‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 24 sur 37 · LA RACE · texte numérisé non relu

LA RACE

On voit tout de suite qu'elle n'est pas affinée par le luxe.

Pas de pâleurs de civilisés; pas de physionomies et d'allures nerveuses; les teints sont hâlés, les cheveux plantés en brosse au milieu du front (ceci est général).

Quartier riche. — Je croise des jeunes garçons et des petites filles sortant de l'école. Les voix sont grosses, sans nuances d'intonation.

La femme. Beaux fronts, yeux et cheveux tout nature. Types de visages très variés : anglais, hollandais, hongrois, suédois. Mais voyez, par exemple, un dimanche, un pensionnat de jeunes Anglaises sortant de l'église et vous sentirez l'abîme entre une race qui a des siècles de culture et une race pauvre qui n'est à son aise que depuis une génération. Il y a d'ailleurs un contraste quotidien, celui des jeunes juives;

on les rencontre partout le matin avec leur carton à musique; elles sont sanglées dans leur costume, on sent une taille; elles ont une allure et non la nonchalance allemande; il faut ajouter à cela la prédilection pour les couleurs sombres et chaudes dans la toilette.

Le pied de l'Allemande n'est pas une légende. Au bois, celui des amazones vous tire l'œil. Mais qui les chausserait bien à Berlin? Pas un bottier propre. Dès qu'on passe en Suisse, en Belgique, l'isolement et la grandeur du pied allemand apparaissent frappants. L'officier seul soigne sa chaussure, mais il se serre et son pied a l'air d'un boudin; c'est un peu comme son pantalon collant pour lequel il dit à son tailleur : « Si je puis y entrer, je ne le prends pas. »

L'Allemand idéal : le type des guerriers modernes dans les bas-reliefs de la dernière guerre en opposition au latin. Pas de prétention au distingué, pas même la peur d'être traité de Goth, de Visigoth, Ostrogoth : large face ouverte, barbe largement étalée, sans coupe civilisée, cheveux plantés au milieu du front et rejetés. C'est la tête si populaire du prince impérial actuel.

Type tout opposé et bien allemand : consti-

tution grêle, barbe rousse irrégulière, cheveux plantés très bas sur le front, lunettes.

Petite ville d'eaux, terrasse de l'hôtel. Jeunes bourgeoises allemandes attablées autour d'une bouteille de Champagne emmaillotée dans sa serviette. Un jeune referendar, un cigare aux lèvres, les sert et les fait rire. Ces teints de blondes s'échauffent tout de suite aux joues et surtout aux mains. Voix criardes : Nein! So! Wann denn? Ja wohl! Ach! Gott! Une blonde rit tant que son lorgnon tombe toujours.

Un étudiant me disait : « L'Allemande est plus naïve que la Française et plus naturelle, par conséquent plus facile et plus animale et plus spontanée. Elle n'a pas comme la Française civilisée ce scepticisme qui fait les trois quarts de la vertu féminine. »

LE GEMUTH

C'est avec fierté que les Allemands vous disent que vous n'avez pas d'équivalent à ce mot. Mais ils sont eux-mêmes bien embarrassés de définir le Gemùth. Le Gemiïth, c'est l'âme allemande incomprise, la poésie, la nature, la vie intime en famille, etc..

Dans une petite ville d'eau, à l'entrée de la forêt, il y a à un arbre une planchette imprimée d'un avis. Est-ce une ordonnance de police, une indication de route? Non, mais des vers pour vous pénétrer de votre bonheur d'être

Entouré du feuillage parfumé des bois,

Comme le cœur se réjouit, comme hardiment se lèvent

Dans la poitrine de l'homme les pensées !

Il passe dans les feuillages une haleine divine;

Adieu les soucis, adieu également

Les petites contrariétés de l'existence.

Il y a des journaux de famille dont chaque numéro donne en tête, et en caractères gothiques, une de ces sentences pédantes et vides si chères à l'Allemand. Voici un journal de mère de famille; sa devise d'aujourd'hui est : « Laisse dire du mal de toi, mais vis de façon à ce qu'on n'en croie rien ». Ce journal est surtout composé par les abonnées. Les articles : « Moyen d'empêcher les enfants de trouer leurs chaussettes », signé : Une mère de famille en Saxe; « Recette pour la soupe à la Humboldt, recette pour le dégraissage des ombrelles », etc., etc..

Un indice de la faculté familiale de l'âme allemande est la manie des anniversaires, la manie des jubilés.

On fête, par exemple, la vingt-cinquième année de siège d'un cocher de fiacre. Cela est d'ailleurs quelquefois poussé jusqu'à la caricature, et un mari donne un jubilé pour la dixième bonne chassée par sa femme.

Il y a aussi la manie des Vereine (associations) : Berlin en compte huit cents pour un million d'habitants. Mais c'est là le besoin de se réunir entre hommes, de boire ensemble, et cela fait, ainsi que la vie de brasserie, une jolie brèche à la vie de famille.

Voici le fêté d'un jubilé qui dit à la quatrième page d'un journal, parmi les annonces de mort ou de mariage : « Mon merci le plus profond pour le nombre très considérable de félicitations, de télégrammes, et d'envois de superbes fleurs à l'occasion du jubilé de vingt-cinq ans de mon commerce de vins... etc.. »

On est frappé de la quantité d'albums pour photographies à poser sur la table du salon, que l'on vend; également des appareils à faire de la magie en famille, et des articles pour égayer les parties de campagne. Ces derniers articles se rapportent presque tous à la musique : boîtes à musique, oiseaux chantants, bock musical, porte-cigares musical, etc..

