SUR LE ZELE
en est rcspril. Ainsi, dans la doctrine de saint Paul, le ziMe nu^mc de la conversion des pécheurs, *ini devrai! ^Irc, ce semble, le pins ardent et le plus libre, veut-il néanmoins des inéuagemonls sages et si nécessaires, que sans cela, tout divin qu'il est, il deviendrait nonseulement inelMcace, mais intolérable et odieux. Ainsi de tout temps les hommes apostoliques, dans la poursuite des plus saintes entreprises, ont-ils cru, si j'ose parler ainsi, devoir humaniser leur zèle, pour lui donner cet attrait et celte gr;\ce dont ils étaient [jcrsuadés que dél)ondait sa force. Il est donc question de trouver le corrcctil', mais le correctif infaillible et sur, de tous les mouvements trop vifs et trop impétueux du zèle, quoique véritable, dont on se sent animé pour les autres; et je dis encore que c'est le zèle qu'on doit avoir pour soi-même: en voici la raison, qui comprend dans un seul point les plus excellentes instructions.
C'est que tout homme zélé |)0ur soi-même, quelque bien qu'il se propose et qu'il envisage hors de soi, a toujours en vue cette grande maxime, de ne risquer jamais la charité, et d'abandonner plutôt tout le reste que d'exposer cette vertu, qu'il regarde comme le fondement et la base de tout ce qu'il prétend édifier. 11 dit surtout et partout, avec l'Apôtre : Quand je parlerais le langage des anges, quand je ferais des miracles dans le monde, si je n'ai la charité, je ne suis rien. Or, la charité a toutes les qualités qui doivent faire dans une fime cet admirable tempérament que nous cherchons ; et il est impossible que le zèle dégénère dans aucune des extrémités à quoi il est sujet, tandis que la charité le dirige. Car prenez garde, chrétiens : le zèle dont on se sent ému h l'égard du prochain, quand il abonde, est naturellement impatient, précipité, aigre, impérieux, défiant, incrédule, facile à s'offenser et à se piquer : voilà ses défauts, ou, pour mieux dire, ses excès. Mais par des caractères bien opposés et bien remarquables, la charité, selon saint Paul, est patiente, humble, simple, sans fard, sans aigreur, ne s'emportant jamais, ne s'élevant jamais, se réjouissant du bien, croyant peu le mal ; en sorte que nous y trouvons tous les adoucissements qui doivent perfectionner notre zèle. Etudions tous ces traits, mes chers auditeurs, et ne négligeons pas des règles aussi essentielles et aussi importantes que celles-là.
Le zèle, je dis le zèle de la perfection d'autrui, eât naturellement impatient, car on en voudrait voir d'abord le succès ; on voudrait qu'au moment qu'on a parlé, la face du monde chan-
gcAt, qu'il n'y eût plus d'abus, plus de désordres, dès qu'on les a condamnés ; et parce qu'on n'y voit pas les choses sitôt disposées, non-seulement on se rebute, mais on vu conçoit (h; la peine contre les personnes, mais on en témoigne du dépit, mais on éclate et on s'emporte : pourquoi? parce qu'on ne sait pas conserver la charité, celte charité patiente, et qu'on ne l'appelle pas à son conseil. Or, voulez-vous, mon frère, disait saint Augustin, être |)lus modéré et plus patient dans votre zèle ? considérez l'éternité de Dieu : Vis esse louganimis? Vide œler' nitatem Dei. Car, à le bien prendre, votre zèle n'est inquiet et empressé que parce que votre vie est courte ; et cette impatience que vous faites paraître quand on ne se corrige pas aussi promptement que vous le voulez, est même une marque du sentiment que vous avez de la brièveté de vos jours. Mais Dieu, dont la durée est éternelle, a un zèle paisible et tranquille : comme tous les temps sont à lui, ce qu'il ne fait pas dans un temps, il le fait dans Viriive ; ce qu'il n'obtient pas aujord'hui, il se réserve à l'obtenir demain ; et sa patience à supporter le mal, bien loin d'être un faible qui l'humilie, est un attribut dont il se fait honneur. Entrez donc dans la pensée de cette sainte éternité, si vous voulez que votre zèle ait le calme de cette divine tranquillité : Vis esse louganimis ? Vide œteniitatem Dei. C'était le raisonnement de ce saint docteur ; mais, sans remonter jusqu'à l'éternité de Dieu, j'ai bien plus tôt fait de me rabattre sur moimême, et de me dire : A quai bon ces inquiétudes et ces empressements? est-ce ainsi qu'agit la charité, ou est-ce ainsi que le Dieu de charité en use à mon égard ? Si son zèle pour moi s'était lassé en tant de rencontres et sur tant de sujets, où en serais-je ? pourquoi mon zèle pour les autres aurait-il moins de constance ? Dieu m'a attendu des années entières, et le moindre retardement me pousse à bout. J'ai résisté au zèle de Dieu, et je ne puis souffrir qu'on résiste au mien : est-il rien de plus injuste ? Et voilà, chrétiens, sur quoi saint Paul fondait ce point de morale si paradoxe dans la spéculation et si vrai dans la pratique, quand il disait qu'encore que le zèle soit prompt et ardent, la charité est patiente ; et que c'est à la patience de la charité d'arrêter la promptitude et l'ardeur du zèle : Charitas patiens est ' .
