SCENE Vf
AGATÏIE.
Oh! c'est tout le contraire, Lisette. Dorante doit j être aujourd'hui amoureux de moi à la folie ; car il ' m'a promis que son amour augmenteroit tous les jours, et il m'aimoit déjà bien hier.
LISETTE
En une nuit , il arrive de grandes révolutions dans le cœur d'un François.
PASQUIN
Oui, la fin de ce siècle-ci, les amants et les saisons se sont bien déréglés ; le chaud et le froid n'y dominent plus que par caprice.
LISETTE
Oh! en Poitou nous avons une règle certaine; c'est que le jour des noces, le thermomètre de la tendresse est à son plus haut degré ; mais le lendemain il descend bien bas.
AGATHE
Vous voulez me persuader tous deux que Dorante sera inconstant; mais il faudroit que je fusse folle pour craindre qu'il change. Quoi ! quand Colin me disoit tout simplement qu'il me seroit fidèle, je le croyois; et je ne croirois pas Dorante , qui est gentilhomme , et qui fait des serments horribles qu'il m'aimera toujours ?
PASQUIN
En amour, les serments d'un courtisan ne prouvent rien ; c'est le langage du pays.
LISETTE, à Agathe.
Si vous vouliez m'écouter une fois en votre vie , je vous ferois voir que Dorante....
AGATHE
Parlons d'autre chose , Lisette.
PASQUIN, à Lisette.
Elle a raison, (à Agathe.) Parlons des beaux habits que mon maître vous a fait venir.
AGATHE
Ah 5 Pasquin ! j'en suis charmée.
PASQUIW. *
A propos , mon maître vouloit vous voir aujourd'hui parée.
AGATHE
Je voudrois bien l'être aussi; mais je ne sais pas lequel je dois mettre des deux habits. Dis-moi, Pasquin, lequel aimera-t-il mieux de l'innocente ou de la gourgandine ? ^
PASQUIIN^.
La gourgandine a toujours été du goût de mon maître.
AGATHE
Il faut que les femmes de Paris aient bien de l'esprit pour inventer de si jolis noms.
PASQUIN
Malepeste! leur imagination travaille beaucoup. Elles n'inventent point de modes qui ne servent à cacher quelque défaut. Falbala par haut pour celles ' Deux noms d'habillements à la mode en 1694-
SCENE VI. 37 qui n'ont point de hanches ; celles qui en ont trop le portent plus bas. Le col long et les gorges creuses , ont donné lieu à la steinkerque ; et ainsi du reste.
AGATHE
Ce qui m'embarrasse le plus , c'est la coiffure. Je ne pourrai jamais \enir à bout d'arranger tant de machines sur ma tête ; il n'y a pas de place pour en mettre seulement la moitié.
PASQUIN
Oh ! quand il s'agit de placer des fadaises , la tête d'une femme a plus d'étendue qu'on ne pense. Mais vous me faites souvenir que j'ai ici le livre instructif que la coiffeuse a envoyé de Paris. Il s'intitule : «Les «Éléments de la toilette, ou le Système harmonique « de la coiffure d'une femme. »
AGATHE
Ah ! que ce livre doit être joli !
LISETTE
Et savant !
PA S QU I N 5 tirant un livre ile sa poche.
Voici le second tome. Pour le premier , il ne contient qu'une table alphabétique des principales pièces qui entrent dans la composition d'une commode, comme :
«La duchesse, le solitaire,
« La fontange , le chou ,
« Le tête-à-tête , la culbute ,
« Le mousquetaire , le croissant ,
« Le firmament , le dixième ciel ,
« La pahssade et la souris. »
AGA.THE
Ah,Pasquin ! cherche-moi l'endroit où le livre dit que se met la souris. J'ai un nœud de ruban qui s'appelle comme cela.
PASQUIN
c'est ici quelque part ; attendez....
a Coiffure pour raccourcir le visage. » Ce n'est pas cela.
« Petits tours blonds à boucles fringantes pour « les fronts étroits et les nez longs. » Je n'y suis pas.
« Suppléments ingénieux qui donnent du relief (c aux joues plates. »
Ouais !
« Cornettes fuyantes pour faire sortir les yeux «en avant.»
Ah ! voici ce que vous demandez.
«La souris est un petit nœud de nompareille « qui se place dans le bois. Nota qu'on ap- « pelle petit bois im paquet de cheveux hé- «rissés, qui garnissent le pied de la futaie « bouclée. »
Mais vous lirez cela à loisir. Allez vite arranger votre toilette ; je vous enverrai mon maître sitôt qu'il aura fuii une petite affaire.
AGATHE
Qu'il ne me fasse pas attendre au moins. Adieu,
LISETTEc
Adieu, Agathe.