DEUXIÈME PARTIE
Rien n'est plus opposé à la vraie pénitence que cette vue delà créature, que nous appelons respec' huiuaiu ; et la raison qu'en apporte saint Ghrysoslome est bien naturelle : Parce que la pénitence, dit-il, est une vertu essentiellement fondée sur le respect que nous avons pour Dieu, ou plutôt n'est rien autre chose qu'un certain respect pour Dieu aimé, révéré, et jugé diene d'être recherché préférabiement à toutes les créatures. Or Dieu conçu de la sorte, et cette préférence due à Dieu ainsi expliquée, exclut nécessairement tous les respects humains. Cependant, chrétiens, il faut l'avouer et le reconnaître avec douleur, c'est un dangereux ennemi que ce respect humain, puisque la grâce, toute puissante qu'elle est, est tous les jours obligée de lui céder, puisque c'est le plus grand obstacle qu'elle trouve dans le cœur de l'homme ; puisqu'elle a besoin, pour le surmonter, de toute sa vertu, et qu'elle n'est jamais [ilus efficace ni plus victorieuse que lorsqu'elle en vient à bout : or, c'est ce qu'elle a fait, et de la manière la plus éclatante, dans la personne de la bienheureuse Madeleine. D'où je conclus toujours que la pénitence de cette sainte nous est justement proposée par le Saint-Esprit, comme le modèle de la pénitence des pécheurs : vérité dont vous êtes déjà persuadés, mais qui vous touchera encore plus sensiblement, à mesure que je vous la représenterai dans la suite de noire Evangile.
Car, prenez garde, s'il vous plaît, Madeleine se sent appelée de Dieu ; et la grâce qui opère en elle, par un mouvement secret, la presse de s'aller jeter aux pieds de Jésus-Christ dans la maison du pharisien. Mais quoi! iia-t-clle se
produire au milieu d'une assemblée, dans un repas de cérémonie? s'cxposera-t-elle à la censure des conviés ? se fera-t-clle passer pour une imprudente et une insensée, après s'être déjà décriée comme une femme perdue ? donnerat-elle sujet de parler à toute une vdie, et que dira-t-on de son procédé ? comment interprétera-t-on cet empressement? quelle matière de discours et de raillerie pour ceux qui, ne pénétrant pas dans ses intentions, jugeront d'une telle action avec malignité 1 Ah ! mes frères, répond saint Augustin, voilà l'ennemi terrible et redouta!)!.; dont il faut que Madeleine, ou plutôt que la grâce triomphe. Celte crainte de la censure et desjugements du monde, ce respect humain, c'est le second démon qu'elle sait vaincre, et dont elle s'affranchit. Elle aété jusqu'à présent une femme mondaine et sans pudeur, dit Zenon de Vérone (cette pensée est belle, et vous paraîtra aussi solide qu'elle est ingénieuse); elle a été jusqu'à présent une femme mondaine, et elle en a relenu le front : voilà pourquoi elle ne sait ce que c'est que de rougir : Frons... meretricis fada est tibi, noluisti erubescefe ' . C'est-àdire, pour appliquer ces paroles à mon sujet, quoique dans un sens bien différent de celui de l'Ecrilure, Madeleine a quitté le luxe d'une mondaine , l'impureté d'une mondaine , l'avarice insatiable d'une mondaine, les artifices et les ruses d'une mondaine, parce que tout cela ne pouvait servir qu'à sa perte et à. sa ruine ; mais elle. s'est réservé le front d'une mondaine pour ne point rougir, parce que cela pouvait lui être encore utile, et était même nécessaire à sa pénitence : Frons meretricis farta est tibi. Et pourquoi, ajoute saint Grégoire, pape, rougirait-elle d'aller trouver Jésus-Christ, et de lui découvrir ses plaies, puisque c'est lui seul qui doit être l'auteur de sa guérison? Non, non, dit ce saint docteur, cela n'entrait pas dans une âme aussi éclairée et aussi solidement convertie que Madeleine ; elle avait trop de sujets en elle-même qui la confondaient, pour en prendre d'ailleurs ; et elle ne crut pas que lien de tout ce qui était hors d'elle lui dût causer de la honte, parce qu'elle savait bien que tout son mal était au dedans d'elle-même : Quia semetipsam graviter erubescebat intus, nihtl es^e credidit nuod verecundarelur forts.
