‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 141 sur 255 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

VALÈRE, HECTOR

( Vaîère entre en comptant beaucoup d'argent dans son chapeau.) H E C T O R , à part.

Mats le voici qui vient poussé d'un heureux vent : Il a les yeux sereins et l'accueil avenant,

(haut. )

Par votre ordre , monsieur , j'ai vu monsieur Géronte ,

Qui de notre mémoire a fait fort peu de compte :

Sa monnoie est frappée avec un vilain coin ,

Et de pareil argent nous n'avons pas besoin.

J'ai vu , chemin faisant, aussi monsieur Dorante ;

Morbleu! qu'il est fâché !

VALERE, comptant toujours.

Mille deux cent cinquante.

HECTOR, à part.

La flotte est arrivée avec les galions; Cela va diablement hausser nos actions.

(haut. )

J'ai vu pareillement, par votre ordre, Angélique; Elle m'a dit....

VAL ÈRE, frappant du pied.

Morbleu! ce dernier coup me pique; Sans les cruels revers de deux coups inouïs, J'aurois encor gagné plus de deux cents louis.

HECTOR

Cette fille, monsieur, de votre amour est folle.

a58 LE JOUEUR.

VALÈRE, à part.

Damon m'en doit encor deux cents sur sa parole.

HECTOR, le tirant par la manche.

Monsieur, écoutez-moi; calmez un peu vos sens; Je parle d'Angélique , et depuis fort long-temps.

VALÈRE, avec distraction.

! ; Ah! d'Angélique? Hé bien, comment suis-je avec elle?

HECTOR

On n'y peut être mieux. Ah , monsieur ! qu'elle est belle î Et que j'ai de plaisir à vous voir raccroché!

VA L È R E , avec distraction.

A te dire le vrai, je n'en suis pas fâché.

HECTOR

Comment ! quelle froideur s'empare de votre âme ! Quelle glace! Tantôt vous étiez tout de flamme. Ai-je tort quand je dis que l'argent de retour Vous fait faire toujours banqueroute à l'amour? Vous vous sentez en fonds, ergo plus de maîtresse.

VALÈRE

Ah! juge mieux, Hector, de l'amour qui me presse. J'aime autant que jamais; mais sur ma passion J'ai fait, en te quittant, quelque réflexion. Je ne suis point du tout né pour le mariage. Des parents, des enfants, une femme , un ménage, I Tout cela me fait peur. J'aime la liberté.

HECTOR

Et le libertinage.

VALÈRE

Hector, en vérité.

ACTE III, SCENE VI. sSg Il n'est point dans le monde un état plus aimable , Que celui d'un joueur : sa vie est agréable; Ses jours sont encbaînés par des plaisirs nouveaux; Comédie, opéra, bonne cbère, cadeaux; !

Il traîne en tous les lieux la joie et l'abondance : I On voit régner sur lui l'air de magnificence; Tabatières, bijoux : sa pocbe est un trésor ; Sous ses heureuses mains le cuivre devient or.

HECTOR

Et l'or devient à rien.

VALÈRE

Chaque jour mille belles Lui font la cour par lettre , et l'invitent chez elles : La porte, à son aspect, s'ouvre à deux grands battants : Là, vous trouvez toujours des gens divertissants; Des femmes qui jamais n'ont pu fermer la bouche, Et qui sur le prochain vous tirent à cartouche; Des oisifs de métier, et qui toujours sur eux Portent de tout Paris le lardon scandaleux; Des Lucrèces du temps, là, de ces filles veuves, ^ Qui veulent imposer et se donner pour neuves; De vieux seigneurs toujours prêts à vous cajoler; Des plaisants qui font rire avant que de parler. Plus agréablement peut-on passer la vie?

HECTOR

D'accord. Mais quand on perd, tout cela vous ennuie,

VALÈRE

Le jeu rassemble tout; il unit à la fois

Le turbulent marquis , le paisible bourgeois.

26o LE JOUEUR.

La femme du banquier, dorëe et triomphante,

Coupe orgueilleusement la duchesse indigente.

Là , sans distinction , on voit aller de pair

Le laquais d'un commis avec un duc et pair ;

Et quoi qu'un sort jaloux nous ait fait d'injustices ,

De sa naissance ainsi l'on venge les caprices.

HECTOR

A ce qu'on peut juger de ce discours charmant, Vous voilà donc en grâce avec l'argent comptant. Tant mieux. Pour se conduire en bonne politique , Il faudroit retirer le portrait d'Angélique.

VALÈRE

Nous verrons.

HECTOR

Vous savez....

VALÈRE

Je dois jouer tantôt.

HECTOR

Tirez-en mille ccus.

VALÈRE

Oh! non, c'est un dépôt....

HECTOR

Pour mettre quelque chose à l'abri des orages , S'il vous plaisoit du moins de me payer mes gages,

Quoi! je te dois?

HECTOR

Depuis que je suis avec vous, Je n'ai pas, en cinq ans, encor reçu cinq sous.

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