‹ Œuvres complètesChapitre 15 sur 111 · LES MARTYRS · texte numérisé non relu

LES MARTYRS

nieuse torture paraîl avoir été trouvée d'abord par les docteurs d'Oxford pour venir à bout du martyr Gowbridge, que rien oe pouvail briser (1536).

Le supplice du feu était extrêmement variable, arbitraire à l'infini. Parfois rapide, illusoire, quand ou étranglait d'avance; parfois horriblement long, quand le patient était mis vivant sur des charbons mal allumes, tourne, retourné plusieurs fois par un croc de fer, ou encore flambé lentement à un petit feu de bois vert martyre d'Hooper, 1555). Hooper, évéque protestant, fut extrêmement torturé, brûlé en trois fois; il y eut d'abord trop peu de bois; on en rapporta, mais trop vert, et, comme le vent la détournait, la fumée ne l'étouffait pas. On l'entendait, demi-brûlé, crier : « Du bois, bonnes gens! du bois! Augmentez le feu! » Le gras des jambes était grillé, la face était toute noire, et la langue, enflée, sortait. La graisse et le sang découlaient ; la peau du ventre étant détruite, les entrailles s'échappèrent. Cependant il vivait encore et se frappait la poitrine. Un sanglot universel s'éleva de toute la place; la foule pleurait comme un seul homme.

Aux Pays-Bas, l'Inquisition reprochait au clergé local d'exploiter cette terreur et de rançonner les accusés. Il en était de même en France. On défendit au clergé de ruiner les accusés par des amendes qui gâtaient la confiscation et faisaient tort aux courtisans. L'émigration protestante devait profiter fort à ceux-ci surtout, étendant les biens vacants dont les Guises et Diane avaient la concession.

En 1551, dans i'édit de Ghâteaubriant, ils montrèrent naïvement que pour eux la persécution et l'épouvantail du bûcher étaient une affaire. Ils attribuèrent au dénonciateur la prime énorme et monstrueuse du tiers des biens du dénoncé!

On demande comment Henri II, qui, après tout, n'était pas un homme pervers, put être mené jusquelà. Gomment put-on l'aveugler tout à fait, lui crever les yeux?

On y parvint par la colère, par l'orgueil, par une violente et cruelle mortification (1549), en le mettant en face d'un de ses propres domestiques, dont l'humiliante résistance lui donna la haine, l'horreur, comme l'hydrophobie du protestantisme.

L'homme choisi pour l'expérience par le cardinal de Lorraine était un ouvrier du tailleur du roi. Diane voulut que la scène eût lieu sous ses yeux, dans sa chambre. L'effet alla au delà de toutes les prévisions. Le pauvre homme, avec respect pour la majesté royale, se démêla habilement de toutes les arguties; mais, loin de céder, héroïque, inspiré des anciens prophètes, il dit à cette Jézabel, qui s'avançait à dire son mot : « Madame, contentez-vous d'avoir infecté la France de votre infamie et de votre ordure, sans toucher aux choses de Dieu. »

Le roi, transpercé de ce trait, qu'il n'aurait jamais prévu, bondit de fureur, jura qu'il le verrait brûlé vif. Il y alla, et il en fut épouvanté et malade. L'homme, dans ce supplice horrible, immobile et comme insensible, tint sur lui un œil de plomb, un regard fixe et

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pesant, comme la sentence de Dieu. Le roi pâlit,

recula, s'en alla do la fenêtre. 11 dit qu'il n'en verrait jamais d'autres do sa vie

Os héros de câline et de force, d'apparente insensibilité, sont innombrables dans les riches martyrologes de Crespin, de Bézc, de Fox, etc. ; niais j'aime mieux encore ceux qui ont été sensibles, ceux qui traversèrent vainqueurs les grandes épreuves morales. non moins douloureuses que celles du corps. Homme, je cherche des hommes, et je les vois tels à leurs pleurs. La plupart n'étaient pas des individus isolés; c'étaient des hommes complets, des familles; ils étaient maris et pères. Aux portes de leurs prisons priaient leurs femmes et leurs enfants. Je ne connais pas de plus saints monuments dans toute l'histoire du monde que les lettres simples, graves et pathétiques qu'ils écrivent à leurs femmes du fond des cachots. C'est là qu'il faut voir ce qu'est la sainteté du mariage et la force de l'amour en Dieu. Nulle idée plus que la glorification du mariage ne fut portée haut, enseignée, défendue par la Réforme. Plus d'un martyr y mit sa vie. Un augustin marié, Henri Flameng, avait sa grâce s'il eût voulu dire que sa femme était une concubine. Il refusa, mourut pour elle, soutint son honneur au milieu des flammes, la laissa Légitime épouse et veuve glorifiée d'un martyr.

