HEM%.ICK, LE VEUF
\J N amas orageux charge les horizons Des gorges de Carnac aux sauvages gazons, Aux vieux troncs crevassés de profondes gerçures, Aux grands dolmens rangés dans la brume, tout droits, Aux flaques rougissant sur les bords par endroits. Où, comme un assassin couvert d'éclaboussures, Avant de disparaître au revers du plateau, Le soleil vient laver sa face et son manteau.
Un grondement lointain comme un signal s'approche; Et de l'Est assombri, par bonds, de roche en roche, Sur le sol où se traîne un reflet en lambeaux, La voix plus menaçante après un court silence, Le souffle bref, la nuit se déploie et s'élance, Pleine d'éclairs subits qu'on croirait des flambeaux Allumés à la hâte, éteints à l'improviste, Promenés par des bras tendus vers une piste.
90 POÛMES ET POÉSIES
Par les âpres sentiers qui tournent dans le val, Laissant à chaque pas trébucher son cheval, Hemrick, le veuf, encor ferme et haut sur la selle, Pâle, et les yeux là-bas fixés sur l'occident, Regagne sans valet sa demeure ; et pendant Que tout près d'éclater l'orage s'amoncelle Sur sa tête, il écoute en lui, profondément, Retentir les échos d'un vaste ébranlement.
Car dans son âme, ainsi qu'un mineur dans la mine Entre d'étroits couloirs rampe, creuse et chemine, Et depuis très longtemps, la lampe sourde au poing Ou le pic dur levé, se dévoue à sa tâche. S'acharne sur le roc, frappe, écarte et détache Quelque bloc descellé qu'on ne remplace point. Dans son âme dardant des lumières livides. Un soupçon a creusé de lamentables vides.
Ah ! que de jours maudits et que de nuits bien plus Maudites l'ont étreint dans un flux et reflux De doutes, de stupeurs, de luttes, d'agonies. Depuis le premier coup mystérieux porté Dans sa douleur pieuse et dans sa loyauté I Depuis que, pour blêmir au glas des insomnies. Il suivait l'invisible et fatal promeneur Sapant tout ce qui fut sa gloire et son bonheur 1
Sa confiance était comme un sol granitique
Où ses pensers, hautains ainsi qu'un bois antique,
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Pleins d'une sève auguste, et les rameaux unis, En défiant l'acier des haches assassines, Puissamment agrafés, enfonçaient leurs racines; Visités par la mort, et désormais sans nids ; Saignant de tous côtés comme des troncs d'érables; Tristes, mais beaux toujours, brisés, mais vénérables.
L'odieux travailleur aux efforts grandissants Avait si bien repris son œuvre en tous les sens; Il avait tant rongé, tant fouillé sans relâche Les précieux filons du trésor souterrain, Tant perforé la voûte avec son bec d'airain. Tant crié vers le jour d'une voix rauque et lâche. Que le jour s'était fait dans un énorme puits. Ht que tout un passé s'abîmait sans appuis.
Avec un grand fracas de ramures penchées
Qui s'effondrent, froissant leurs feuilles desséchées.
Tout croulait à la fois dans l'espace béant.
Et l'honneur, et l'amour, et l'amitié, — chimères!
Tout, tout, jusqu'à l'espoir des vindictes amères,
Tout avait disparu dans l'antre du néant ;
Et la foudre pouvait choisir Ilcmrick pour cible :
II n'était déjà plus qu'un sépulcre insensible.
Partout où se croisant pour les muets combats Les regards dans les cœurs se plongent ici-bas; Dans tous les temps, sous tout climat, sur tout rivage, C'est la loi qu'à son tour, éperdu, terrassé Par le voluptueux désir qui l'a blessé, L'orgueil d'un front viril, enivré d'esclavage, S'est laissé choir aux pieds d'une fille aux beaux yeux Qui l'écrase en jouant, sphinx alerte et joyeux.
Mais si jamais amour fut l'aurore d'un songe
Immortel, un serment sembla moins un mensonge;
Si jamais un regard, un sourire, une voix.
