ET IX ARCADIA EGO
« Et moi aussi, je vivais en Arcadie ! »
— Pauvres mortels, que de raisons ils ont de s'aimer, eux !
Mais Pan et Syrinx sont immortels, rien ne presse.
La plaine jusqu'à la colline bleuâtre s'étend, vaste comme une après-midi qui finira bien par se fondre dans le soir. Les Hoyotoho ! et les Heiaha! se font rares. Quelle plaine !...
Quelle plaine !...
Quelle plaine !...
Et peu à peu, car tout marche, le soleil décline. La pauvre nymphe sent venir le crépuscule qui tisse les invisibles mailles de ses filets. Syrinx perd du terrain; et la bleuâtre colline à gravir sera bientôt là, palissadée d'atroces ronces sans doute. Oh ! dans les ronces, les ronces, elle rampera tant qu'elle pourra, et sera toute en sang, et lui fera pitié!...
— Elle faiblit, elle faiblit ! Elle ne veut pas s'abandonner ! Elle me prend pour un luxurieux Caliban. Oh! j'étancherai, agenouillé, le sang de tes pieds ! — Oh ! je vais toucher ses cheveux, et passer à plusieurs reprises le doigt sur son bras délicat, et faire qu'elle s'occupe de moi ! Je saurai la prendre par la douceur et quelques considérations fatalistes. Il faudra
aussi que je m'occupe du dîner. Oh ! je vais la confondre par maintes petites prévenances contradictoires... Il faudra qu'elle en pleure et me sanglote des pardons infinis !
Voici l'heure du berger...
Le soleil fait ses adieux, ou plutôt dit au revoir, sans mines hypertrophiques (c'était le bon temps) ! Les paysages commencent à frissonner et s'alanguir de tardives tendresses.
Le peuplier frémit, arbre si distingué qui choisit son heure ! Et le saule pleureur pleure sur le rembrunissement sans raison du miroir de ses eaux. Les collines et les lointains s'assombrissent d'inquiète solitude. Les rainettes vont commencer à chanter, et les étoiles ne tarderont pas, les étoiles ne sauraient tarder. Il n'y manque que Y Angélus. (Autres temps, autres mœurs.) Mais, ô crépuscule ! Innocence et fraternité à la grâce de Dieu ! O reposoirs, n'est-ce pas ! que l'Inconnu reste chez lui, et paix sur la terre aux couples de bonne volonté !
O gerbes d'un passé, pays soi-disant natal, fausses convalescences î Tout à l'heure, ce sera la nuit, et le ver luisant fera son œuvre, et le hibou dira son mot.
Mais, Dieu merci, on y voit clair encore, et
la jeune femme tient toujours et se jure d'escalader la colline prochaine, si peu que cela doive retarder la scission de sa vie en deux.
Elle connaît ce crépuscule qui étrangle les Heiaha! dans la gorge. Elle sait que lorsque le filet du soir a été jeté, il ne faut ensuite rien moins que le clair de lune d'Artémis- Vigie pour nettoyer par l'inondation toute cette ambulance. Elle va, elle va ! Elle arrive à la colline...
— 0 crépuscule, tu ne me touches pas, tu ne me toucheras jamais ! la volupté positive ne saurait filtrer dans le ciboire de mon être! — Mais qu'est-ce qui a chuchoté là ?...
Ah ! et hélas ! trois fois hélas ! ce qui chuchote là, c'est une traîtresse de rivière, derrière ces roseaux, vague et profonde et qui défend le pied de la colline. C'est de l'eau vague dans le soir...
Syrinx écarte les roseaux et voit la rivière, large et silencieusement mortuaire ! Et Pan arrive ! L'homme est là, ivre de nuit !
Il est là; Syrinx se retourne et lève vers lui la main ! Il s'arrête à distance.
Qu'elle est belle dansle soir ainsi ! Que croire ?.. J
— Voulez-vous m'oublier?