Comme notre zèle est impatient, par une suite nécessaire il devient chagrin, fâcheux, mortifiant, plein d'amertume, toujours sur le ton de l'invective et du reproche ; en sorte qu'il semble
> 1 Cor., xtu, é.
SERMON POUR LE UJNDT DE LA TnOISlP:ME SEMAINE.
qu'on se fasse un plaisir d'adristei" le procliain en le réformant, au lieu do le consoler en lui inspirant de la confiance et en rencourageant. Car vous savez combien ce caracti'Te de zMe est ordinaire, et quelle peine les Ames souvent les mieux intentionnées et les plus droites ont ?i s'en défendre. De dire, chrétiens, que le zèle du Sauveur des hommes n'a point été de cette nature ; qu'au contraire, c'est par un zèle de douceur qu'il a fait profession de les gagner, et qu'il les a en effet gagnés ; que quehjue ardeur qu'eût cet Homme-Dieu pour les intérêts de son Père, quelque horreur qu'il eût des scandales qui se commettaient dans le monde, quelque austérité de mœurs et de vie qu'il prétendit établir (trois choses infiniment capables d'exciter le feu divin qui le brûlait, et de l'enflammer), rien néanmoins de tout cela n'a aigri son zèle ; mais que de là môme il a tiré des raisons pour l'adoucir, sachant fort bien qu'une loi aussi sévère que son Evangile ne réformerait jamais le monde, qu'autant que la douceur de sa conduite la rendrait aimable ; que l'horreur qu'il avait des scandales, séparée de cette douceur, irait à exterminer les scandaleux, et non pas les scandales mômes ; et que l'ardeur dont il était animé pour les intérêts de son Père céleste serait un feu dévorant qui consumerait et qui ne purifierait pas. De dire encore que c'est par cette douceur que son zèle a été tout-puissant, qu'il a fléchi les cœurs de bronze, qu'il a attiré les publicains, qu'il a sanctifié les pécheresses, qu'il a opéré les plus grands miracles de conversion ; qu'au reste il n'est pas croyable que notre zèle doive réussir par d'autres voies que le sien, ni que notre sévérité soit plus efficace ou plus heureuse ; de parler, dis-je, de la sorte et de vous proposer ce modèle, ce serait une espèce de démonstration dont il n'y a personne qui ne dût être touché. Mais laissant toute autre preuve, j'aime mieux en revenir toujours au môme principe, qui, dans sa simplicité, a quelque chose et de plus sensible et de plus pénétrant. Car enfin, mon frère, puis-je dire à tout homme zélé pour les autres jusqu'à l'excès, consultez-vous vousmême, et soyez vous-même votre juge? Dans quelque disposition que vous soyez à profiter du zèle des autres pour votre avancement et pour votre perfection, vous voulez qu'on vous ménage, vous prétendez qu'on ait pour vous des condescendances et des égards ; vous ne vous accommodez pas de cette exactitude rigoureuse et pharisaïque qui ne garde aucune mesure ; vous ne pouvez supporter que l'on vous traite avec hauteur : s'il s'agit de vous faire une remontrance
et de vous donner un avis, vous croyez avoir droit d'exiger qu'on prenne votre temps, qu*OD entre dans votre esprit, qu'on étudie votre humeur; si l'on en use d'une autre manière, bien loin de vous ramener à l'ordre, on vous révolte. N'est-il donc pas juste que vous vous imposiez la même loi ? vous demandez que l'on compatisse à vos faiblesses : pouvez-vous donc vous dispenser de compatir aux faiblesses de votre prochain ? Nonne ergo oportuit et te misereri conservi tui^, concluait notre divin Maître, après nous avoir proposé la parabole de ce débiteur qui ne voulut pas ren)ettre une dette qu'on lui avait remise ? Est-il raisonnable que, pour guérir les plaies de vos frères, vousn'euiployiez que le vin, tout pur et tout aigre qu'il peut être, et que votre délicatesse aille au même temps à vouloir pour votre guérison