M. G RI F ON
Passez votre chemin , mon ami.
CHAMPAGNE
Que je passe mon chemin ?
M. GR IFON.
Oui.
CHAMPAGNE
Oui , qui le pourroit,
M. GRIFON.
Quel maraud est-ce ici ?
CHAMPAGNE.-
Maraud ! Voilà quelqu'un qui me connoît. Je suis plus pesant que de coutume , et je ne sais si mes jambes pourront porter au logis tout le vin que j'ai bu.
M. G R I F O N , à part.
Ne seroit-ce point quelque émissaire de mon coquin de fils, qui viendroit ici pour troubler la fête ? Je veux m'en éclaircir.
CHAMPAGNE
Holà, l'ami, qui parlez tout seul, suis-je loin de chez moi , par parenthèse ?
iio LA SÉRÉNADE.
M. GRIFOJy.
OÙ loges-tu?
CHAMPAGNE
Hé ! palsembleu, si je le savois , je ne le demanderois pas.
M. GRIFON.
Que cherches- tu dans ce quartier ? .
CHAMPAGNE
Je ne sais, je ne m'en souviens pas. Je suis pourtant venu pour quelque chose. Ah !... monsieur Grifon , le connoissez-vous ?
M. GRIFON, à part.
Je ne me trompois pas, c'est un fripon.
CHAMPAGNE
Justement , un fripon , un vilain , un fesse-mathieu.
M. GRIFON.
A qui penses-tu parler ? C'est moi qui suis monsieur Grifon.
CHAMPAGNE
Le diable emporte si je l'aurois deviné. Or donc , pour revenir à nos moutons , monsieur Mathieu, cet autre vilain, ce ladre....
M. GRIFON.
Ce pendard-là me fera perdre patience.
CHAMPAGNE
Patience, oui, c'est bien dit; allons doucement. Ce monsieur Mathieu donc , comme de vilain à vilain il n'y a que la main , il est arrivé que , par la
SCENE XXIII. m concomitance d'un collier.... , enfin je ne me souviens pas bien de tout cela.
M. GRIFON.
Tu as oublié la leçon qu'on t'a faite. Combien te donne-t-on pour jouer le personnage que tu fais ?
CHAMPA.GNE.
Comme monsieur Mathieu est un vilain , je ne gagne pas grand'cliose ; mais je suis sobre.
M. GRIFON.
Il y paroi t.
CHAMPAGNE
Venons à l'explication. Vous êtes monsieur Grifon , je suis monsieur Champagne : donnez-moi de l'argent au plus vite; car j'ai hâte.
M. GRIFOlSr.
Que je te donne de l'argent ?
CHAMPAGNE
Oui, parbleu , de l'argent ; je ne perds point le jugement, j'ai beau boire. Il me faut huit cent deux mille et quelques livres : j'ai le billet de monsieur Mathieu : vous allez voir ; car je n'y vois goutte.
M. GRIFON, à part.
Voilà justement l'enclouure. (haut.) Tu viens un peu trop tard pour m'attraper , mon pauvre ami : si tu as le billet de monsieur Mathieu , je t'en donnerai.
^ CHAMPAGNE
Cela est fort judicieux et fort raisonnable ; j'aime les gens d'esprit. Je ne le trouve point , ce diable de billet.
M. GRIFON.
Cherche bien.
CHAMPAGTfE.
Je ne trouve rien, la peste m'étouffe. Je l'avois pourtant avant que d'aller au cabaret.
. M. GRIFON.
Trouve-le donc.
CHAMPAGNE
Oh ! vous en demandez trop. Quand on a bu , on ne peut pas retrouver sa maison ; vous voulez que je retrouve un billet : il n'y a pas de raison à cela.
M. GRIFOW.
Tu en as beaucoup , toi.
CHAMPAGNE
Écoutez, ne nous brouillons point. J'étois de sang froid quand je l'ai perdu, je le retrouverai quand je serai de sang froid , cela est infaillible. Jusqu'au revoir.
M. GR IFON.
Il n'est pas si ivre qu'il paroît.