— Oh ! pardon ! pardon. Vous voyez que je n'y suis pour rien. Mais vous oublier! Je vous
aime, vous êtes mon but, je suis moi, et le soir tombe! Laissez, je me charge de tout vous expliquer. Oh! qu'est-ce qui vous dégoûte donc en moi? Oh! foyer contre foyer! Quoi, ne respires-tu pas cette nuit d'été par tous tes organes libres ? 0 nuit d'été, maladie inconnue, que tu nous fais mal ! Je ne sens plus que nous, moi ! O riche nuit d'été, je me rappelle, maintenant, les enivrants récits que me faisait Bacchus de sa conquête de l'Inde! Je me souviens, et ne puis m'arracher de Delphes ! Oh ! furie de la flûte grêle crevant l'orage sulfureux de la fin du jour des vendanges et appelant les averses lustrales ! Thyrses et chevelures emmêlées ? Mystères de Cérès, mystères et kermesses, et fosse commune ! Astarté ! Astaroth ! Derceto ! Adonaï ! En rond dans la prairie déjà tiède de danses, avec tous les pensionnats des Sulamites, au charivari de toutes les flûtes salammboennes ! Tout est dans Tout !
— N'approchez pas ! Ce que je respire, moi, c'est la jalouse et nostalgique admiration des êtres et des choses heureux, pour celle qui passe, qui passe seule et bien conservée, et va vers le clair de lune des monts et dont les amours n'ont pas de lendemain, mais seulement des veilles !
— Certes, vous êtes parfaite ainsi et cette armure vous va comme un gant. Mais, pour l'automne qui vient, pauvre chérie ? Ton cœur ne respirera-t-il pas la mortalité des paysages jusqu'à en tousser du fond du cœur ?
— Je me blottirai dans un terrier que nous avons en Hyrcanie et n'en sortirai, Hoyotoho ! que pour me rassasier, Hoyohei ! à travers la manne sereine de la tombée des neiges !
— Oui, sans doute, l'automne est encore loin; reviendra-t-il, même? Mais que la présente nuit d'été est pleine ! 0 Syrinx, je ne puis m'en aller comme cela ! Je ne puis t'oublier après ce jour, ô consolatrice de mon génie trop tout ! Oh ! tout est dans Tout, pourtant ! Et vous ne me ferez pas croire que vous êtes au-dessus ?... Voyez, déjà, ces éclairs de chaleur!... Astarté ! Adonaï ! Dieu le veut !
— Hoyotoho! ne m'approchez pas! Heiaha!
Heiahaî Au secours!... Enfant!... comment ne vois-tu pas que la volupté, c'est le désir, que le bonheur, c'est passer et faire envie aux couples altérés de bonheur ?
— Eh bien, soit, je mourrai; moi qui vous aurais si bien soignée ! Ma folie est divine, certes ! mais pas autant que le prix de votre
volonté. Pardon, pardon, je mourrai en douceur. Je rendrai l'âme dans mon élémentaire et primitif galoubet de deux sous en chantant l'exil dont votre vision m'honora.
— Vous voyez bien, vous-même; il n'y a que l'art; llart^jcjest le désir perpétué...
Ah ! pour le coup, elle a dit cela d'un ton si équivoquement charitable, que Pan n'hésite plus, ne saurait plus hésiter ! Tête baissée, les bras ouverts, il s'avance résolument sur elle ! Elle, faible femme justement seule digne de ce nom et traquée et prise ainsi dans l'indifférence des beaux soirs !
Dans un suprême éclat d'inhumanité, de toute l'immortelle virginité de ses yeux en face, Syrinx retient encore Pan une seconde, elle clame un dernier Hoyotoho! et alors se jette dans le léger rideau des roseaux et se laisse aller dans les eaux !
Et le génial amoureux, qui a bondi, n'étreint entre ses bras sincères que le panache des roseaux tout sec ! Il les écarte, et regarde, et voit la belle enfant sauvée qu'ont reçue, si blanche en leurs bras blancs, les naïades silencieuses qui l'entraînent en lignes silencieuses !
Ces ébats d'une minute ont ridé à peine les
moires crépusculaires de la rivière lente et mortuaire sous le beau ciel du soir.
Gela s'est fait sans un mot. C'est fini.
Et c'est le soir, le soir qui ne porte pas conseil.
Oh ! là-bas, en face au ras de l'eau, est-ce encore sa tête adorée qui regarde encore immobile, ou simplement un bouquet de lys d'eau qui jouit dans son genre ?
