‹ Œuvres complètesChapitre 314 sur 418 · ACTE V, SCENE IV · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE IV

Mes soins vous sont connus : en un mot, vous vivez: Et je ne vous dirois que ce que vous savez. Malgré tout mon amour, si je n'ai pu vous plaire, Je n'en murmure point: quoiqu'à ne vous rien taire. Ce même amour peut-être, et ces mêmes bienfaits, Auroient dû suppléer à mes foibles attraits. Mais je m'étonne enfin que, pour reconnoissance , Pour prix de tant d'amour, de tant de confiance, Vous ayez si longtemps, par des détours si bas, Feint un amour pour moi que vous ne sentiez pas.

BAJAZET

Qui? moi, madame?

Oui , toi. Voudrois-tu point encore Me nier un mépris que tu crois que j'ignore? Ne prétendrois-tu point, par tes fausses couleurs, Déguiser un amour qui te retient ailleurs; Et me jurer enfin, d'une bouche perfide, Tout ce que tu ne sens que pour ton Atalide?

BAJAZET

Atalide, madame! 0 ciel! qui vous a dit....

ROXANE

Tiens , perfide , regarde , et démens cet écrit.

bajàzet, après avoir regardé la Wtre.

Je ne vous dis plus rien : cette lettre sincère D'un malheureux amour contient tout le mystère ; Vous savez un secret que tout prêt à s'ouvrir Mon cœur a mille fois voulu vous découvrir. J'aime, je le confesse: et devant que votre âme. Prévenant mon espoir, m'eût déclaré sa flamme, Déjà plein d'un amour dès l'enfance formé, A tout autre désir mon cœur étoit fermé. Vous me vîntes offrir et la vie et l'empire ; Et même votre amour, si j'ose vous le dire, Consultant vos bienfaits, les crut, et sur leur foi, De tous mes sentimens vous répondit pour moi- Je connus votre erreur. Mais que pouvois-je foire? Je vis en même temps qu'elle vous étoit chère. Combien le trône tente un cœur ambitieux ! Un si noble présent me fit ouvrir les yeux. Je chéris, j'acceptai, sans tarder davantage, L'heureuse occasion de sortir d'esclavage, D'autant plus qu'il falloit l'accepter ou périr; D'autant plus que vous-même, ardente à me T^ffrir, Vous ne craigniez rien tant que d'être refusée,

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Que même mes refus vous auroient exposée ;

Qu'après avoir osé me voir et me parler ,

Il étoit dangereux pour vous de reculer.

Cependant, je n'en veux pour témoins que vos plaintes,

Ai-je pu vous tromper par des promesses feintes ?

Songez combien de fois vous m'avez reproché

Un silence témoin de mon trouble caché :

Plus l'effet de vos soins et ma gloire étoient proches ,

Plus mon cœur interdit se faisoit de reproches.

Le ciel, qui m'entendoit, sait bien qu'en même temps

Je ne m'arrêtois pas à des vœux impuissans ;

Et si l'effet enfin, suivant mon espérance,

Eût ouvert un champ libre à ma reconnoissance,

J'aurois, par tant d'honneurs, par tant de dignités,

Contenté votre orgueil et payé vos bontés ,

Que vous-même peut-être....

ROXANE

Et que pourrois-tu faire ?

Sans l'offre de ton cœur, par où peux-tu me plaire? Quels seroient de tes vœux les inutiles fruits? Ne te souvient-il plus de tout ce que je suis? Maîtresse du sérail , arbitre de ta vie , Et même de l'État, qu'Amurat me confie, Sultane, et, ce qu'en vain j'ai cru trouver en toi, Souveraine d'un cœur qui n'eût aimé que moi : Dans ce comble de gloire où je suis arrivée, A quel indigne honneur m'avois-tu réservée? Traînerois-je en ces lieux un sort infortuné , Vil rebut d'un ingrat que j'aurois couronné , De mon rang descendue, à mille autres égale, Ou la première esclave enfin de ma rivale?

Laissons ces vains discours : et , sans m'importunsr , Pour la dernière fois , veux-tu vivre et régner ? J'ai l'ordre d'Amurat, et je puis t'y soustraire. Mais tu n'as qu'un moment : parle.

BAJAZET

Que faut-il faire?

ROXANE

Ma rivale est ici : suis-moi sans différer; Dans les mains des muets viens la voir expirer ; Et, libre d'un amour à ta gloire funeste, Viens m'engager ta foi : le temps fera le reste. Ta grâce est à ce prix , si tu veux l'obtenir,

BAJAZET

Je ne l'accepterois que pour vous en punir;

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