‹ Œuvres complètesChapitre 233 sur 418 · MARQUIS DE SEIGNELAY, ETC · texte numérisé non relu

MARQUIS DE SEIGNELAY, ETC

Monseigneur ,

Quelque juste défiance que j'aie de moi-même et de mes ouvrages , j'ose espérer que vous ne condamnerez pas la liberté que je prends de vous dédier cette tragédie. Vous ne l'avez pas jugée tout à fait indigne de votre approbation. Mais ce qui fait son plus grand mérite auprès de vous, c'est, Monseigneur, que vous avez été témoin du bonheur qu'elle a eu de ne pas déplaire à Sa Majesté.

L'on sait que les moindres choses vous deviennent considérables, pour peu qu'elles puissent servir ou à sa gloire ou à son plaisir; et c'est ce qui fait qu'au milieu de tant d'importantes occupations , où le zèle de votre prince et le bien public vous tiennent continuellement attaché , vous ne dédaignez pas quelquefois de descendre jusqu'à nous, pour nous demander compte de notre loisir.

J'aurois ici une belle occasion de m'étendre sur vos louanges , si vous me permettiez de vous louer. Et que ne dirois-je point de tant de rares qualités qui vous ont attiré l'admiration de toute la France; de cette pénétration à laquelle rien n'échappe: de cet esprit vaste qui embrasse, qui exécute tout à la fois tant de

\. Madame ^Henriette d'Angleterre) fit proposer à la fois à Corneille et à Racine le sujet de Bérénice. Ils travaillèrent à l'insu l'un de l'autre. La Bérénice de Racine, représentée à l'Hôtel de Bourgogne, eut trente représentations. Celle de Corneille fut jouée au Palais-Royal par la troupe de Molière et tomba.

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grandes choses ; de cette âme que rien n'étonne , que rien ne fatigue !

Mais , Monseigneur , il faut être plus retenu à vous parler de vous-même; et je craindrois de m'exposer. par un éloge importun, à vous faire repentir de l'attention favorable dont vous m'avez honoré; il vaut mieux que je songe à la mériter par quelques nouveaux ouvrages : aussi bien c'est le plus agréable remercîment qu'on vous puisse faire. Je suis avec un profond respect ,

Monseigneur

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Racine.

Titus, reginam Berenicem.... cui etiam nuptias pollicitus ferebatur.... statim ab urbe dimisit invitus imitam '.

C'est-à-dire que «Titus, qui aimoit passionnément Bérénice, et qui même, à ce qu'on croyoit, lui avoit promis de l'épouser, la renvoya de Rome, malgré lui et malgré elle, dès les premiers jours de son empire. » Cette action est très-fameuse dans l'histoire: et je l'ai trouvée très-propre pour le théâtre, par la violence, aes passions qu'elle y pouvoit exciter. En effet, nous n'avons rien de plus touchant dans tous les poètes , que la séparation d'Énée et de Didon, dans Virgile. Et qui doute que ce qui a pu fournir assez de matière pour tout un chant d'un poëme héroïque , où l'action dure plusieurs jours, ne puisse suffire pour le sujet d'une tragédie , dont la durée ne doit être que de quelques heures? Il est vrai que je n'ai point poussé Bérénice jusqu'à se tuer, comme Didon . parce que Bérénice n'ayant pas ici avec Titus les derniers engagemens que Didon avoit avec Ënée , elle n'est pas obligée comme elle de renoncer à la vie. A cela près, le dernier adieu qu'elle dit à Titus , et l'effort qu'elle se fait pour s'en séparer, n'est pas le moins tragique de la pièce: et j'ose dire qu'il renouvelle assez bien dans le cœur des spectateurs l'émotion que le reste y avoit pu exciter. Ce n'est point une nécessité qu'il y ait du sang et des morts dans une tragédie : il suffit que l'action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y

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