LA VIERGE
Rouliez, tels que dans l'ombre opaque, sous l'azur ! Membres de la Déesse unique et sans apôtre, Avez-vous tressailli d'un hémisphère à l'autre? O naturel miracle à toi-même caché.
As-tu senti le bas de ton manteau touché Par quelque avant-coureur d'un Dieu qui va paraître, A la fois ton amant, ton chantre et ton vrai maître? Et quand l'homme apparut, plein d'extase, emplissant Avec ses yeux son âme et son crâne puissant, O fille du mystère où le mystère émerge ! N'as-tu pas tout entière alors, ardente Vierge, Frémi profondément d'angoisse et de fierté. Sentant tomber ton voile et briller ta beauté?
Non! l'éternelle horreur d'être sans but ni causes Fait seule tes frissons dans tes métempsycoses I Tes images, tes bruits, tes parfums, tes saveurs, Tout cet enchantement de nos esprits rêveurs. Production des sens, n'est qu'un songe qui passe. Et qui mourra comme eux, emportant dans l'espace Ou rendant à tes sourds, noirs et muets travaux, La chimère des cœurs et l'effort des cerveaux! Non ! ton voile est tombé, tu restas l'Insensible, L'inerte fiancée, et la Vierge invincible Que le profanateur s'épuise à violer!
Non ! non 1 tu resplendis sans lui rien révéler Que la stérilité de ta force infinie Et le néant d'ouvrir même en toi son génie !
TXOLOGUE
J'ai détourné mes yeux de l'homme et de la vie, Et mou âme a rôdé sous l'herbe des tombeaux. J'ai détrompé mon cœur de toute humaine envie, Et je l'ai dispersé dans les bois par lambeaux.
J'ai voulu vivre sourd aux voix des multitudes, Comme un aïeul couvert de silence et de nuit. Et pareil aux sentiers qui vont aux solitudes. Avoir des songes frais que nul désir ne suit.
Mais le sépulcre en moi laissa filtrer ses rêves. Et d'ici j'ai tenté d'impossibles efforts. Les forêts? Leur angoisse a traversé les grèves, Et j'ai senti passer leurs souffles dans mon corps.
Le soupir qui s'amasse aux bords des lèvres closes A fait l'obsession du calme où j'aspirais; Comme un manoir hanté de visions moroses. J'ai recelé l'effroi des rendez-vous secrets.
Et depuis, au milieu des douleurs et des fêtes, Morts qui voulez parler, taciturnes vivants, Bois solennels ! j'entends vos âmes inquiètes Sans cesse autour de moi frissonner dans les vents.
o4 Leconte de Lislc.
hr Lazare à la vois de Jésus s'éveilla. Livide, il se dressa d'un bond dans les ténèbres; Il sortit, trébuchant dans ses liens funèbres, Puis tout droit devant lui, grave et seul s'en alla.
Seul et grave, il marcha depuis lors dans la ville, Comme y cherchant quelqu'un qu'il ne retrouvait pas, Et se heurtant partout à chacun de ses pas Aux choses de la vie, au grouillement servile.
Sous son front reluisant de la pâleur des morts Ses yeux ne dardaient pas d'éclairs ; et ses prunelles, Comme au ressouvenir des splendeurs éternelles, Semblaient ne pas pouvoir regarder au dehors.
Il allait, chancelant comme un enfant, lugubre Comme un fou. Devant lui la foule au loin s'ouvrait. Nul n'osant lui parler, au hasard il errait. Tel qu'un homme étouffant dans un air insalubre.
LES LLVRHS CLOSLS
Ne comprenant plus rien au vil bourdonnement De la terre, abîmé dans son rêve indicible, Lui-même épouvanté de son secret terrible, 11 venait et partait silencieusement.
Parfois il frissonnait, comme on fait dans les fièvres. Et tout prêt à parler, il étendait la main; Mais le mot inconnu du dernier lendemain, Un invisible doigt l'arrêtait sur ses lèvres.
Dans Béthanie, alors, tous, petits, forts et vieux, Eurent peur de cet homme ; il passait seul et grave ; Et le sang se figeait aux veines du plus brave. Devant la vague horreur qui nageait dans ses yeux.
Ah I qui dira jamais ton surhumain supplice. Revenant du sépulcre où tous étaient restés. Qui revivais encor, traînant dans les cités Ton linceul à tes reins serré comme un cilicc 1
Blafard ressuscité qu'avaient mordu les vers! Pouvais-tu te reprendre aux soucis de ce monde, O toi qui rapportais dans ta stupeur profonde La science interdite à l'avide univers?
La nuit à peine eut-elle au jour rendu sa proie. Tu rcuttas dans la nuit, songeur mystérieux. Spectre inerte à travers les partis furieux, Et ne connaissant plus leur douleur ni leur joie.
Dans cette autre existence insensible et muet, Tu ne laissas chez eux qu'un souvenir sans trace. As-tu subi deux fois le baiser qui terrasse, Pour regagner l'azur qui vers toi refluait ?
— Oh ! que de fois, à l'heure où l'ombre emplit l'espace, Loin des vivants, dressant sur le fond d'or du ciel Ta grande forme aux bras levés vers l'Eternel, Appelant par son nom l'ange attardé qui passe ;
Que de fois l'on te vit dans les gazons épais Te mouvoir, seul et grave, autour des cimetières, Enviant tous ces morts qui dans leur lit de pierres Un jour s'étaient couchés pour n'en sortir jamais 1
IjO I.liS LÈVRES CLOSES
ri'H.VISrBLE LIE'U.
l'iNvisiBLE lien, partout dans la nature, Va des sens à l'esprit et des âmes aux corps ; Le chœur universel veut de la créature Le soupir des vaincus ou l'insulte des forts.
L'invisible lien va des êtres aux choses, Unissant à jamais ces ennemis mortels, Q,ui, dans l'anxiété de leurs métamorphoses, S'observent de regards craintifs ou solennels.
L'invisible lien, dans les ténèbres denses. Dans le scintillement lumineux des couleurs, Éveille les rapports et les correspondances De l'espoir au regret, et du sourire aux pleurs.
L'invisible lien, des racines aux sèves, Des scves aux parfums, et des parfums aux sons. Monte, et fait sourdre en nous les sources de nos rôvcs Parfois pleins de sanglots et parfois des chansons.