ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE PORT-ROYAL
régularité. Marie-Angélique Arnauld ' , par un usage qui n'étoit que trop commun en ces temps-là, en fut faite abbesse en 1602, n'ayant pas encore onze ans accomplis. Elle n'en avoit que huit lorsqu'elle prit l'habit, et elle fit profession à neuf ans entre les mains du général de Cîteaux^, qui la bénit dix-huit mois après. Il y avoit peu d'apparence qu'une fille faite abbesse à cet âge, et d'une manière s.peu régulière , eût été choisie de Dieu pour rétablir la règle dans cette abbaye. Cependant elle étoit à peine dans sa dix-septième année , que Dieu , qui avoit de grands desseins sur elle , se servit , pour la toucher, d'une voie assez extraordinaire.
Un capucin, qui étoit sorti de son couvent par libertinage, et qui alloit se faire apostat dans les pays étrangers , passant par hasard (en 1608) à Port-Royal, fut prié par l' abbesse et par les religieuses de prêcher dans leur église. Il le fit, et ce misérable parla avec tant de force sur le bonheur de la vie religieuse , sur la beauté et sur la sainteté de la règle de saint Benoît, que la jeune abbesse en fut vivement émue. Elle forma dès lors la résolution, non-seulement de pratiquer sa règle dans toute sa rigueur , mais d'employer même tous ses efforts pour la faire aussi observer à ses religieuses. Elle commença par un renouvellement de ses vœux , et fit une seconde profession, n'étant pas satisfaite de la première. Elle réforma tout ce qu'il y avoit de mondain et de sensuel dans ses habits, ne porta plus qu'une chemise de serge , ne coucha plus que sur une simple paillasse , s'abstint de manger de la viande , et fit fermer de bonnes murailles son abbaye , qui ne l'étoit auparavant que d'une méchante clôture de terre éboulée presque partout. Elle eut grand soin de ne point alarmer ses religieuses par trop d'empressement à leur vouloir faire embrasser la règle : elle se contentoit de donner l'exemple, leur parlant peu, priant beaucoup pour elles, et accompagnant de torrens de larmes le peu d'exhortations qu'elle leur faisoit quelquefois. Dieu bénit si bien celte conduite, qu'elle les gagna toutes les unes après les autres , et qu'en moins de cinq ans la communauté de biens , le jeûne , l'abstinence de viande , le silence , la veille de la nuit, et enfin toutes les austérités de la règle de saint Benoît furent établies à Port-Royal de la même manière qu'elles le sont encore aujourd'hui.
Cette réforme est la première qui ait été introduite dans l'ordre de Cîteaux : aussi y fit-elle un fort grand bruit, et elle eut la destinée que les plus saintes choses ont toujours eue, c'est-à-dire qu'elle fut occasion de scandale aux uns, et d'édification aux
■). Sœur du grand Arnauld. Sa nièce, Angélique Arnauld, fut aussi abbesse de Porl-Royal.
2 L'abbé de Cîleaux portait le titre de général, parce que Cileaux éiaii cîief d'ordre.
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autres. Elle fut extrêmement désapprouvée par un fort çrand nombre de moines et d'abbés même, qui regardoient la bonne chère, l'oisiveté, la mollesse, et, en un mot, le libertinage» comme d'anciennes coutumes de l'ordre, où il n'étoit pas permis de toucher. Toutes ces sortes de gens déclamèrent avec beaucoup d'emportement contre les religieuses de Port- Royal, les traitant de folles, d'embéguinées, de novatrices, de schismatiques même, et ils parloient de les faire excommunier. Ils avoient pour eux l'assistant du général, grand chasseur, et d'une si profonde ignorance, qu'il n'entendoit pas même le latin de son Pater. Mais heureusement le général, nommé dom Boucherat, se trouva un homme très-sage et très-équitable, et ne se laissa point entraîner à leurs sentimens.
Plusieurs maisons non-seulement admirèrent cette réforme, mais résolurent même de l'embrasser. Mais on crut partout qu'on ne pouvoit réussir dans une si sainte entreprise sans le secours de î'abbesse de Port-Royal. Elle eut ordre du général (en 1618) de se transporter dans la plupart de ces maisons , et d'envoyer de ses religieuses dans tous les couvens où elle ne pourroit aller elle-même. Elle alla à Maubuisson, au Lis, à Saint-Aubin, pendant que la mère Agnès Arnauld, sa sœur', et d'autres de ses religieuses, alloient à Saint-Cyr, à Gomer-Fontaine . à Tard, aux îles d'Auxerre, et ailleurs. Toutes ces maisons regardoient I'abbesse et les religieuses de Port-Royal comme des anges envoyés du ciel pour le rétablissement de la discipline. Plusieurs abbesses vinrent passer des années entières à Port-Royal, pour s'y instruire à loisir des saintes maximes qui s'y pratiquoient. Il y eut aussi un grand nombre d'abbayes d'hommes qui se réformèrent sur ce modèle. Ainsi l'on peut dire avec vérité que la maison de Port-Royal fut une source de bénédictions pour tout l'ordre de Cîteaux, où l'on commença de voir revivre l'esprit de saint Benoît et de saint Bernard , qui y étoit presque entièrement éteint.
