ACTE III, SCÈNE VI. 2j
Cher Attale , il n'est rien qui puisse réunir Ceux que des nœuds si forts n'ont pas su retenir : L'on hait avec excès lorsque l'on hait un frère. Mais leur éloignement ralentit leur colère : Quelque haine qu'on ait contre un fier ennemi Quand il est loin de nous, on la perd à demi. Ne t' étonne donc plus si je veux qu'ils se voient : Je veux qu'en se voyant leurs fureurs se déploient; Que, rappelant leur haine, au lieu de la chasser, Ils s'étouffent, Attale, en voulant s'embrasser.
ATTALE
Vous n'avez plus , seigneur , à craindre que vous-même On porte ses remords avec le diadème.
CRÉON
Quand on est sur le trône, on a bien d'autres soins; Et les remords sont ceux qui nous pèsent le moins. Du plaisir de régner une âme possédée De tout le temps passé détourne son idée; Et de tout autre objet un esprit éloigné Croit n'avoir point vécu tant qu'il n'a point régné. Mais allons : le remords n'est pas ce qui me touche , Et je n'ai plus un cœur que le crime effarouche : Tous les premiers forfaits coûtent quelques efforts; Mais, Attale, on commet les seconds sans remords.