C'est fini, la rivière s'endort.
Ce fut une vraie vierge et assurément un signe de temps nouveaux.
Alors, Pan, sans se décider à quitter des yeux ce tombeau de son rêve contradictoire, à cette révélation de temps nouveaux auxquels son génie ne va peut-être pas suffire, se met à soupirer un « oh ! » d'une mélancolie si adorablement jeune ! Ah ! un t oh ! » si désintéressé après toute cette journée, un « oh! » si inviolablement inconsolable et méconnu, si innocemment unique ! Oh ! ça a été si bien heureusement un de ces « oh î » comme on n'en entendra plus, quoi qu'apportent tous les temps nouveaux, que voici qu'une voix de musique s'élève, s'est exhalée de ce bouquet de lys d'eau, en face, et glisse sur la rivière mortuaire et dit : « 0 brises, allons, tenez, remettez-lui mon âme. »
Et certaine brise glisse qui vient exécuter des choses en froufrous alises dans le rideau des roseaux en hautes tiges creuses, aux longues soyeuses feuilles, aux panaches chanteurs.
Des choses, cette brise d'âme dans les roseaux ! Pan dresse ses oreilles pointues.
0 frisselis alise, baisers d'ailes, paraphes de rumeurs, éventails pulvérisant en chœur un jet d'eau du fond des parcs d'Armide, mouchoirs de fées froissés, le silence qui rêve tout haut, éponge passée sur toute poésie !...
Et cela chuchote miséricordieusement : « Vite, « vite, ami, c'est son âme qui passe en ces ro- « seaux que tu tiens ! »
Pan comprime à deux mains son cœur plus divin que jamais; il essuie une larme, jette son antique pipeau dans le tombeau de la rivière et, par une inspiration universelle, sans hésiter, sans se gratter l'oreille ni tirer sa barbiche pointue, il donne l'accolade à ces roseaux enchantés, puis en coupe trois tiges dont il fait sept tuyaux de longueurs décroissantes qu'il creuse, vide de leur moelle, perce de trous et lie ensemble avec deux joncs.
Et c'est bel et bien une flûte, et des plus nouvelles !
Pan y promène ses lèvres desséchées d'espoir de baisers, et ce qu'il tire de cette flûte, c'est une miraculeuse gamme d'ère nouvelle disant naïvement son bonheur de flûte, son bonheur de venir au monde par cette belle soirée de l'Age Pastoral !...
Pan, riant à travers ses larmes, tourne et retourne, entre ses gros doigts de Galiban, la flûte nouvelle, la flûte à sept tuyaux, la divine Syrinx.
— Oh ! merci, merci ! Sept tuyaux !
Mais il fait déjà noir, le bouquet de lys d'eau en face s'est effacé.
Pan s'assied dans les roseaux, prélude et reprélude et presse ce joujou sur son cœur, il l'effleure de ses grosses lèvres. Puis il se recueille.
La nuit est tombée. On ne voit plus que la solitude de la campagne, on n'entend plus que la fraîcheur de la rivière. 0 nuit mémorablement attentive, allons !
Pan commence : « 0 mon hymne, développetoi sur toi-même et non en avant, ainsi que le devra la conscience terrestre si elle ne veut rompre le charme et fermer à jamais les beaux yeux de Maïa la Confortable ! »
Et c'est d'abord des trilles funambules, lanci-
liants, spasmodiques, dévergondés, qui jappent, puis s'épuisent et expirent en un pieux rosaire de guéri.
Alors s'élève une note isolée et tenue, calme comme un aérostat au-dessus de la foule des badauds.
Et c'est le chant, en kilomètres, pâle comme une romance de relevailles, soudain interrompu d'une lourde gamme comme une cloche dégringolant d'échafaudages trop hâtifs, puis démailloté et se développant en guirlande autour d'un piédestal attendant sa statue qui ne viendra heureusement jamais, au grand jamais.
Et, alors, pêle-mêle : introïts remontant au déluge, kyriés en caravanes sans eau, offertoires dans le marasme, oraisons morfondues et tombées bien bas, litanies trop faciles, magnificats entrant dans des détails, misérérés écumants, et stabat autour d'une crèche, autour d'une citerne où se mire Diane-la-Lune.
