ACTE ||, SCÈNE III
Quoi ! madame , est-ce donc une légère offense
De m'avoir si longtemps caché votre présence?
Ces trésors dont le ciel voulut vous embellir.
Les avez- vous reçus pour les ensevelir?
L'heureux Britannicus verra-t-il sans alarmes
Croître, loin de nos yeux, son amour et vos charmer \
Pourquoi, de cette gloire exclus jusqu'à ce jour,
M'avez-vous, sans pitié, relégué dans ma cour?
On dit plus : vous souffrez , sans en être offensée .
Qu'il vous ose , madame , expliquer sa pensée .
Car je ne croirai point que sans me consulter
La sévère Junie ait voulu le flatter,
Ni qu'elle ait consenti d'aimer et d'être aimée ,
Sans que j'en sois instruit que par la renommée.
JUNIE
Je ne vous nierai point, seigneur, que ses soupirs
M'ont daigné quelquefois expliquer ses désirs.
Il n'a point détourné ses regards d'une fille
Seul reste du débris d'une illustre famille :
Peut-être il se souvient qu'en un temps plus heureux
Son père me nomma pour l'objet de ses vœux.
Il m'aime; il obéit à l'empereur son père,
Et j'ose dire encore, à vous, à votre mère :
Vos désirs sont toujours si conformes aux siens..,.
NÉRON
Ma mère a ses desseins, madame; et j'ai les miens. Ne parlons plus ici de Claude et d'Agrippine ; Ce n'est point par leur choix que je me détermine C'est à moi seul , madame , à répondre de vous ; Et je veux de ma main vous choisir un époux.
JUNIE
Ah. seigneur! songez-vous que toute autre alliance Fera honte aux Césars, auteurs de ma naissance?
NÉRON
Non , madame , l'époux dont je vous entretiens Peut sans honte assembler vos aïeux et les siens; Vous pouvez, sans rougir, consentir à sa flamme.
JUNIE
Et quel est donc, seigneur, cet époux?
NÉRON
Moi , madame
JUNIE
Vous?
216 BR1TANNICUS.
NÉRON
Je vous nommerois, madame, un autre nom, Si j'en savois quelque autre au-dessus de Néron. Oui , pour vous faire un choix où vous puissiez souscrire J'ai parcouru des yeux, la cour, Rome et l' empire. Plus j'ai cherché, madame, et plus je cherche encor En quelles mains je dois confier ce trésor; Plus je vois que César , digne seul de vous plaire , En doit être lui seul l'heureux dépositaire , Et ne peut dignement vous confier qu'aux mains A qui Rome a commis l'empire des humains. Vous-même, consultez vos premières années : Claudius à son fils les avoit destinées ; Mais c'étoit en un temps où de l'empire entier Il croyoit quelque jour le nommer l'héritier. Les dieux ont prononcé. Loin de leur contredire . C'est à vous de passer du côté de l'empire. En vain de ce présent ils m'auroient honoré, Si votre cœur devoit en être séparé:
Si tant de soins ne sont adoucis par vos charmes. Si, tandis que je donne aux veilles, aux alarmes, Des jours toujours à plaindre et toujours enviés, Je ne vais quelquefois respirer à vos pieds. Qu'Octavie à vos yeux ne fasse point d'ombrage : Rome , aussi bien que moi , vous donne son suffrage , Répudie Octavie, et me fait dénouer Un hymen que le ciel ne veut point avouer. Songez-y donc, madame, et pesez en vous-même Ce choix digne des soins d'un prince qui vous aime, Digne de vos beaux yeux trop longtemps captivés, Digne de l'univers à qui vous vous devez.