Dans les cadres-réclames des photographes, on voit souvent le papa ayant son enfant sur les épaules. J'ai vu aussi cette scène d'intérieur : un mari et sa femme chez eux, à table, deux couverts, des fleurs au milieu; la femme est en toilette simple, avec ses tresses sur le dos; le mari est frisé, en veston clair et porte des bottes à l'écuyère!

Grand commerce de papier à lettre avec sentence en tête. Naturellement, c'est la sentence allemande solennelle etvide. Exemple : « D'abord

réfléchir, ensuite commencer. » Ou bien quelque chose qui fera rire le destinataire, une tache d'encre avec ce mot : « Ah ! fatal ! » A l'époque du poisson d'avril, c'est, chez les papetiers, tout un étalage de plaisanteries à envoyer.

Je trouve dans un salon (classe noble de province) un album qu'on appelle un Connais-toi toi-même, Album. C'est un album dont chaque page contient, à l'endroit, un ovale qui attend la photographie du patient; à l'envers, une colonne de questions auxquelles il faut répondre. Il y a un sous-titre : « Mémento pour la caractéristique des amis et des amies. » Puis une épigraphe, un distique prudhommesque de Schiller, puis une préface (signée), puis une poésie d'invitation aux amis et aux amies. Nous connaissons ces sortes d'album, du moins français. Celui que je feuillette a un supplément de deux questions bien allemandes : « Quel est ton plat préféré? Quelle est ta boisson préférée? » Les réponses à ces deux questions sont en général : le caviar, la salade italienne et, d'autre part, le Champagne (pas vu trace de bière). Autres questions : « Quel est ton artiste préféré? — Raphaël, Hildebrand, Canova, Deffregger, Thorwaldsen. — Et ton poète? — Heine, Dante,

Geibel. — Le prénom que tu préfères ? — Wanda, Hildegarde. — Ton héros dans l'histoire? — Le Grand Électeur, Frédéric le Grand, Gustave- Adolphe. — Ton héros en poésie ? — Don Carlos de Schiller. — Le personnage historique que tu hais le plus? — Napoléon, Louis XL — Il faut dire aussi son tempérament; une jeune fille a écrit d'une main appliquée : « mélancolique ». La page se termine par votre devise; en voici une, genre allemand (cela ne s'invente pas) : « Essaie tout, choisis le meilleur. »

Heureuse possesseuse de l'album, quand la mélancolique Wanda viendra dîner, vous saurez qu'il lui faut de la salade italienne et du vin de Moselle à défaut de Champagne.

Les petits amusements de famille peuvent être poussés jusqu'à la niaiserie la plus répugnante. On dit en Allemagne que les bébés viennent dans les nids de cigogne. Alors c'est à Pâques une véritable orgie de ces symboles. Il y en a partout, ça se vend. Ces photographies sont d'après nature. C'est le bébé sortant d'un œuf posé sur les broussailles d'un nid de cigogne et disant :

C'était si tranquille dans l'étroite demeure. Enfin me voilà dehors.

Un autre bébé sort d'un œuf et dit : « Puis-je venir ? Je vous prie, demandez à votre femme. » et un autre : « Je vous prie, causez-en avec votre mari. » Et un autre : « Salut, monde I » Ceci, c'est l'orgie de Pâques; maintenant il y a un stock de photographies ultra-sentimentales qui ne quitte jamais les vitrines et se vend chaque jour de l'année.

On a ri souvent en France du couple allemand se tenant par la main en public; la chose n'est pas très fréquente, mais ça se rencontre. J'ai vu le comble du genre, unique sans doute : un couple attablé côte à côte au restaurant se prenant par la main après chaque plat et restant ainsi jusqu'au plat suivant pour se la reprendre le plat fini, et cela sans parler.

Les sentiments de famille n'ont pas peur de s'étaler. Tous les journaux ont parmi leurs annonces, dans un style tout intime, des annonces de mort, de mariage, de fiançailles. Tous ont des recherches en mariage par annonce.

En voici un modèle :

Un veuf, ayant de la fortune, dans le meilleur âge de l'homme, protestant, le caractère paisible et gai, possesseur d'une maison d'affaires très

florissante dans laquelle V intervention de la femme ne serait pas nécessaire, père de deux jolis enfants bien élevés, un garçon de dix ans et une fdle de huit ans, cherche une dame âgée ou veuve comme seconde compagne d'existence. Celle-ci doit être d'un caractère doux et d'un corps sain, doit posséder le sentiment du foyer et être en état de remplacer une mère auprès des enfants. On lui demanderait un apport comptant de 15.000 francs. Discrétion la plus rigoureuse : photographie non exigée.

Autre genre de mariage, par annonce encore :

Un étudiant en médecine, de grand avenir, cherche une dame de bonne famille, catholique, qui lui avancerait l'argent nécessaire pour terminer ses études. Il l'épouserait au besoin. Discrétion et parole d'honneur.

Pauvre étudiant 1 Mais non; assurément il aura trouvé, il y a encore du romanesque en Allemagne.

Les Allemands parlent de l'âme allemande, du sentiment allemand, de la famille allemande. Leur littérature est pourtant insignifiante là-

dessus. Les Russes gardent le silence, mais il nous a suffi de quatre ou cinq de leurs romans pour nous révéler bien autre chose que l'âme, le sentiment et la famille allemands.

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