dis-moi, veux-tu que je lui donne?

HECTOR

Elle viendra tantôt elle-même en personne, Vous vous ajusterez ensemble en quatre mots. Mais, monsieur, s'il vous plaît , pour changer de propos, Aimeriez-vous toujours la charmante Angélique ?

VALERE

Si je l'aime ? Ah ! ce doute et m'outrage et me pique. , Je l'adore.

HECTOR

Tant pis : c'est un signe fâcheux.

2o6 LE JOUEUR,

Quand vous êtes sans fonds, vous êtes amoureux; \ Et quand l'argent renaît, votre tendresse expire. Votre bourse est , monsieur, puisqu'il faut vous le dire , Un thermomètre sûr , tantôt bas , tantôt haut , Marquant de votre cœur ou le froid ou le chaud,

VALÈRE

Ne crois pas que lejeu , quelque sort qu'il me donne, Ble fasse abandonner cette aimable personne.

HECTOR

Oui ; mais j'ai bien peur , moi , qu'on ne vous plante là.

VALERE

Et sur quel fondement peux- tu juger cela?

Nérine sort d'ici, qui m'a dit qu'Angélique Pour Dorante votre oncle en ce moment s'explique ; S Que vous jouez toujours , malgré tous vos serments, Et qu'elle abjure enfin ses tendres sentiments.

VA LE RE

Dieux ! que me dis-tu là ?

HECTOR

Ce que je viens d'entendre,

VALÈR E.

Bon ! cela ne se peut ; on t'a voulu surprendre.

HECTOR

Vous êtes assez riche en bonne opinion , A ce qu'il me paroît.

VALÈRE

Point. Sans présomption, On sait ce que l'on vaut.

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