C'est ainsi qu'elle raisonna, et c'est ainsi que l'amour qu'elle conçut pour Jésus-Christ la rendit généreuse ; convertissant en elle (ne vous ofïensez pas de ce terme), convertissant en elle, si j'ose ainsi parler, l'effronterie du péché dans
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POUR LA FÊTE DE SAINTE MADELEINE
une sainte effronterie de la pénitence : car pourquoi ne me serait-il pas permis de m'exprimer de la sorte, puisque TcrtuUien nous parle bien de la sainte impudence de la foi, et que la charité n'est pas moins hardie à mépriser, dans la vue de Dieu, les considérations du monde, que la foi, dans h pensée de cet auteur, à se glorifier des humiliations de la croix ? Mais, me direz- vous, quels respects humains Madeleine eut-elle à surmonter dans la démarche qu'elle fit en se déclarant au Sauveur du monde, et devant une nombreuse compagnie? c'était une pécheresse connue, et qui passait pour telle dans Jérusalem : que pouvait -elle donc avoir à ménager ou à craindre? Ah ! mes chers auditeurs, c'est pour cela même que, suivant les lois du monde, elle avait tout à craindre et à ménager. Il est vrai, c'était une pécheresse, et une pécheresse connue. Mulier in civitatepeccatrix; mais vous savez ce que produit le péché dans nous, et ce qui serait presque incroyable, si l'expérience ne le vérifiait pas. L'effet du péché, surtout quand il est formé en habitude, est de nous rendre honteux pour le bien, et en même temps hardis et effrontés pour le mal. Au lieu que Dieu ne nous a donné la honte, on, pour parler plus exactement, le principe de hi honte, que comme un préservatif contre le péché ; le péché dont le caractère est de pervertir en toutes choses l'or Jre de Dieu, fait que nous employons cette honte à ce qui devrait être le sujet de notre gloire, je veiLX dire aux exercices et aux devoirs de la pénitence chrétienne, et que nous faisons gloire de ce qui devrait être le sujet de notre honte, c'est-à-dire du péché même. Ainsi un homme du siècle aura fait une profession ouverte d'être impie et libertin, et il ne s'en sera pas caché : forme-t-il la résolution de changer de vie, dès là il devient timide, et n'ose plus, ce semble, paraître ce qu'il veut être et ce qu'il est. Il ne rougissait pas d'une action criminelle, et maintenant il rougit d'une action de piété. De même une femme se sera peu mise en peine de causer du scandale à toute une ville, et en cela elle se sera rendue indépendante des respects humains; mais qu'elle prenne le parti de retourner à Dieu, etqu'on lui parle d'en donner des marques pour satisfaire à l'obligation d'édifier par sa conduite ceux qu'elle a scandalisés par ses mauvais exemples, c'est à quoi elle oppose cent dilOcaités. Elle n'a pas craint de passer pour mondaine, et elle craint par-dessus tout de passer pour dévote, c'est-à-dire pour «ervantetleDieu.
Yoilà le détordre du péché ; mais que fait la
grâce de la pénitence ? elle corrige ce désordre en rétablissant dans nous un ordre tout contraire ; car au lieu que le péché nous rendait hardis pour le mal et timides pour le bien, cette grâce de conversion nous rend hardis pour le bien et honteux pour le mal. Dans l'état du péché nous avions des égards pour les hommes, et nul respect pour Dieu ; et la pénitence, nous inspirant le respect de Dieu, nous affranchit de celui des hommes. En fut-il jamais une preuve plus sensible que l'exemple de Madeleine ? étudions, chrétiens, étudions cet admirable modèle. Elle entre chez le pharisien ; elle paraît dans la salle du festin avec un saint mépris des conviés, sans craindre de les troubler, sans s'arrêter à ce qu'ils diront, sans se distraire un moment en leur rendant des civilités inutiles, et même sans penser à eux : voilà le respect de la créature anéanti. Mais en même temps elle n'ose paraître en face devant Jésus-Christ ; elle se tient derrière lui, les larmes aux yeux : Stans rétro ; elle demeure prosternée à ses pieds : Secuspedes; et elle a tant de vénération pour sa personne, qu'elle n'a pas l'assurance de lui parler : voilà le respect de Dieu rétabli dans son cœur. Elle est exposée à l'injustice d'autant de censeurs qu'elle a de témoins de sa pénitence ; le pharisien la condamne comme une pécheresse, et le blâme en retombe sur Jésus- Clirist même : Hic si esset propheta , scirel utique qtiœ et qualis est millier qiiœ tangit illum, quia peccalrix est^ : Si cet homme était prophète, il saurait que celle qu'il souffre à ses pieds est une femme de mauvaise vie. Sur quoi saint Grégoire de Nysse, prenant la défense de Jésus- Christ, fait une réponse bien judicieuse. Tu te trompes, Simon, dit-il à ce pharisien ; et en voulant raisonner, tu pèches dans le principe : tu crois que Jésus-Christ n'est pas un prophète, parce qu'il souffre que Madeleine l'approche; et c'est pour cela qu'il est prophète, et plus que prophète, puisqu'il a eu la vertu de l'attirer : : car ce don d'attirer les pécheurs et de les sanctifier, est la grâce particulière des prophètes et des hommes de Dieu. Ainsi le pharisien tomba dans une double erreur : car il ne crut pas Jésus-Christ prophète, et il l'était ; il crut Madeleine pécheresse et elle ne l'était plus; il jugea ce qui n'était pas, et il ne connut pas a qui était : mais quoi qu'ilensoit, Madeleine méprisa ses jugements et ses erreurs ; et animée du seul amour de Dieu qui la possédait, elle s'alla jeter aux pieds de Jésus-Christ : voilà ce qui s'appelle une pénitence généreuse, etce que nous