Furent clarté, reflet divin, son angélique;
Si jamais, comme au fond d'un temple une relique,
Une vierge adorée eut un riche pavois,
Ce furent ton amour, ton serment, ton visage.
Ce fut toi, Myriann, idole au faux présage!
Et de tous ceux enfin domptés par le tourment Qui fait d'un homme libre un misérable amant, Tel qu'un vaincu qui tombe à genoux sans cuirasse, Lui-iîiême devant tous prompt à se désarmer. De ceux-là dont le mal est de croire et d'aimer. Qui donc, portant plus haut la fierté de sa race.
HEMRICH, LEVEUF 93
L'humilia plus bas que Hemrick, devant toi, Myriann! plus docile et courbé sous ta loi?
Lui, le Breton épris des hasards, dont l'épée Sans cesse étincelait à quelque œuvre occupée; Lui, l'altier successeur d'aïeux vindicatifs. Qui méprisait l'amour et haïssait les chaînes, On le vit, oubliant sa superbe et ses haines, N'avoir d'autres soucis que tes désirs furtifs. Que l'ombre de ton front chassée, ou d'autre ivresse Que de faire à ta vie un rempart de tendresse !
Dix ans, tu lui souris, sans que ta douce main. Comme pour lui cacher l'anneau d'or de l'hymen. Ait une fois tremblé de crainte dans la sienne ! Sans qu'à ta lèvre rose ou qu'à ta joue en fleur Résidât le silence ou courût la pâleur D'un remords né la veille ou d'une faute ancienne ; Et les lacs bleus des bois entre les joncs luisants Sont moins clairs que tes yeux ne furent clairs, dix ans !
Et quelle âme, elle-même à ce point avilie, A ce point se traînant dans l'écume et la lie Des mystères impurs de ce monde pervers, x\urait pu, même une heure, un seul instant jalouse, Pour y lire les mots qu'enfouit une épouse, Regarder par delà ton front lisse, à travers Le limpide cristal de ton amour, ô femme ! Sans reculer bien vite et se sentir infâme?
Loin des villes, d'ailleurs, hérissant ses trois tours. Le manoir de Hemrick, ancien nid de vautours. Avait le vieux renom de se fermer aux fêtes ; Et tous deux, le front ceint de rayons, coutumiers De solitude et d'ombre et de paix, vous aimiez, Couple heureux, à sentir vos âmes satisfaites, Au murmure tranquille et sacré des forêts, Se confondre en senteurs de calices plus frais.
Mais non, Ilemrick! Ton âme ardente était de celles Où le même foyer fait deux parts d'étincelles, Qui, brûlantes d'amour, sont chaudes d'amitié; Ton âme était le champ dont le sillon immense Pour les doubles moissons se trace et s'ensemence; Et chaque jour ainsi fa donnais la moitié De toi-même à l'ami loyal, au frère d'armes. Mort aussi, pour rouvrir la source de tes larmes !
O morts 1 couchés là-bas sous le plomb bien scellé. Dans votre lit bien clos, sans serrure et sans clé, Dormez l'un après l'autre à la garde des anges. Complices embaumés d'un fraternel regret 1 Car avec vous descend dans la fosse un secret Dont les vers vont nourrir leurs discrètes phalanges ; Et celui qui là-haut n'en avait rien compris N'en connaîtra jamais l'inexigible prix.
Lui, survit, foudroyé par deux fois, solitaire. Inerte, inconsolable; et toujours vers la terre,
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Du matin morne au soir lugubre, l'œil baissé, Il reprend le chemin du cher pèlerinage; Et sa double douleur augmente avec son âge ; Et vos traits qu'il évoque émergent du passé Plus glorieux, plus beaux, plus purs, ineffaçables, O morts qu'il a lui-même étendus sous les sables !
