‹ Œuvres complètesChapitre 37 sur 111 · MAS S ICRE DE VASSY · texte numérisé non relu

MAS S ICRE DE VASSY

se serait l'ait scrupule de ne point aller au prêche.

Guise prit celle heure pour arriver. Sur la route, entendant la cloche, il feignit de ne savoir ce que c'était, et le demanda. On lui dit que les huguenots sonnaient pour leur assemblée : « Marchons, dit-il, allons les voir. » Ses gens se réjouirent fort, disant : « Ils vont être bien huguenotes. » Les laquais ne se tenaient d'aise, comptant bien sur le pillage; la petite ville marchande n'était pas à dédaigner.

Il y avait un nouveau ministre, récemment envoyé de Genève. L'assemblée était de douze cents personnes: à juger par les noms qui restent, la plupart étaient gens de commerce; il y avait cinq ou six drapiers, un boucher, un crieur de vin, un huissier, un maître d'école; le plus notable était le procureur syndic des habitants de Vassy.

A l'entrée, la troupe vit un jeune cordonnier, qui sortait de chez lui, proprement vêtu de noir. On l'entoure : « Es-tu ministre? où as-tu étudié? — Nulle part; je ne suis pas ministre. » Alors on le laissa aller.

Le duc descendit chez les moines, y dîna, se promena sous la halle, avec leur prieur et le prévôt. On le regardait de loin ; il semblait fort agité. Enfin, il fît dire aux catholiques qui étaient à la messe du couvent de ne pas sortir de l'église. Il ordonna aux siens de marcher vers une grange où le prêche se faisait. Et lui-même les suivit.

A vingt-cinq pas, on tira aux fenêtres de la grange deux coups d'arquebuse. Ceux qui étaient près de la

porte la voulurent fermer, ne purent. Tous entrèrent, l'épée tirée, en criant : « Tue! tue!... A mort! »

Trois hommes furent tués tout d'abord, avant l'arrivée de Guise.

Les catholiques soutiennent que les protestants jetèrent des pierres. Guise présent, la tuerie continua à coups d'épée, de coutelas, de poignard. On tira, à coups d'arquebuse, ceux qui étaient de côté sur les échafauds. Quelques-uns percèrent le toit, échappèrent et sautèrent même dans les fossés de la ville. Plusieurs restèrent sur le toit; le duc criait : « A bas, canailles! » Un seul de ses domestiques se vantait d'avoir à lui seul abattu six de ces pigeons.

La duchesse, qui attendait hors des portes, entendit pourtant ces horribles cris; elle fît dire à son mari : « Sauvez du moins les femmes grosses. » Et dès ce moment, en effet, les femmes ne furent plus tuées.

Le ministre Morel, qui d'abord était resté dans sa chaire, échappait dans le tumulte, et il était près de la porte, quand il heurta un cadavre, tomba, fut pris, reconnu, fort blessé et mené à Guise. Le duc lui demandant comment il avait séduit ce peuple, il eut la force encore de dire : « Monsieur, je ne suis pas séditieux, mais j'ai prêché l'Évangile. » Guise lui tourna le dos, et le laissa aux laquais, qui s'en firent un horrible jeu. Les dévotes de la ville vinrent pardessus pour le tuer, disant : « Il est cause de tout. » Ce ne fut pas sans peine qu'on l'arracha de leurs ongles, pour pouvoir lui faire son procès.

MÀSSÀi l;i: DE VASS\ 2;i3

Le jeune cardinal de ('mise daii pesté appuyé contre le mur du cimetière, e1 regardail le massacre. Le duc lui donna le livre qu'on avait trouvé dans la chaire. Le cardinal regarda cl dit : « C'est la Sainte-Ecriture. »

Cinquante à soixante cadavres furent ramassés, enterres. Les blessés étaient innombrables.

L'événement se repandit avec une rapidité inouïe, et saisit tout le monde d'horreur. Partout on en fit des gravures, infiniment populaires, d'un caractère fort et terrible qui. sur-le-champ, fuivnl calquées, imitées par les Allemands. Un genre nouveau commença, l'illustration (\r> légendes historiques, pamphlets en dessin, [dus puissants que tous les pamphlets écrits.

Guise, dés l'heure même, se sentit solitaire. Sa femme même et son frère ne l'approuvaient pas. Il regarda autour de lui, et rien clans sa situation ne lui parut plus utile que d'aller d'abord chez lui à Nanteuil, d'y inviter le vieux connétable, d'opposer son nom respecte à l'explosion de la haine publique, et d'écrire et faire écrire le cardinal de Lorraine à son ami redouté, le duc de Wurtemberg, qui pourrait plaider sa cause auprès des Allemands, et peut-être parviendrait à les empêcher de venir secourir leurs frères en danger.

Mais Montmorency viendrait-il dans cette maison, dès ce jour à jamais sanglante ? Il vint. Guise était sauvé. A la reine qui le priait de venir à Saint- Germain, il répondit cyniquement qu'il faisait une fête • i Nanteuil pour traiter quelques amis.

Le connétable, avec un monde immense de gentils-

hommes armés, conduisit Guise à Paris. Gondé y tenait encore, mais fort peu accompagné. Le frère du prince de Gondé, le cardinal de Bourbon, un idiot qui avait le titre de lieutenant général du roi, tira parole de l'un et de l'autre qu'ils sortiraient de Paris. Gondé partit, mais non Guise. Son avocat, le connétable, le mena au Parlement, et dit que ce n'était leur faute, mais que le bon peuple de la ville les obligeait de rester.

Guise avait la tête très basse. En arrivant dans la ville, il avait trouvé un froid glacial. Au coin de certaines rues, des hommes hors d'eux-mêmes, sans s'inquiéter de cette armée qu'il menait avec lui, disaient qu'ils voudraient être morts et leur dague dans son ventre. Au parlement, deux magistrats, Harlay et Séguier, avaient laissé leur place vide, fui l'aspect de l'homme de sang.

Il dit assez piteusement « qu'il n'avait rien fait à Vassy que pour sauver son honneur, ses enfants et sa femme grosse, qu'il voyait bien qu'on le tuerait, qu'on avait envoyé à Paris contre lui trente assassins, qu'il priait qu'on en informât. Il n'avait jamais abusé de la force qu'il avait. Et maintenant il n'en a plus; il l'a toute remise au roi, dans les mains de son connétable. Il ne demande qu'à passer par la justice ; il se constituera prisonnier, si on l'ordonne. S'il a failli, qu'il soit puni, ainsi qu'il l'aura mérité. »

Humbles paroles d'hypocrisie choquante, quand on voyait les forces dont il tenait la ville et entourait le parlement, quand on voyait près de lui le connétable et le roi de Navarre, enfin le roi d'Espagne. Je veux

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