‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 97 sur 255 · AVERTISSEMENT SUR LE JOUEUR · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT SUR LE JOUEUR

Le Joueur a ëtë représente pour la première fois le mercredi 19 décembre 1696.

On regarde avec raison cette comédie comme le chef-d'œuvre de Regnard. C'est à cette pièce principalement qu'il doit le titre de meilleur de nos poètes comiques après Molière.

Nous n'entreprendrons pas de faire ici l'éloge d'un ouvrage qui réunit depuis long-temps les suffrages de tous les amateurs du théâtre, et nous croirions aussi mériter de justes reproches, si nous relevions de légers défauts, que les critiques du temps se sont permis de relever dans cette charmante comédie.

Il nous paroît plus à propos de dire quelque chose des démêlés que cette comédie a fait naître entre Regnard et Dufresny, et de la manière dont s'est formée et dont a été rompue la société de ces deux poètes.

Regnard a commencé par travailler pour le Théâtre italien. C'est aussi sur cette scène que Dufresny a fait l'essai de ses talents. Ces deux poètes étoient à peu près du même âge . Cepen-

irji AVERTISSEMENT dant Regnard, quoique plus jeune % a débuté le premier dans la carrière dramatique. La première pièce qu'il a donnée au théâtre est le Dworce ^ joué par les comédiens italiens en 1688. Celle par où Dufresny a débuté est V Opéra de campagne ^ représenté par les mêmes comédiens en 1692.

C'est dans cette même année que les deux poètes s'unirent d'amitié ^ et travaillèrent ensemble. Dufresny fut bien aise, en commençant sa carrière, d'être appuyé par un poète couronné déjà par plus d'un succès.

Dès la même année, les deux poètes firent paroitre ensemble la comédie des Chinois ^ donnée au Théâtre italien, et il paroit que depuis ce moment jusqu'à la rupture, Dufresny ne donna presque point de pièces où son ami n'eût quelque part. Celui-ci, au contraire, en fît paroître plusieurs qui n'appartenoient qu'à lui seul, telles que la Naissance d'AmadiSy donnée en 1696, au Théâtre italien, la Sérénade et le Bal y données au Théâtre françois en 1694 et 1696.

I^a situation de Regnard étoit bien différente de celle deDuft*esny. L'un jouissoit d'une fortune considérable; l'autre, au contraire, étoit très mal à son aise. Tout le monde connoît l'anecdote de

' Regnard est né en 1647, Dufresny en 1648; par conséquent Regnard avoit un an de plus que Dufresny; ce qui détruit l'observation de l'auteur de cet Avertissement. (G. A. C.)

SUR LE JOUEUR. in3 la blanchisseuse C'est peu après ce ridicule mariage que Dufi^esnj fît la coniioissance de ^Regnard.

Celui-ci fit tous ses efforts pour changer le sort de son ami. Non content de partager avec lui sa fortune et ses travaux , il lui servoit de Mécène , et le produisoit auprès de tous ceux qui pouvoient lui être utiles.

Dufresny rend hommage à ces procèdes de Regnard ; et l'on ne peut douter que ce ne soit de lui-même qu'il veuille parler , lorsqu'il représente, dans la préface de la comédie du Négligent ^ un poète recommandé à Oronte.

' Les auteurs de la Bibliothèque française , dans l'extrait qu'ils ont donné du Diable boiteux de Le Sage , ajoutent : Voici un trait qui peint au naturel le génie d'un poète ( Dufresny ) qui est mort il n'y a pas long-temps. Tout Paris connoît cette aventure singulière, et Le Sage la conte ainsi , chapitre x du Diable boiteux^ page 3o6 du premier volume, édition in-12 de 1726 : «J'y veux envoyer aussi ( aux Petites-Maisons , dit le Diable ) un vieux garçon do bonne famille , lequel n'a pas plus tôt un ducat qu'il le dépense , et qui , ne pouvant se passer d'espèces , est capable de tout faire pour en avoir. Il y a quinze jours que sa blanchisseuse , à qui il devoit trente pistoles, vint les lui demander, en disant qu'elle en avoit besoin pour se marier à un valet de chambre qui la recherchoit. Tu as donc d'autre argent? lui dit-il; car où diable est le valet de chambre qui voudra devenir ton mari pour trente pistoles? Hé mais, répondit-elle, j'ai outre cela deux cents ducats. Deux cents ducats ! répliqua-t-il avec émotion. Malepeste ! tu n'as qu'à me les donner à moi , je t'épouse , et nous voilà quitte à quitte. Et la blanchisseuse est devenue sa femme. » {Bibliothèque française , tome ix, pages 75 et 76.)

Monsieur, si j'ai l'honneur de votre connoissance ,

J'en aurai ['obligation

A la recommandation De monsieur votre ami le trésorier de France.

On sait que Regnard avoit acheté en 1 690 une charge de trésorier de France au Bureau des finances de Paris, dont il est mort revêtu.

La rupture entre ces deux poètes a été aussi éclatante que leur amitié avoit paru vive. C'est la pièce du Joueur qui l'a occasionnée, et leurs plaintes ont été réciproques.

On ne voit qu'avec peine la manière dont se sont traités respectivement deux auteurs qui ne pouvoient ne pas avoir de l'estime l'un pour l'autre.

Regnard , en faisant imprimer sa comédie , la fait précéder d'une préface injurieuse, dans laquelle il traite son adversaire avec beaucoup de mépris : il l'appelle plagiaire, et l'accuse d'avoir suscité contre lui une cabale composée des frondeurs les plus séditieux des spectacles.

Cette préface a été imprimée en 1 697, et d'après les bruits qui se répandoient que Regnard avoit volé à Dufresny cette comédie tout entière. Mais le Ches^alier joueur y que celui-ci fît paroître dans la même année, tel qu'il l'avoit composé, dé^ trompa bientôt le public; et le jugement qu'il

SUR LE JOUEUR. 175 porta des deux ouvrages ne fut pas favorable à Dufresny.

La querelle de Regnard et de Dufresny ne manqua pas d'occuper la littérature. Chacun avoitses partisans. Il nous est reste ces deux épigrammes du poète Gacon.

Page 1