‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 188 sur 255 · ACTE I, SCENE \I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE \I

LE CHEVALIER

L'aventure est comique, ou je me donne au diable.

Mais ce n'est rien encore; et son valet m'a dit

(Je le crois aisément) que le jour qu'il partit

Pour aller voir mourir son oncle en Normandie,

H suivit le chemin qui mène en Picardie,

Et ne s'aperçut point de sa distraction

Que quand il découvrit les clochers de Noyon.

LISETTE

Il a pris le plus long pour faire sa visite.

LE CHEVALIER, à Valère.

Fussiez-vous descendu du lugubre Héraclite De père en fils, parbleu, vous rirez de ce trait. Vous faites le Caton ; riez donc tout-à-fait. Mon oncle; allons, gai, gai; vous avez l'air sauvage.

VALÈRE

Vous, n'aurez-vous jamais celui d'un homme sage? Faudra-t-il qu'en tous lieux vos airs extravagants, Vos ris immodérés donnent à rire aux gens ?

LE CHEVALIER

Si quelqu'un rit de moi, moi je ris de bien d'autres. Vous condamnez mes airs, et je blâmée les vôtres; Et , dans ce beau conflit, ce que je trouve bon. C'est que nous prétendons avoir tous deux raison. Pour moi, je n'ai pas tort. Il faut bien que je rie De tout ce que je vois tous les jours dans la vie. Cette vieille qui va marchander des galants , Comme un autre feroit du drap chez les marchands; Cidahse, qu'on sait avoir l'âme si bonne, II. 23

Qu'elle aime tout le monde, et n'cconduit personne; Lucinde, qui, pour rendre un adieu plus touchant, Jusque sur la frontière accompagne un amant , Ne sont pas des sujets qui doivent faire rire? Parbleu , vous vous moquez.

VALÈRE

Hé bien ! votre satire S'exerce-t-elle assez? D'un trait envenimé Toujours l'honneur du sexe est par vous entamé. Celles dont vous Vfintez mille faveurs reçues, De vos jours bien souvent vous ne les avez vues. Sur ce cruel défaut ne changerez-vous point ?

LE C H E VA LIER fait deux ou trois pas de ballet.

Il ne prêche pas mal. Passez au second point, Je suis déjà charmé. Que dis-tu de ma danse, Lisette ?

LISETTE

Yous dansez tout-à-fait en cadence.

VALÈRE

Vous vous faites honneur d'être un franc libertin ; Vous mettez votre gloire à tenir bien du vin; Et lorsque , tout fumant d'une vineuse haleine, Sur vos pieds chancelants vous vous tenez à peine, Sur un théâtre alors vous venez vous montrer : Là , parmi vos pareils on vous voit folâtrer ; Vous allez vous baiser comme des demoiselles ; Et , pour vous faire voir jusque sur les chandelles , Poussant l'un , heurtant l'autre , et comptant vos exploits Plus haut que les acteurs vous élçvez la voix ;

ACTE I, SCENE VI. 3d5 Et tout Paris , témoin de vos traits de folie, Rit plus cent fois de vous que de la comédie.

LE CHEVALIER

Votre troisième point sera-l-il le plus fort ? Soyez bref en tout cas, car Lisette s'endort; Moi , je bâille déjà.

VAL ERE

Moi , votre train de vie Cent fois bien autrement et me lasse et m'ennuie; Et je serai contraint de faire à votre sœur Le bien que je voulois faire en votre faveur. Votre père en mourant, ainsi que votre mère, Vous laissèrent de bien une somme légère : Et, pour vous établir le reste de vos jours , Vous devez de moi seul attendre du secours.

LE CHEVALIER

Mais quefais-je donc tant, monsieur, ne vous déplaise, Pour trouver ma conduite à tel excès mauvaise ? J'aime , je bois , je joue, et ne vois en cela Rien qui puisse attirer ces réprimandes-là. Je me lève fort tard, et je donne audience A tous mes créanciers.

LISETTE

Oui : mais en récompense , Vous donnez peu d'argent.

LE CHEVALIER

De là , je pars sans bruit , Quand le jour diminue et fait place à la nuit , Avec quelques amis, et nombre de bouteilles

Que nous faisons porter, pour adoucir nos veilles ,

Chez des femmes de bien dont l'honneur est entier ,

Et qui de leur vertu parfument le quartier.

Là , nous perçons la nuit d'une ardeur sans égale ;

Nous sortons au grand jour pour ôter tout scandale ;

Et chacun , en bon ordre , aussi sage que moi ,

Sans bruit , au petit pas , se retire chez soi.

Cette vie innocente est-elle condamnée ?

Ne faire qu'un repas dans toute une journée !

Un malade , entre nous , se conduir oit-il mieux ?

LISETTE

Vous êtes trop réglé,

LE CHEVALIER, à Valère.

Voyez-le par vos yeux.

Nous sommes cinq amis que la joie accompagne , Qui travaillons ce soir en bon vin de Champagne. Vous serez le sixième , et vous paîrez pour nous ; Car à cinq chevaliers , en nous cotisant tous , Et ramassant écus , livres , deniers , oboles , Nous n'avons encor pu faire que deux pistoles.

LISETTE

Heureux le cabaret, monsieur , qui vous attend ! Vous voilà cinq seigneurs bien en argent comptant

VALÈRE

Mais n'êtes- vous pas fou ?...

LE CHEVALIER

A propos de folie , Savez-vous que dans peu , monsieur , je me marie ?

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