‹ Œuvres complètesChapitre 103 sur 111 · HENRI 111 EST FORCÛ DE S'ANÉANTIR LUI-MEME · texte numérisé non relu

HENRI 111 EST FORCÛ DE S'ANÉANTIR LUI-MEME

Il faut regarder la carte, voir L'étroite el misérable petite bande de terrain où il se trouve acculé, ayant par derrière l'Espagne, par devant la grande France catholique, Henri III, uni à la Ligue, qui allait, bon gré mal gré, marcher contre lui.

Il est vrai que tous les protestants d'Europe s'étaient émus, cotises, le roi de Danemarck en tête, pour payer une armée allemande qui ferait une diversion. Les ligueurs dirent à l'instant que c'était Henri III luimême qui appelait les Allemands. S'il ne combattait pas l'invasion, tout le monde le jugeait traître. S'il la combattait, il se fermait tout retour du côté des protestants, il se brouillait à jamais avec l'Allemagne et la Suisse protestante ; il appartenait dès lors à la Ligue, qui le traînait la chaîne au cou.

Il lui fallut bien pourtant, devant l'émeute permanente, prendre ce dernier parti. La Ligue donnait des troupes à Guise; le roi se mit à la tête des siennes, et il fallut que d'Épernon avec lui combattît les Allemands au profit de la Ligue.

Comment l'armée de Navarre joindrait- elle celle d'Allemagne à travers toute la France? Grand problème. Loin d'avancer à sa rencontre, le Béarnais reculait devant une grosse armée royale que menait Joyeuse. Plus d'une fois il se trouva près de périr, entre deux rivières et deux grands corps ennemis. Son vrai sauveur fut Joyeuse et son incapacité. Cet intrépide étourdi, suivi d'un monde de grands seigneurs à tête non moins légère, avait obtenu carte blanche du roi et la permission de donner bataille.

Inquiet de son crédit baissé, il voulait se relever par quelque succès éclatant qui le mît au-dessus de Guise et lui conciliât la Ligue. En attendant, sur sa route, il faisait le bon catholique en massacrant tout; il avait juré, disait-il, de faire mourir quiconque sauverait un seul huguenot. Toute son inquiétude, c'était d'être joint trop tôt par le maréchal de Matignon, un Normand fort entendu qu'on lui envoyait pour tuteur et qui tâchait de le rejoindre.

Joyeuse trouve l'ennemi à Goutras et ne perd pas une minute pour se faire battre à plate couture, disperser, détruire et tuer (20 octobre 1587).

La petite armée protestante, outre sa supériorité morale de troupe aguerrie, se montra une armée moderne comme art et habileté. L'artillerie , bien placée et bien commandée, fît du premier coup un dégât immense dans les rangs serrés de Joyeuse, et la sienne, plus forte, n'eut aucun effet. Des pelotons d'arquebusiers, marchant devant le roi de Navarre et les deux Gondé, leur préparèrent la besogne. Ils rompirent les catholiques, renversèrent les brillants escadrons. Et alors, l'infanterie protestante survenant, un grand massacre commença; deux mille morts restèrent sur la place, parmi lesquels ce beau monde de seigneurs et le fanfaron Joyeuse.

Point de victoire plus complète. La chambre où dîna le roi de Navarre était pleine de drapeaux; tout le monde ivre de joie, lui calme autant qu'auparavant, modéré et bon pour les prisonniers jusqu'à rendre à quelques-uns leurs enseignes pour les consoler. Les

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ministres étaienl stupéfaits de voir un homme si modeste. D'autres, observateurs sérieux, entrevirent l'abîme insondable d'indifférence à toute chose qui, sous cette surface aimable, se trouvai! en effet chez lui.

Nulle autre prise que les femmes; pour quelques jours, à La Rochelle, éloigné de sa maîtresse, la fameuse Corisande, il lui avait fallu la fille d'un magistrat de la ville. Les minisires, avant la bataille, lui rappelèrent ce pèche ; sans disputer, il en fit une sorte de satisfaction, d'amende honorable abrégée. Puis le lendemain de la bataille il laissa tout et s'en alla, avec sa brassée de drapeaux, chez sa Corisande d'Audouin.

Il est vrai que tout le monde le quittait. Chacun avait hâte d'aller reposer chez soi. Et cette armée allemande qui venait tout exprès pour eux, qui allait la diriger? Un seul des chefs protestants y avait songé, et, par une course intrépide de deux cents lieues en pays ennemi, était parvenu à la joindre. C'était le fils de Coligny.

Abandonnée à elle-même, l'armée étrangère allait comme un grand vaisseau sans pilote ou comme un homme ivre, sans savoir ce qu'elle faisait; le soldat menait ses chefs.

Les Allemands avaient trouvé en Champagne leur vainqueur, le vin, le raisin, la vendange; leur voyage était devenu une sorte de bacchanale. Puis le camp fut un hôpital ; on laissa des hommes sur tous les chemins.