qu'on ne verse que l'huile sur vos blessures? Ne faut-il pas que votre douceur, selon la belle règle du grand évêque de Genève, soit le premier appareil des plaies dont vous entreprenez la cure ? Or, si celte règle convient [)artoul, et à l'égard de toutes sortes de sujets, beaucoup plus, dit saint Grégoire, pape, convient-elle à l égard de ceux qui, dominés par de longues habitudes, et après avoir vécu dans de grands désordres, formemt enfin la géuéieuse résolution de quitter leurs premiers engagements et de retourner à Dieu. Comme ils sont plus faibles, ils ont plus besoin d'être aidés, d'être soutenus, d'ôlre encouragés. Non pas qu'il faille manquer de fermeté ; mais il y a une fermeté sage, une fermeté qui sait s'insinuer, qui sait se faire aimer, et faire aimer à ceux mêmes que l'on corrige, la salutaire correction qu'ils reçoivent. Si vous les rebutez par un zèle dur et impitoyable, vous leur donnerez horreur du remède, vous les éloignerez du sacrement ; ils se replongeront dans le même abîme, dans les mêmes désordres ; ils abandonneront tout. Ah ! combien de pécheurs touchés de Dieu auraient consommé l'ouvrage de leur conversion, s'ils étaient tombés entre les mains d'un ministre plus patient et plus compatissant? mais parce que celui qu'ils ont rencontré les a contristés, lésa chagrinés, les a désespérés, plus de pénitence pour eux pendant la vie, et peut-être plus de pénitence même à la mort.
Je sais que cette charité qu'inspire le vrai zèle, et qui lui est si propre, demande bien des ménagements et bien des réflexions. Je sais que, pour ne se pas échapper quelquefois, il faut bien s'étudier soi-même, et être bien maître de soi-même. Mais, mon cher auditeur, de quoi
I Matth. XJUi, 83.
SUR LA PARFAITF ORSERVATION DE LA LOL 379
8'a^il-il? il s'agit de gagner votre ivr-re ;\ Dieu i dis-je ? dont vous avez brrtié vous-in<^mc sur la
/.Ut /•(//«*• f m //«//rm /«//m'. Il s'agit do le reli- terre. Uendez-iions sensibles aux inli'^ièts de
rer de la voie de pertiilion, et de le ramener votre gloire, sensibles aux inléiùls du proeliain,
dans les voies de Dieu. Le laissere/-vous périr sensibles h nos propres inlérùls ; et nous n'épar-
puur ne vouloir pas vous laire à vous-niènio guerons rien |)0ur des ûrncs qui vous doivent
quelque violeuee, après (pi'il en a eoilté h Jésus- élcruellenicnt glorilier, [)0ur des Ames avee qui
Christ tout son sang pour le sauver? Allumez,, nous devons èlre éternellement unis dans le
Seigneur, allumez dans nos cœurs ce leu divin, ciel, [)Our des ûuies dont la sanctilication et le
ce saint zèle dont brûlait votre propbète ; que salut, après avoii- été le sujet de nos soins, deviendra le gage de noire l'élicilc éternelle, où
iMMUi., xviii, 16. nous conduise, etc.
SERiMON POUR LE i\lRRCRRl)T DE LA THOISIÈME SEMAINE
SDK LA PAKFAliE UliSEKVATlON DE LA LOI.
ANALYSE
Sbjït. Des doeleurs et des pharisiens venus de Jérusalem s'adressèrent à Jésus-Christ, et lui dirent : Pourquoi vos disciples it >:' ll'-l7^■ les traditions des anciens ? Mais il leur répondit : Pourquoi vous-mêmes violez-vous le commandement de Pieu pour suivre voire tradition ?
Nous tombons ilans un désordre tout opposé à celui des pharisiens. Car le désordre des pharisiens était de s'attacher aux petites choses et de négliger les grandes ; et le nôtre est de nous borner queliiuefois tellement aux grandes, que nous croyons pouvoir impunément mépriser les petites. Or, sans pi\rlor des pharisiens, mais de nous-mômes, j'entreprends de vous faire voir dans ce discours que de manquer volontairement ( l liabitucllement aux moindres devoirs, c'est s'exposer à violer bientôt et en mille rencontres les plus grands préceptes de la loi. Complimenta la reine.