Morts bénis, allongeant vos membres décharnés ! Si pour la trahison vous êtes jadis nés. Vous avez savamment vécu la tête haute ; Er n'ayant point monté les cavales sans mors Des passions sans crainte et sans pudeur, ô morts! Ayant vaincu la vie, oubliez votre faute, Confiants tous les deux, abrités, n'est-ce pas? Dans l'ombre impénétrable et lourde du trépas !
Ilemrickl c'est trop longtemps te complaire au supplice Des pleurs sur les tombeaux, du blasphème qui plisse Ton front qu'un orgueilleux bonheur avait sculpté 1 Viens 1 Penche-toi; souris vers la blonde auréole De ce frêle orphelin qui t'implore, symbole De l'amour renaissant de sa fragilité, Consolateur suprême, adorable héritage, Où ton désir s'obstine à revoir une image !
Mais il marche, l'enfant qui jouait au berceau Quand la mère en tes bras se roidit, sous le sceau De la mort étendant sa main séparatrice ; Et tu cherches toujours, d'un regard jamais lasj
Dans son jeune regard l'ancien azur, hélas ! Chaque jour, ravivant ta large cicatrice. Tu cherches sur sa lèvre un écho d'autrefois, Tu tressailles d'entendre, hélas! une autre voix!
Hélas 1 ceux qui sont nés sous de sombres auspices
Ne se rendront jamais les étoiles propices 1
Et pour toi l'avenir a de plus durs arrêts ;
Et tu la fermeras, ta bouche palpitante
Dans la longue prière et l'inféconde attente !
Car il était écrit que tu ne vieillirais.
Père aux espoirs frustrés, aux caresses déçues.
Que pour le choc plus fort des célestes massues !
Il grandit; et voilà que déjà dans ses jeux S'allume en son œil fixe un éclair courageux; Que sa fierté s'essaie à des accents plus mâles; Et, tout à coup, plus prompt que la flèche qui part. Le reflet d'un visage, un jour, de part en part, A traversé ta moelle et figé tes chairs pâles. Frémissantes, après, d'avoir bien entendu Le son d'une autre voix dont le souffle est perdu!
Tu pâlis, tu frémis par instinct; tout ton être. Au bord d'un précipice insondable, peut-être A tremblé d'accueillir l'affreux pressentiment; Mais pour chasser bien loin cette pensée obscure, Basse comme un affront fait à la sépulture D'un ami pour jamais sans voix, fébrilement,
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Sans qu'il lui fût permis de germer ni d'éclore, Tu l'arrachas confuse à tes tempes encore 1
Va 1 tu la rejetais de tes tempes en vain I
Car il est entre tous un infernal levain
De martyres sans nom, sans pitié ni remède,
Un philtre qui bouillonne et dévore les cœurs.
Surpassant le venin des terribles liqueurs
Que la hutte sauvage en avare possède ;
Ht, pour empoisonner un homme, un seul instant
Lui suffit, et c'est trop d'un symptôme flottant.
Tu t'indignes en vain; en vain tu te récries Et demandes pardon à leurs cendres chéries 1 Car un appel de jour en jour plus triomphant T'attire et te retourne anxieux, et te cloue, Muet, tordu d'angoisse et la glace à la joue. Éloigné de ton fils, du fatidique enfant De la morte, et te force à saisir au passage On ne sait quel vivace et plus sur témoignage I
Est-ce bien là ton fils, l'innocent qui grandit
Dans tes salles ? Celui que toi, père maudit.
Tu contemples, hagard de voir que dans son geste
Se trace d'heure en heure un vivant souvenir,
due sur sa lèvre un pli connu va revenir,
Que le feu d'un regard inoubliable reste
Sous son front, et qu'enfin dans l'étrange héritier
Un mort semble vouloir revivre tout entier 1
Loyal, certe, et fidèle, et brave, et magnanime. Soit parmi les clameurs du combat qu'il ranime. Soit pacifique, au seuil de l'hôte hospitalier, Serein, et la main ferme entre ta main qu'il serre, Jeune et beau, fort et doux, et pour chacun sincère, II l'était autrefois, avant de sommeiller Sous les cyprès aussi, là-bas, rigide et grave. Loué par l'épitaphe où ta douleur se grave I
S'ils souffrent en damnés, les jaloux, quel que fût
L'indice qui les tient embusqués à l'atfût ;
Tous ceux qui de cléments deviennent sanguinaires.