De tous les monastères que je viens de nommer, il n'y en a point où la mère Angélique trouvât plus à travailler que dans celui de Maurjisson-, dont I'abbesse, sœur de madame Gabrielle d'Estrées, après plusieurs années d'une vie toute scandaleuse, avoil été interdite, et renfermée à Paris dans les filles pénitentes. A peine la mère Angélique comraençoit à faire connoître Dieu dans cette maison, que madame d'Estrées, s'étant échappée des filles pénitentes, revmt à Maubuisson avec une escorte de plusieurs jeunes gentilshommes accoutumés à y venir passer leur temps: et une des portes lui en fut ouverte par une des anciennes religieuses. Aussitôt le confesseur de l'abbaye , qui étoit un moine, grand ennemi de la ré-
1. EIIps étaient six sœurs religieuses dans le même monastère. 4. Auprès de Pontoise.
forme, voulut persuader à la mère Angélique de se retirer; il y eut même un de ces gentilshommes qui :ui appuya le pistolet sur la gorge pour la faire sortir. Mais tout cela ne l'élonnant point, l'abbesse, le confesseur, et ces jeunes gens, la prirent par force, et la mirent hors du couvent avec les religieuses qu'elle y avoit amenées, et avec toutes les novices à qui elle avoit donné l'habit. Celte troupe de religieuses, destituée de tout secours, et ne sachant où se retirer, s'achemina en silence vers Pontoise, et en traversa tout le faubourg et une partie de la ville, les mains jointes et leur voile sur le visage, jusqu'à ce qu'enfin quelques habitans du lieu, touchés de compassion, leur offrirent de leur donner retraite chez eux. Mais elles n'y furent pas longtemps; car, au bout de deux ou trois jours, le Parlement, à la requête de l'abbé de Cîleaux, ayant donné un arrêt pour renfermer de nouveau madame d'Estrées , le prévôt de L'Isle fut envoyé avec main-forte pour se saisir de l'abbesse , du confesseur, et de la religieuse ancienne qui étoit de leur cabale. L'abbesse s'enfuit de bonne heure par une porte du jardin: la religieuse fut trouvée dans une grande armoire pleine de bardes, où elle s' étoit cachée; et le confesseur, ayant sauté par-dessus les murs, s'alla réfugier chez les jésuites de Pontoise. Ainsi la mère Angélique demeura paisible dans Maubuisson, et y continua sa sainte mission pendant cinq années.
Ce fut là qu'elle vit (le 5 avril de l'année iGl9) , pour la première fois, saint François de Sales, et qu'il se lia entre eux une amitié qui a duré toute la vie du saint évêque, qui voulut même que la mère de Chantai' fût associée à cette union. L'on voit dans les lettres de l'un et de l'autre la grande idée qu'ils avoient de cette merveilleuse fille. De son côté, la mère Angélique procura aussi à M. Arnauld, son père^, et à toute sa famille, la connoissance de ce saint prélat. Il fit un voyage à Port-Royal, pour y voir la mère Agnès de Saint-Paul, sœur de cette abbesse; il alloit voir très-souvent M. Arnauld, son père, et M. d'Andilly\ son frère, et à Paris et à une maison qu'ils avoient à la campagne , charmé de se trouver dans une famille si pleine de vertu et de piété. La dernière fois qu'il les vit, il donna sa bénédiction à tous leurs enfans, et entre autres au célèbre M. Arnauld, docteur de Sorbonne, qui n'avoît alors que six ans. La bienheureuse mère de Chantai vécut encore vingt ans depuis qu'elle eut connu la mère Angélique; elle ne faisoit point de
4 Jeanne-Françoise Frémion , veuve du baron de Chantai , fondatrice de l'ordre de la "Visitation, canonisée en 4 767, grand'mère de madame de Sévigné.
2. Célèbre avocat, qui plaida en 4 594 pour rUniversité contre les jésuites.
3. Robert Arnauld d'AndilIv, frère de l'avocat Arnauld. Leur père, avocat eénéral de la reine Mane' de MédiciSj avait eu vingt-deux enfants.
voyage à Paris , qu'elle ne vînt passer plusieurs jours de suite avec elle, versant dans son sein ses plus secrètes pensées, et désirant avec ardeur que les filles de la Visitation et celles de Port-"Aoyal fussent unies du même lien d'amitié qui avoit si étroitement uni leurs deux mères.
