MARCHE FUNEBRE
Les derniers dieux sont morts, et morte est la prière. Nous avons renié nos héros et leurs lois. Nul espoir ne reluit devant nous ; et derrière, Ils ne renaîtront plus, les rêves d'autrefois !
Sur l'univers entier la Mort ouvre son aile Et plane. Sous nos pas le sol dur sonne creux. N'y cherchons plus le pain des jours aventureux. Dans nos veines la sève est morte comme en elle.
Hommes! contemplons-nous dans toutes nos laideurs. O rayons qui brilliez aux yeux clairs des ancêtres ! Nos yeux caves chargés d'ennuis et de lourdeurs, Se tournent hébétés des choses vers les êtres.
Spectre charmant, amour, qui consolais du ciel. Amour, toi qu'ont chanté des aïeux incrédules. Nul de nous ne t'a vu dans nos froids crépuscules. Meurs, vieux spectre gonflé de mensonge et de fiel !
Notre œil n'a plus de pleurs, plus de sang notre artère. Nos rires ont bavé sur ton fatal flambeau. Si jamais tu fis battre un cœur d'homme sur terre, Amour, notre âme vide est ton affreux tombeau.
Le repentir est mort dans nos églises sourdes. Après l'amour est morte aussi la volupté. Nul espoir devant nous; au ciel, nulle clarté. Rions lugubrement dans les ténèbres lourdes.
L'ancien orgueil n'est plus, ô peuples endormis ! Qui flamboyait encor sur votre front naguère. L'orgueil a terrassé les dieux, ses ennemis ; Il est mort de sa gloire en regrettant la guerre.
Aux dernières clartés de nos feux, en troupeau, Mêlés au vil bétail que courbe l'épouvante, Attendons les yeux bas, n'ayant plus de vivante En nous que la terreur qui court sous notre peau.
Quelqu'un sent-il vers l'or frémir ses doigts inertes, Et le honteux prurit crisper encor sa chair? Non, tout désir s'éteint dans nos âmes désertes; Plus rien qui dans nos cils allume un seul éclair.
Soif du sang fraternel, fièvre chaude du crime. Vous attestiez la vie au moins par le combat. Le mal, qui vous leurrait de son sinistre appât, Par deux vertus peut-être ennoblissait l'abîme.
Force et courage en nous sont morts avec le mal. Les vices n'ont plus rien en nos cœurs qui fermente. Sur l'esprit avili triomphe l'animal Qui vers un iinmineut inconnu se lamente.
Qui d'entre nous jamais t'a pris pour guide, honneur? A senti ton levain soulever sa colère ? 11 gît sous nos fumiers, ton dogme tutélaire. Tu dors depuis longtemps, fantôme raisonneur.