Pareils aux sectateurs des Molochs altérés.
Aux tigres bondissants hors des épais fourrés.
Que souffrent-ils donc, ceux qui, pleins de sourds tonncri
Aflamés de carnage et masquant leur flambeau.
Heurtent leurs poings crispés aux pierres d'un tombeau !
Ah 1 crispés sont tes poings ! et sous ton crâne chauve Effrayants sont tes yeux dans leur cavité fauve, Chaque fois qu'éperdu de ton lâche dessein, Compulsant ta mémoire aux fidèles archives, Suscitant un par un dans tes marches pensives Les fantômes du mort, du compagnon serein. Tu les vois s'ajuster sur le fils qui t'embrasse. Et t'apparaître tous incarnés dans ta race I
Sous ton toit qu'ont quitté tes anciens serviteurs. Où tu dardes, blanchi, tes yeux inquisiteurs.
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Elle éclate à la fia, l'atroce ressemblance, Dont mille fois, la nuit, comme un vil espion, Tu surpris, lampe en main, la lente éclosion. Labourant sous tes doigts ta poitrine en silence. Pour ne pas réveiller l'inconscient témoin D'un crime enseveli sous les ombres au loin !
Elle éclate à la fin, et t'obsède et te brave. En ce jeune homme fier, et magnanime, et brave. Et loyal, et sincère, à qui tu n'accordas Depuis longtemps déjà qu'un amour fait de haine; Et s'il parle, ton sang bout et gonfle ta veine ; Et s'il veut t'embrasser, tu crois revoir Judas; Et lorsqu'il te sourit, tu lances à des tombes La malédiction du gouff're où tu retombes!
Vastes ou non, polis ou froids, bleus, gris ou noirs. Si les yeux contemplés sont vraiment des miroirs, C'est que seul il s'y voit, celui qui les regarde; Et dans ceux de l'épouse et dans ceux de l'ami Si jamais tu n'as vu le reptile affermi, C'est qu'autour de ton âme il faisait bonne garde. L'ange qu'à sa défense avait placé l'orgueil. Et que nul sifflement n'en franchissait le seuil !
Dans la coupe où jadis débordait l'ambroisie, Tu le sais, à présent, combien l'hypocrisie, Sans défaillir, peut-être et dès les premiers jours, Savait mêler pour toi l'invisible ciguë ;
Et combien peut la honte être aisément vaincue, Et le plus long mensonge être sans remords lourds, Et l'étreinte dernière être encor calculée, Pour ceux-là dont l'extase était l'heure volée !
Et cependant — telle est notre nature, tel
Son besoin d'une idole et son besoin d'autel, —
Malgré la ressemblance où ta stupeur s'abreuve.
Tu te reprends quand même à douter par moment,
A t'écrier parfois dans ta ferveur : « Il ment.
Le jeune homme pervers, l'accusateur sans preuve.
Le fîls dénaturé qui souille à lui tout seul
Sa mère au front sans tache à travers un linceul ! »
Mais quand alors, ainsi qu'un justicier farouche, La narine renflée et l'écume à la bouche. Prêt à bondir devant ce jeune homme étonné, Et ton choix déjà fait sur quelque panoplie, Tu lâches la poignée avant l'œuvre accomplie, Qui pourrait lire au fond de l'élan refréné. Si c'est l'accusateur de la morte ou lui-même. L'autre mort, que tu veux percer dans son emblème !
La preuve irrécusable, elle est là, devant toi I Celle qui déserta ton honneur et sa foi, Aurait-elle avoué sa faute et sa traîtrise Au prêfre murmurant son bréviaire banal ; Ce prêtre, sans respect pour le saint tribunal. T'aurait-il tout redit par peur ou par surprise,