‹ Œuvres complètesChapitre 22 sur 418 · SCENE V. - JOCÀSTE, ANTIGONE, CRÉON, OLYMPE · texte numérisé non relu

SCENE V. - JOCÀSTE, ANTIGONE, CRÉON, OLYMPE

CRÉON

Qu'avez-vous fait, madame? et par quelle conduite Forcez- vous un vainqueur à prendre ainsi la fuite? Ce conseil va tout perdre.

JOCASTE

Il va tout conserver; Et par ce seul conseil Thèbes se peut sauver.

CRÉON

Eh quoi , madame , eh quoi ! dans l'état où nous sommes , Lorsque avec un renfort de plus de six mille hommes , La fortune promet toute chose aux Thébains , Le roi se laisse ôter la victoire des mains !

JOCASTE

La victoire, Créon, n'est pas toujours si belle; La honte et les remords vont souvent après elle. Quand deux frères armés vont s'égorger entre eux. Ne les pas séparer, c'est les perdre tous deux. Peut-on faire au vainqueur une injure plus noire. Que lui laisser gagner une telle victoire?

CRÉON

Leur courroux est trop grand....

JOCASTE

Il peut être adouci.

CRÉON

Tous deux veulent régner.

JOCASTE

Ils régneront aussi.

CRÉON

On ne partage point la grandeur souveraine;

Et ce n'est pas un bien qu'on quitte et qu'on reprenne.

JOCASTE

L'intérêt de l'État leur servira de loi.

CRÉON

L'intérêt de l'État est de n'avoir qu'un roi , Qui, d'un ordre constant gouvernant ses provinces, Accoutume à ses lois et le peuple et les princes. Ce règne interrompu de deux rois différents, En lui donnant deux rois , lui donne deux tyrans. Par un ordre , souvent l'un à l'autre contraire , Un frère détruiroit ce qu'auroit fait un frère : Vous les verriez toujours former quelque attentat, Et changer tous les ans la face de l'État. Ce terme limité, que l'on veut leur prescrire, Accroît leur violence en bornant leur empire. Tous deux feront gémir les peuples tour à tour . Pareils à ces torrens qui ne durent qu'un jour, Plus leur cours est borné , plus ils font de ravage , Et d'horribles dégâts signalent leur passage.

JOCASTE

On les verroit plutôt, par de nobles projets, Se disputer tous deux l'amour de leurs sujets. Mais avouez , Créon , que toute votre peine C'est de voir que la paix rend votre attente vaine ; Qu'elle assure à mes fils le trône où vous tendez , Et va rompre le piège où vous les attendez. Comme , après leur trépas , le droit de la naissance Fait tomber en vos mains la suprême puissance , Le sang qui vous unit aux deux princes mes fils Vous fait trouver en eux vos plus grands ennemis; Et votre ambition , qui tend à leur fortune , Vous donne pour tous deux une haine commune. Vous inspirez au roi vos conseils dangereux , Et vous en servez un pour les perdre tous deux.

CRÉON

Je ne me repais point de pareilles cbimères : Mes respects pour le roi sont ardens et sincères; Et mon ambition est de le maintenir Au trône où vous croyez que je veux parvenir. Le soin de sa grandeur est le seul qui m'anime ; Je hais ses ennemis, et c'est là tout mon crime ; Je ne m'en cache point. Mais, à ce que je voi, Chacun n'est pas ici criminel comme moi.

JOCASTE

Je suis mère , Créon ; et si j'aime son frère , La personne du roi ne m'en est pas moins chère

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