Après cinq ans de travail à Maubuisson (en 1623) , la mère Angélique , se trouvant déchargée du soin de cette abbaye , par la nomination que le roi avoit faite d'une autre abbesse* en la place de madame d'Estrées , elle se résolut d'aller trouver sa obère communauté de Port-Royal. Elle ne i' avoit pas laissée néanmoins orpheline , l'ayant mise , en partant , sous la conduite de la mère Agnès dont j'ai parlé : elle étoit plus jeune de deux ans que la mère Angélique, et avoit été faite abbesse aussi jeune qu'elle ; mais Dieu l'ayant aussi éclairée de fort bonne heure , elle avoit remis au roi l'abbaye de Saint-Cyr , dont elle étoit pourvue , pour venir vivre simple religieuse dans le couvent de sa sœur. Mais la mère Angélique , pleine d'admiration de sa vertu, avoit obtenu qu'on la fît sa coadjutrice. C'est cette mère Agnès qui a depuis dressé les constitutions de Port-Royal, qui furent approuvées par M. de Gondy, archevêque de Paris. On a aussi d'elle plusieurs Traités très-édifians% et qui font connoître tout ensemble l'élévation et la solidité de son esprit.
Lorsque la mère Angélique se préparoit à partir de Maubuisson, trente religieuses , qui y avoient fait profession entre ses mains , se jetèrent à ses pieds, et la conjurèrent de les emmener avec elle. L'abbaye de Port-Royal étoit fort pauvre, n'ayant été fondée, comme j'ai dit, que pour douze religieuses. Le nombre en étoit alors considérablement augmenté ; et ces trente filles de Maubuisson n'avoient à elles toutes que cinq cents livres de pension viagère. Cependant la mère Angélique ne balança pas un moment à leur accorder leur demande. Elle se contenta d'en écrire à la mère Agnès; et, sur sa réponse, elle les fit même partir quelques jours devant elle. Ces pauvres filles n'abordoient qu'en tremblant une maison qu'elles venoient, pour ainsi dire, affamer; mais elles y furent reçues (le 3 mars 1623) avec une joie qui leur fit bien voir que la charité de la mère s'étoit aussi communiquée à toute la communauté.
Il étoit resté à Maubuisson quelques esprits qui n'avoient pu entièrement s'assujettir à îa réforme. D'ailleurs madame de Soissons, qui avoit succédé à madame d'Estrées, n'avoit pas pris un fort grand soin d'y entretenir la régularité que la mère Angélique y avoit éta-
■I . Charlolle de Bourbon-Soissons, fille naturelle du comte de Soissons.
2. L'image de la religieuse parfaite et imparfaite. — Le Chapelet secret du saint sacrement. Ce dernier ouvrage fut supprimé par le pape, mais sans être censuré >
blie ; si bien que cette sainte fille ne cessoit de demander à Dieu qu'il regardât cette maison avec des yeux de miséricorde. Sa prière fut exaucée.
Cette abbaye étant venue encore à vaquer au bout de quatre ans , parla mort de madame de Soissons (octobre 1626), le roi Louis XIII fit demander à la mère Angélique une de ses religieuses pour l'en faire abbesse. Elle lui en proposa une (en 1627) qu'on appeloit sœur Marie des Anges ' , à qui le roi donna aussitôt son brevet.
La plupart des personnes qui connoissoient cette fille lui trouvoient, à la vérité, une grande douceur et une profonde humilité; mais elles, doutoient qu'elle eût toute la fermeté nécessaire pour remplir une place de cette importance. Le succès fit voir combien la mère Angélique avoit de discernement : car cette fille si humble et si douce sut réduire en très-peu de temps les esprits qui étoient demeurés les plus rebelles, rangea les anciennes sous le même joug que les jeunes, ne s'étonna point des persécutions de certains moines, et même de certains visiteurs de l'ordre, accoutumés au faste et à la dépense, et qui ne pouvoient souffrir le saint usage qu'elle faisoit des revenus de cette abbaye.
Ce fut de son temps que deux fameuses religieuses de Montdidier furent introduites à Maubuisson par un de ces visiteurs . pour y enseigner, disoit-il. les secrets de la plus sublime oraison. La mère des Anges et la mère Angélique n'étoient point assez intérieures, au gré de ces pères, et ils leur reprochoient souvent de ne connoître d'autre perfection que celle qui s'acquiert par la mortification des sens et par la pratique des bonnes œuvres. La mère des Anges, qui avoit appris à Port-Royal à se défier de toute nouveauté, fit observer de près ces deux filles : et il se trouva que, sous un jargon de pur amour, d'anéantissement, et de parfaite nudité, elles cachoient toutes les illusions et toutes les horreurs que l'Église a condamnées de nos jours dans Molinos (en 1687). Elles étoient en effet de la secte de ces illuminés de Roye, qu'on nommoit les Guérinets-, dont le cardinal de Richelieu fit faire une si exacte perquisition.
La mère des Anges ayant donné avis du péril où étoit son monastère, ces deux religieuses furent renfermées très-étroitement par ordre de la cour; et le visiteur qui les protégeoit eut lui-même bien de la peine à se tirer d'affaire. En un mot, la mère des Anges, malgré toutes les traverses qu'on lui suscitoit. rétablit entièrement dans Maubuisson le véritable esprit de saint Bernard , qui s'y maintient encore aujourd'hui par les soins de l'illustre princesse ^ que la
<. Marie des Anpes Suireau, depuis abhesse de Port-Royal.