‹ Œuvres complètesChapitre 50 sur 418 · ACTE V, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE III

CRÉON

Madame, je l'avoue: et les destins contraires

Me font pleurer deux fils, si vous pleurez deux frères.

ANTIGONE

Mes frères et vos fils? Dieux; que veut ce discours? Quelque autre qu'Éteocle a-t-il fini ses jours?

CRÉON

Mais ne savez-vous pas cette sanglante histoire?

J'ai su que Polynïce a gagné la victoire, Et qu'Hémon a voulu les séparer en vain.

CRÉON

Madame, ce combat est bien plus inhumain. Vous ignorez encor mes pertes et les vôtres; Mais, hélas! apprenez les unes et les autres.

ANTIGONE

Rigoureuse Fortune , achève ton courroux ! Ah! sans doute, voici le dernier de tes coups!

CRÉON

Vous avez vu, madame, avec quelle furie

Les deux princes sortoient pour s'arracher la vie ;

Que d'une ardeur égale ils fuyoient de ces lieux,

Et que jamais leurs cœurs ne s'accordèrent mieux.

La soif de se baigner dans le sang de leur frère

Faisoit ce que jamais le sang n'avoit su faire :

Par l'excès de leur haine ils sembloient réunis;

Et, prêts à s'égorger, ils paroissoient amis.

Ils ont choisi d'abord, pour leur champ de bataille

Un lieu près des deux camps , au pied de la muraille.

C'est là que , reprenant leur première fureur ,

Ils commencent enfin ce combat plein d'horreur.

D'un geste menaçant , d'un œil brûlant de rage ,

Dans le sein l'un de l'autre ils cherchent un passage,

Et , la seule fureur précipitant leurs bras ,

Tous deux semblent courir au-devant du trépas.

Mon fils , qui de douleur en soupiroit dans l'âme ,

Et qui se souvenoit de vos ordres , madame ,

Se jette au milieu d'eux, et méprise pour vous

Leurs ordres absolus qui nous arrètoient tous :

Il leur retient le bras , les repousse , les prie ,

Et pour les séparer s'expose à leur furie.

Mais il s'efforce en vain d'en arrêter le cours;

Et ces deux furieux se rapprochent toujours.

Il tient ferme pourtant, et ne perd point courage.

42 LA THEBAiDE.

De mille coups mortels il détourne l'orage, Jusqu'à ce que du roi le fer trop rigoureux, Soit qu'il cherchât son frère, ou ce fils malheureux, Le renverse à ses pieds prêt à rendre la vie.

ANTIGONE

sLt la douleur encor ne me l'a pas ravie I

CRÉON

J'y cours, je le relève, et le prends dans mes bras:

Et me reconnoissant : « Je meurs, dit-il tout bas,

Trop heureux d'expirer pour ma belle princesse.

En vain à mon secours votre amitié s'empresse ;

C'est à ces furieux que vous devez courir ;

Séparez-les, mon père, et me laissez mourir. »

Il expire à ces mots. Ce barbare spectacle

A leur noire fureur n'apporte point d'obstacle;

Seulement Polynice en paroît affligé ;

« Attends, Hémon, dit-il, tu vas être vengé. »

En effet , sa douleur renouvelle sa rage ,

Et bientôt le combat tourne à son avantage.

Le roi , frappé d'un coup qui lui perce le flanc ,

Lui cède la victoire , et tombe dans son sang.

Les deux camps aussitôt s'abandonnent en proie ,

Le nôtre à la douleur, et les Grecs à la joie;

Et le peuple, alarmé du trépas de son roi,

Sur le haut de ses tours témoigne son effroi.

Polynice, tout fier du succès de son crime,

Regarde avec plaisir expirer sa victime ;

Dans le sang de son frère il semble se baigner .

« Et tu meurs, lui dit-il, et moi je vais régner.

Regarde dam* Tries mains l'empire et la victoire ;

Va rougir aux enfers de l'excès de ma gloire;

Et pour mouriv encore avec plus de regret,

Traître, songe en mourant que tu meurs mon sujet.

En achevant ces mots , d'une démarche fière

Il s'approche du roi couché sur la poussière,

Et pour Le désarmer il avance le bras.

Le roi, qui semble mort, observe tous ses pas;

Il le voit, il l'attend, et son âme irritée

Pour quelque grand dessein semble s'être arrêtée.

L'ardeur de se venger flatte encor ses désirs,

Et retarde le cours de ses derniers soupirs.

Prêt à rendre la vie , il en cache le reste ,

Et sa mort au vainqueur est un piège funeste ;

Et dans l'instant fatal que ce frère inhumain

Lui veut ôter le fer qu'il tenoit à la main

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