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POUîl LA FÊTE DE SAINTE MADELEINE
sommes indispensablemenl obligés d'imiter. Car soyons bien persuadés, chrétiens, de cette maxime, et établissons-la comme une des règles les plus certaines de notre vie : tandis que le respect humain nous dominera , tandis que nous nous rendrons esclaves des jugements des hommes , taudis que nous craindrons d'être raillés et censurés, quoi que nous fassions, nous ne sommes point propres pour le royaume de Dieu. Qu'est-ce qui arrête aujourd'hui les effets de la grâce dans la plupart des âmes? qu'est-ce qui empêche mille conversions, qui se feraient infailliblement dans le monde ? un respect humain. Un homme dit : Si je m'engage une fois amener une vie chrétienne et régulière, quelle figure ferai-je dans ma condition? Une femme dit : Si je renonce à ces visites et à ces divertissements, quelles réflexions ne fera-t-on pas? On se donne l'alarme à soimême ; on se demande : Comment pourrai-je soutenir la contradiction et les discours du monde ? avec cela il n'y a point de bons désirs qui n'avortent, point de résolutions qui ne s'évanouissent, point de ferveurs qui ne s'éteignent. On voudrait fcien que le siècle fût plus équitable, et que, sans choquer ses lois ni s'attirer ses mépris, il y eût, non-seulement de la sûreté, mais de l'honneur même selon le monde, à prendre le parti de la vraie piété : car on sait que c'est le meilleur parti; on se tiendrait heureu.\ de l'embrasser, et on ne doute point que l'on n'y trouvât des avantages bien plus solides que partout ailleurs ; mais la loi tyrannique du res;pcct humain nous retient ; et l'on aime mieux, en se perdant, se soumettre à cette loi, que de se maintenir dans sa liberté en sauvant son âme. Or, c'est cette loi, chrétiens, qu'il faut combattre et détruire en nous par la loi souveraine de l'amour de Dieu. Que dira-t-on de moi si je change de conduite? on en dira tout ce qu'on voudra ; mais je veux être fidèle à mon Dieu : or je ne puis lui être fidèle, et avoir ces complaisances pom- les hommes ; c'est saint Paul qui me l'apprend : Si hominibus placerem, Cliristi servus non essem K 11 faut donc que je sois résolu à déplaire aux hommes, à être raillé etcontredit des hommes, pour commencer de vivre à Dieu. Mais je ferai parler de moi dans le monde : le monde parlera selon ses maximes, et moi je vivrai selon les miennes. Si le monde est juste, s'il est chrétien, il s'édifiera de ma conduite ; et s'il ne l'est pas, bien loin de chercher à lui plaire, je dois l'avoir en horreur. Or il ne l'est pas, et il est même perverti jus-
qu'à ce point, de ne pouvoir souffrir la vertu sans la censurer : il faut donc que je le réprouve, et que je le déteste lui-même. Mais je passerai pour un esprit léger, pour un esprit faible, ou pour un hypocrite. Si je suis tel que je dois être, toutes ces idées s'effaceront bientôt, et ma conduite répondra à tous ces reproches. Mais quoi que je fasse, on me méprisera. Que je sois mépinsc, j'y consens ; je ne le puis être pour un meilleur sujet. N'est-ce pas pour cela que je suis chrétien ? Dans la religion que je profosse, les mépris du monde sont plus honorables que tous ses éloges.
Mais cette résolution que je prends est bien difficile à soutenir. Difficile, chrétiens ? voua vous trompez : permettez-moi de vous le dire. Rien n'est plus aisé ; car ce que vous voulez faire pour Dieu, ne l'avez-vous pas fait cent fois, et ne le faites-vous pas encore tous les jours pour le monde et pour les intérêts du monde? j'en appelle à votre témoignage. Y a-t-il respect humain que vous ne surmontiez pour une fortune temporelle, que vous ne surmontiez pour une passion, que vous ne surmontiez pour votre santé, et cela sans peine ? Or, il est bien indigne que vous trouviez difficile pour Dieu, ce qui vous devient si facile pour mille autres sujets. Mais quand la chose serait aussi difficile que vous le préfendez, n'est-il pas juste que vous fassiez quelques efforts pour le salut ? n'est-ce pas une assez importante affaire, et pouvez- vous en acheter trop cher le succès ? Dieu n'est-il pas un assez grand maître ; et quand il s'agit de rentrer en grâce avec lui, qu'y a-t-il d'ailleurs à ménager ? Cependant, chrétiens, il reste encore un dernier caractère que doit avoir notre pénitence, comme celle de Madeleine, qui fut une pénitence efficace ; et c'est ce que je vais vous expliquer dans la troisième partie.