L'amitié a eu aussi, dans ces temps, des martyrs sublimes dont l'inestimable légende doit être soigneusement recueillie.

Celle qui me touche le plus est celle de deux

hommes de Louvain et de Bruxelles, le coutelier Gilles et le pelletier Just Jusberg, deux martyrs et deux amis.

Leur légende, forte et déchirante, est faite pour apprendre au monde léger, insensible, où ce nom d'ami est un mot, ce qu'est pour les âmes pures ce fort et profond mariage que Dieu réserve à ceux qu'il a le plus aimés.

Just Jusberg était tellement estimé et chéri de tous, que, quand il fut pris à Louvain, condamné aux flammes, les conseillers de la chancellerie, venus de Bruxelles, revinrent près de la gouvernante pour demander qu'il ne fût que décapité : « Hélas! dit-elle, c'est bien petite grâce!... mais je le veux bien. »

Just se trouvait en prison avec plusieurs de ses frères. Mais sa meilleure consolation était d'y être avec un saint, Gilles, jeune coutelier de Bruxelles. Celui-ci, qu'il faut faire connaître, était un homme de trente-trois ans, d'une douceur, d'une bonté, d'une charité extraordinaires, qui ne gagnait que pour les pauvres, et qui, dans une épidémie, avait vendu son bien pour eux. Il était connu, admiré, béni, dans tous les Pays-Bas. Geôliers, bourreaux, tous étaient à ses pieds, et on ne savait comment lui faire son procès, dans la crainte qu'on avait du peuple.

Just, qui n'avait eu jusque-là de pensée que Dieu, eut, en ce jeune saint, sa première attache à la terre. Son cœur, saisi d'une forte, profonde, véhémente amitié, reprit sa racine ici-bas. Pourtant il croyait mourir bien. La nuit qui précéda sa mort, prié par ses compa-

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giions de leur faire une exhortation, il leur parla fermement de sou bonheur du lendemain, 1rs pria de rester unis, de s'aimer, de se préparer ensemble à tout ce qui adviendrait : « Car, si je ne me trompe, dit-il, j'en vois quelques-uns parmi vous qui me sui- \ roui de Mon près... »

Ce mot. ce regard imprudent, lui révéla (à lui-même et a tous] la force du sentiment qui allait être brisé par la mort. 11 voit Gilles dans cette foule, et il ne peut plus parler; sa langue sèche, il étouffe, il tombe foudroyé dans ses larmes.

Voilà que tout le monde pleure; tous faiblissaient si Gilles même n'eût succédé, pris la parole, embrase de l'esprit de Dieu. Avec un charme, une force, une habileté admirables, il couvrit, fît oublier la défaillance de Just, le releva, et le refit, ce que vraiment il était, un saint, un héros, un martyr.

« Bon Dieu! que tes secrets sont admirables!... Vous voyez Just, notre frère, condamné par le jugement du monde... Mais c'est un vrai enfant de Dieu... Ne vous scandalisez point; rappelez-vous Jésus même que nous suivons pas à pas. Il est écrit de Jésus : « Nous l'avons vu frappé de Dieu, et cela pour nos péchés. » Or le disciple ri est point par-dessus Le maître... Nous vous réputons heureux, Just, notre frère, en vous voyant si ferme et fortifié de Dieu... Oh! heureuse l'âîne qui habite au domicile de ce corps et comparaîtra demain, dégagée de toute souillure, eu présence du Dieu vivant!... Ce bien éternel, nous l'aurions, n'était la lenteur des bourreaux qui nous

contraignent de demeurer encore en misère pour cette nuit. » ^

Cette justification céleste d'une délicatesse infinie ne raffermit pas seulement Just et l'assemblée; elle avait emporté les cœurs aux portes du paradis. On pria, et Just disait : « Je sens une grande lumière el une inexprimable joie. »

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