ACTE II, SCENE
LISETTE
Il a déclaré, se voyant sur sa fin , Quelque enfant provenu d'un hymen clandestin ?
CARLIN
Non. 11 ne fît jamais d'enfants, par avarice.
LISETTE
Parle donc, si tu veux.
C ARLTIV.
Le vieillard , par malice , Malgré nos vœux ardents n'a pas voulu mourir.
LI SETTE
Le trait est vraiment noir , et ne peut se souffrir.
CARLIN
Par trois fois de ma main il a pris l'émétique , Et je n'en donnois pas une dose modique ; J'y mettois double charge, afin que par mes soins Le pauvre agonisant en languît un peu moins: Mais par trois fois, le sort, injuste, inexorable, N'a point donné les mains à ce soin charitable ; Et le bon homme enfin, à quatre-vingt-neuf ans, Malgré sa fièvre lente et ses redoublements. Sa fluxion, son rhume, et ses apoplexies. Son crachement de sang, et ses trois pleurésies, Sa goutte, sa gravelle, et son prochain convoi Déjà tout préparé, se porte mieux que moi.
LISETTE
Votre course n'a pas produit grand avantage.
CARLIN
Nous en avons été pour les frais du voyage :
Mais nous avons laissé Poitevin tout exprès
Pour prendre sur les lieux nos petits intérêts.
Il doit de temps en temps nous donner des nouvelles;
Et nous nous conduirons par ses avis fidèles.
LISETTE
Sans avoir donc rien fait, vous voilà de retour! Je vous applaudis fort. Mais comment va l'amour? Ton maître aime toujours ?
Cela n'est pas croyable.
Je le vois pour Clarice amoureux comme un diable. C'est-à-dire beaucoup ; mais comme il est distrait , Son esprit se promène encor sur quelque objet Le dédit que son oncle a fait pour Isabelle Partage son amour, et le tient en cervelle. Je sais que ta maîtresse a de naissants appas, ^ Et surtout de grands biens, que Clarice n'a pas ; Mais mon maître est fidèle , et son âme est pétrie De la plus fine fleur de la galanterie : Il ne ressemble pas à quantité d'amants ; C'est un homme , morbleu , tout plein de sentiments.
LISETTE
Mais , s'il aime Clarice ensemble et ma maîtresse , Que puis-je faire, moi , pour servir sa tendresse ? Les épousera-t-il toutes deux?
CARLIN
Pourquoi non ?
Il le fera fort bien dans sa distraction. C'est un homme étonnant et rare en son espèce :
ACTE II, SCENE I. 365 Il rêve fort à rien , il s'égare sans cesse ; Il cherche , il trouve , il brouille , il regarde sans voir ; Quand on lui parle blanc, soudain il répond noir; Il vous dit non pour oui; pour oui, non ; il appelle Une femme, monsieur; et moi, mademoiselle; Prend souvent l'un pour l'autre ; il va sans savoir oii. On dit qu'il est distrait; mais moi , je le tiens fou.: D'ailleurs fort honnête homme , à ses devoirs austère, Exact et bon ami , généreux , doux , sincère , Aimant, comme j'ai dit , sa maîtresse en héros : Il est et sage et fou ; voilà l'homme en deux mots.
LISETTE
Si Léandre ressent une tendresse extrême
Pour Clarice , Isabelle est prise ailleurs de même ,
Et pour le Chevalier son cœur s'est découvert.
CARLIN
Tant mieux. Il nous faudra travailler de concert Pour détourner le coup de ce dédit funeste ; Et l'amour avec nous achèvera le reste. '
LISETTE
De tes soins empressés nous attendrons l'effet.
CARLIN
Soit. Adieu donc. Mon maître est dans son cabinet; Il m'attend. J'ai voulu, comme le cas me touche. Apprendre , en arrivant , ta santé par ta bouche.
LI SETTE
Je me porte la la ; mais toi ?
CARLIN
Coussi , coussi.
En très bonne santé j'arriverois ici , Si je n'ëtois porteur d'une large écorchure.
LISETTE
Bon ! c'est des postillons l'ordinaire aventure. Jusqu'au revoir. Adieu , beau courrier offensé. ^
( Elle sort. )
CARLIIV.
Ce n'est pas là , coquine , où le bât m'a blessé. Mon cœur est plus navré de ton humeur sévère.