‹ Œuvres complètesChapitre 63 sur 111 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Blessure de Coligny. — Charles IX consent à sa mort. (22-23 août 1572.

Goligny, quoique malade, croyait partir la semaine qui suivrait le mariage. Il l'écrit ainsi à sa femme, dans une lettre infiniment tendre, fort touchante, qui ferait croire qu'il sentait sa situation et pensait bien que c'étaient les dernières paroles qu'il dût échanger en ce monde.

Dans un sombre petit hôtel, voisin du Louvre, tout près du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois, il recevait coup sur coup de mauvaises nouvelles. L'édit de pacification devenait une risée; un enfant qu'on portait au prêche pour le baptiser fut tué dans les bras de sa mère. D'autre part, le duc dAlbe avait fait étrangler Genlis et d'autres amis de Goligny, des centaines de prisonniers. Les Guises grossissaient dans Paris, et Montmorency en sortait.

Ge chef futur des politiques, en abandonnant ainsi Goligny, fut une des causes du massacre. S'il fût resté avec les siens, avec la nombreuse noblesse attachée à

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sa famille, on eût regardé à deux l'ois avant de tirer l'épée.

Il crut acquitter sa conscience en avertissant Goligny de pourvoir a sa suivie.

Lé il< 'voir clouait celui-ci au fatal séjour de Paris; s'il eût bougé, il perdait tout. La seule chance qu'il eût qu'on fît droit aux plaintes des protestants, et qu'on aidât d'un secours l'invasion du prince d'Orange, était dans sa persévérance, dans l'ascendant qu'il avait pris sur l'esprit du jeune roi. Partir, c'était rompre avec lui, c'était tout abandonner, recommencer la guerre civile. Dùt-il mourir à Paris, cela valait encore mieux.

Sentinelle infortunée du grand parti protestant qui ne lui donnait nul appui, ni d'Angleterre, ni d'Allemagne, il périssait abandonné. On le voit parfaitement par une lettre de Catherine (21 août). Au moment où L'assassin attendait déjà Goligny, la reine mère est si convaincue de l'indifférence d'Elisabeth à cet événement, qu'elle suit avec confiance l'affaire du mariage, et propose une entrevue entre son fils Alençon et la reine d'Angleterre « sur mer, par un beau jour calme, entre Douvres, Boulogne et Calais ».

On savait parfaitement qu'Elisabeth, alarmée des grands projets de Goligny, ne vengerait nullement sa mort et prendrait fort en patience un événement qui allait fermer aux armes françaises la conquête des Pays-Bas.

Lui seul était la pierre d'achoppement. Il inquiétait l'Europe, surtout ses prétendus amis.

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Le vendredi 22 août, comme il rentrait lentement chez lui, revenant du conseil et lisant une requête, il passe devant la fenêtre fatale, il est tiré... Une balle lui emporte l'index de la main droite, une autre traverse le bras gauche.

Maurevert avait tiré, comme Poltrot, de manière à blesser son homme, lors même qu'il serait cuirassé. Son arme était appuyée et pouvait tirer bien mieux. Mais la main du fanatique était restée ferme, et la main du coquin trembla.

Sans s'émouvoir, Goligny montre la fenêtre d'où l'on a tiré, et dit : « Avertissez le roi. »

Le roi jouait à la paume avec Guise et Téligny. Il jeta sa raquette, parut tout bouleversé et rentra brusquement, puis fît trois choses qui prouvaient sa bonne foi. Il ordonna l'enquête, il défendit aux bourgeois de s'armer (Registres de la ville), et il fit dire à tous les catholiques logés autour de l'amiral d'aller ailleurs, afin qu'on pût y concentrer des protestants.

On a dit qu'il voulait faire massacrer ceux-ci, qu'il les réunissait pour les envelopper. Cependant, quand on songe à la vaillance connue de cette noblesse, à sa fermeté éprouvée, on sentira que la réunir ainsi, c'était la fortifier, c'était rendre le meurtre infiniment plus difficile, préparer un combat à mort.

Je ne vois pas que Goligny ait profité de l'autorisation. Il voulut lier Charles IX, comme il avait fait en lui rendant les places de sûreté. Pourquoi eût-il voulu plus de garantie pour lui-même qu'il n'en gardait pour son parti? Beaucoup de protestants venaient.

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Mais il n'eut, à poste fixe, que des gardes du roi. Anjou eu! soin d'y mettre un capitaine ennemi de l'amiral.

L'illustre chirurgien Ambroise Paré coupa le doigt blessé <it iil à l'autre bras de profondes incisions. Ses amis pleuraient. Lui, merveilleusement patient : « Ce sont là des bienfaits de Dieu. » — Quelqu'un dit : ■ Oui, monsieur, remercions-le. Il a épargné la tête et l'entendement. »

Il y avait là un saint homme, le ministre Merlin, le même, je crois, qui sauva le coupable père de Rubens et obtint sa grâce du prince d'Orange. Merlin dit à l'amiral : « Vous faites bien, monsieur, de ne penser qu'à Dieu et d'oublier les assassins. »

Le calme et l'extraordinaire force d'âme de l'amiral parut à deux choses :

Dans l'opération très douloureuse, et qu'Ambroise Paré ne fit qu'en trois fois, ayant un mauvais instrument, le patient ne sourcilla point, et dit seulement à l'oreille d'un de ceux qui le soutenaient que Merlin donnât cent ecus d'or aux pauvres de l'Église de Paris.

D'autre part, malgré tant de vraisemblances, de preuves même et d'aveux des gens de la maison fatale, comme on parlait des coupables, il dit : « Je n'ai d'ennemis que MM. de Guise. Toutefois je n'affirme point qu'ils aient fait le coup. »

Quelques hommes déterminés offrirent à l'amiral d'aller poignarder les Guises à la tête de leurs bandes, il le leur défendit.

Les maréchaux Damville, Villars et Gossé vinrent

le voir. Ils le trouvèrent gai et calme. Il dit à Gossé : « Vous souvenez -vous de l'avis que je vous donnais il y a quelques heures?... Il faut prendre vos sûretés. »

Damville, avec Téligny, alla de sa part prier le roi de venir. Il vint à deux heures et demie; mais sa mère, son frère Anjou, Gondi, son ex-gouverneur, ne le laissèrent pas aller seul ; ils le suivirent, inquiets de ce que dirait le blessé. Ils trouvèrent la petite rue, le petit hôtel, combles de protestants armés qui les regardaient de travers et se parlaient à l'oreille, témoignaient peu de respect, croyant voir dans la reine mère et son fils Anjou les vrais assassins.

Charles IX dit ces propres paroles : « Moi} père, la blessure est pour vous, la douleur pour moi, et pour moi l'outrage... Mais j'en ferai telle vengeance qu'on s'en souviendra à jamais. » Et il en fit avec fureur le plus terrible serment.

Coligny parla comme un homme qui se sent près de la mort. Parmi les plaintes des églises, il articula deux accusations :

« Pourquoi ne peut-on dire un mot dans votre conseil privé que le duc d'Albe n'en soit averti au moment même ? »

Puis il lui dit à l'oreille (ce que De Thou a supprimé par respect pour Catherine et pour Henri III) : « Souvenez-vous des avertissements que je vous ai donnés sur ceux qui trament contre vous. Si Votre Majesté tient à la vie, elle doit être sur ses gardes. »

« Vous vous échauffez trop, dit la reine. Il n'y a

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