Pan s'essuie les lèvres du revers de la main, pose un instant sa flûte et se parle.
— Je suis tout seul : ma chanson est monotone, car je ne sais qu'aimer, et, ma fiancée s'en étant allée, je ne sais que gémir jusqu'à nouvel ordre. Oh ! que cette journée a passé ! 0 Syrinx,
t'ai-je rêvée ? Je me la rappelle minute à minute, et mot à mot, et sa façon de regarder, et le degré d'inclinaison de son cou et le son de la voix; cependant, je ne l'ai pas vue et je ne l'ai pas entendue ! Et c'est encore une fois que je n'aurai pas eu la présence d'esprit de me pénétrer du fait de la présence des choses ! J'aurais pu la dévisager pour toujours et l'écouter pour jamais et prendre sa formule sur le vif! Au lieu de cela, j'ai pensé, à quoi ? à tout ? Et c'est passé. Oh! que je suis donc incurablement en Tout. Que je suis insouciant! Oh! qui jettera un pont entre mon cœur et le présent ! Si elle m'avait laissé une mèche de ses cheveux que je pourrais me tenir sur les lèvres jusqu'à l'évidence !
Il reprend sa flûte à sept tuyaux, sa flûte talisman, âme de Syrinx sur ses lèvres. Et, comme dans un si beau soir de l'Age Pastoral, il est permis de se répéter, c'est encore Stabat, Stabat autour d'une citerne où se mire Dianela-Lune.
Il lève les yeux; la Lune, la voilà! Glorieuse et palpable, rondement aveuglante, qui monte à l'horizon mélancolique et pur au-dessus d'une ligne noire de collines.
Pan bouscule son Stabat et se met à fulminer une imprécation contre Diane :
« Hoyotoho ! là-haut ! 0 Lune, égide de glace, couleur de camphre !
« 0 Diane, ta divinité me laisse froid : je n'ai rien à voir dans tes vices de conformation.
« Et pourquoi vas-tu vêtue d'un sexe ? Quelle honte de conserver ces inutiles organes d'impureté ! Ou bien, quelle chasteté peu immortelle qui a besoin, pour tenir bon, de s'attirer par ces appas le spectacle répugnant et réconfortant du mâle mis hors de lui, du mâle ilote !
« Et d'où te vient cette divinité ? D'un grand amour enterré ou impossible ? Mais non ! Jamais tu n'as rêvé de notre sexe, de notre sexe si légitime ! Non, tu as été élevée dans les forêts, et les grandes chasses en toute saison, et les rudes soies des sangliers, et le sang et les abois et les douches des fontaines au fond des bois. Tu es un homme, un homme sublime et pâle, un planteur à pauvres esclaves blanches, et tu f ouailles cruellement tes compagnes en chasse, et, par des incantations inavouables, tu leur cautérises leur pauvre sexe au fond des forêts claustrales ! Oh ! va, je sais tout ! Je ne suis pas un halluciné.
Tout est dans Tout et j'en suis la brave sentinelle empirique ! »
Mais la Lune reste là, rondement aveuglante, seule dans tout le ciel...
Et Pan, qui grelotte la fièvre, en tombe à des rêves, à des Mille et une Nuits d'abjection, dans le vent du soir qui flâne, qui flâne, charriant les haleines de tous les coins, les bêlements de tous les bercails, les soupirs de toutes les girouettes, les aromates de tous les pansements, les froufrous de toutes les écharpes perdues aux ronces des grands chemins.
0 enchantement lunaire ! Climat extatique ! Est-ce bien sûr ? Est-ce l'Annonciation ? N'estce que l'histoire d'un soir d'été ?
Et Pan, bondissant comme un fou, sans avoir dit adieu à la rivière morte, et pressant sa flûte nouvelle contre son flanc blessé, repart au galop dans l'enchantement lunaire vers sa vallée, piloté par la Lune, à la bonne aventure !
Heureusement, et désormais, il lui suffit, dans ces vilaines heures, de tirer une gamme nostalgique de sa Syrinx à sept tuyaux, pour se remettre, la tête haute, les yeux larges et tout unis, vers l' Idéal, notre maître à tous.
PERSEE ET ANDROMEDE