Le nouvelle de Coutras, qui leur vint le 28 octobre,

les avait encouragés. Mais ce qui leur porta un coup terrible à ne pas s'en relever, ce fut de voir que le roi, que d'Épernon, qu'on leur avait dit amis, vinrent à eux comme ennemis. D'Épernon leur ferme la route. Il les arrête, les démoralise, les corrompt, décide les Suisses qu'ils avaient à les quitter, à se joindre aux Suisses du roi.

Henri III se trouva ainsi avoir deux fois servi la Ligue et s'être porté deux coups. Par la défaite de Joyeuse il se trouvait ruiné dans sa force principale, et par le succès d'Epernon il brisait les Allemands, qui eussent été contre la Ligue ses meilleurs auxiliaires.

Ceux-ci, n'espérant plus rien, indisciplinés, sans ordre, ne se gardant même plus, offraient à Guise une belle prise. Par deux fois, il tomba sur eux et eut deux petits avantages que la Ligue porta jusqu'au ciel. Le roi, au contraire, qui avait fait le grand coup, en décourageant les Allemands , fut partout proclamé traître, coupable, dûment convaincu de les avoir fait échapper.

La Ligue crut dès lors n'avoir plus rien à ménager avec un homme mort, qui venait par complaisance de s'exterminer. A ce roi crevé, on put sans danger donner le dernier coup de pied. Le parti, assemblé à Nancy, lui fit la demande de s unir mieux à la Ligue (il venait de se perdre pour elle), de subir le concile de Trente et la domination du pape, d'accepter l'Inquisition, de donner des places aux ligueurs, de vendre les biens protestants pour entretenir en Lorraine une

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année catholique, de taxer les convertis au tiers de Leurs revenus, enfin de ne faire grâce à aucun prisonnier.

Condition atroce. On avait soin d'ajouter que, si un prisonnier, pour sauver sa vie, voulait se faire catholique, il ne le pouvait qu'en cédant la totalité de ses biens.

Était-ce tout? Non, on exigeait que le roi, de plus, éloignât de lui ceux qu'on lui désignerait. Gela voulait dire Epernon, quelques seigneurs qui lui restaient encore fidèles, sa garde, les quarante-cinq de son antichambre.

C'était lui demander sa vie.

On sentait que, poussé jusque-là, il disputerait; qu'acculé dans le désespoir, il essayerait quelque chose, s'obstinerait à vouloir vivre, et, par ce crime, mériterait sa déposition.

Les lettres manuscrites de Granvelle, de Catherine, de l'ambassadeur de Savoie et du nonce; parmi les documents imprimés, les correspondances d'Angleterre et de Hollande, m'ont aidé principalement à débrouiller le fil de nos affaires. Rien de plus important que cette dernière, publiée par M. Groen van Prinsterer. Les pièces si curieuses, les notes savantes et consciencieuses de l'éditeur, m'éclairaient également. Je les cite peu dans ces notes, mais, comme on a vu, très souvent dans mon texte. Après la mort de Coligny, la tragédie des tragédies continue dans Guillaume, ce si grand homme ! si humain et si ferme, d'un malheur accompli, surtout dans ce traité lamentable avec Charles IX, que la patrie lui imposa et qui lui arracha le cœur. [Lettres d'avril 1573, t. IV, p. 116.) Les appendices de M. Groen m'ont servi aussi beaucoup en me donnant l'ambassade de Sainl-Goard à Madrid et celle de Schomberg en Allemagne.

Chapitre XXVII, p. 418. — Les Archives du Vatican révèlent deux faits curieux : Charles IX, le 6 septembre, demanda au pape le prix du massacre, un prêt décent mille écus. Déjà le 2 septembre, huit jours après la mort de Coligny, son parent, M. de Montmorency, avait tiré de Charles IX une abbaye dont Coligny avait les revenu-.

Le nonce écrit au pape que le roi se tue à la chasse; depuis peu il a éreinté

cinq mille chiens, et il crève pour trente mille francs de chevaux par an. Le

cardinal de Lorraine craint extrêmement un arrangement et conseille un

nouveau massacre. — Le roi trouve des hommes cachés dans son Louvre

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(29 avril 1574). — Dans la nuit du 9 mai, la vieille reine s'imagine qu'on a mis de la poudre sous son lit pour la faire sauter; elle cherche et ne trouve rien. — Le roi meurt, et les évoques viennent demander à la régente ce qu'il a dit en mourant. Elle répond spirituellement : « Que vous résidiez dans vos diocèses. » — Sa misère est grande cependant; les cardinaux de Lorraine, de Bourbon et d'Est se cotisent avec d'autres prélats pour lui procurer cent écus (22 juin 1574). — Enfin Henri III arrive. Le nonce en fait le plus lamentable portrait. 11 dit : « 11 est faible et luxurieux; il n'aura pas de postérité. Quand il passe une nuit ou deux avec une femme, il reste huit jours au lit. » — Un autre écrit : « C'est un jeune homme aussi jeune d'esprit qu'on puisse imaginer, une créature paresseuse et voluptueuse qui passe sa vie à niaiser au lit. Il a peu de mois à vivre, etc. » — La mère et le fils écrivent au pape de longues lettres, radoteuses et pleureuses, pour demander de l'argent. Le pape offre dix mille francs. (Archives de Finance, extrait des Archives du Vatican, carton II, 388.)

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