Division. L'homme est orgueilleux, et il est aveugle. Son orgueil le porte à l'indépendance, et lui donne un penchant secret à s'affranchir de la loi. Son aveuglement l'empjchc de bien connaître ses devoirs, et de bien discerner ce qu'il y a de plus ou de noins essentiel dans la loi. Or, je disciuc de s'assujettir aux moindres obligations de la loi, c'est un préservatif nécessaire, et pour réprimer l'orgueil de notre cœur: première partie; cl pour corriger les erreurs de notre esprit, ou pour en prévenir les suites funestes : deuxième partie.
Prfmif.he p.\rtie. Fidélité aux moindres obligations de la loi, préservatif nécessaire contre l'orgueil de notre cœur. A remonter jusciu'à la source de la corruption de l'homme, il est évident que le premier de tous les désordres, c'est l'orgueil ; eî ((ue le premier effet de l'orgueil, c'est lamour de l'iiiilépendance et de la liberté. Cependant il y a des lois d'une autorité si vénérable et d'une obligation si bien fondée dans les principes de la raison, que ([uelque passion que nous ayons pour la liberté, nous ne pouvons presque nous départir de l'attachemenL respectueux et de la soumission qu'elles exigent de nous ; et ces lois sont celles de la religion et de la conscience. Voilii donc comme une espèce Hi com!)at dans i'Iiomme entre son orgueil et sa raison : sa raison, qui veut qu'il se soumette ; et son orgueil qui ne le veut pas. Qui l'emporte des deux ? ni l'un ni l'autre, si nous avons égard aux commencements, parce que d'abord ils sont presque l'un et l'autre d'égale force. Mais voici ce qui arrive quand l'homme commence à quitter Dieu : c'est qu'il observe les grandes choses avec ([uelquc fidélité, et qu'il ne se (ait [ilus une règle de garder les petites. Pour ne pas absolument se soustraire à la loi de Dieu, il se soumet aux premières ; et |)our ne pasausM capliver entièrement sa liberté, il néglige les autres. De là que s'ensuit-il 'l c'est que, par cette li!)erlé présom|ilueuse on pour mieux dire par ce libertinage qui lui fait négliger certaines obligations moins importantes et moins étroites, il vient infin à tout entreprendre contre la loi de Dieu.
En effet, dit saint Bernard, le juste par état et le pécheur par état marchent de telle sorte dans le chemin ou du vice ou de la vertu, qu'ils n'en sont pas même fatigués. Mais il y en a qui souffrent, et ce sont ces chréliens imparfaits qui voudraient tenir le milieu, c'est-à-dire qui voudraient secouer le joug de la conscience et de la religion dans les petites choses, etqui ne voud.-itienl pas le rompre dans les grandes. Car ils ont à souffrir de tous les côtés: du côté de la grâce, à laquelle ils résistent ; et du côté de la passion, qu'ils ne satisfont pas pleinement. Or, prenez garde, poursuit saint Bernard : comme cet état est un élat de violence, il ne peut pas durer. Bientôt la passion et l'amour de la liberté prévaut ; et voilà d'oii sont venus presque tous les scandales et tous les désordres qui ont éclaté dans le monde.
De là, les grands attentats de l'hérésie. Exemple de Luther. Son obstination à refuser de se soumettre sur un pofnîqui du reste n'était pas essentiel dans la religion, et qui regardait les indulgences, fit dans la suite, de ce catholique et de ce religieux, un apostiit et un hérésiarque.
Delà, les prodigieux égarements de l'impiété. Par où tant d'impies ont-ils commencé à perdrelafoi? par (juelqife-. raiîiôvies ie certiines dévolions populaires, ou par quelque autre principe qui leur semblait aussi léger et qui pouvait l'être.
De là, les affreux relâchements de la discipline de l'Eglise. Ils ne se sont pas introduits tout à coup par un sotrièvomeav ?■' ' et général des fidèles, et par une rébellion formée contre les saintes lois que l'Eglise leur prescrivait; mais, suivant la reni:iujuo desaint Bernard, par des exemptions en apparence respectueuses, que chacun sous divers prétextes a voulu s'accorder, ou m i:i.; fl m obtenir des puissances supérieures au préjudice du droit commun. Dispenses dont le même Père se plaignait si hautenie.it dans une lettre qu'il en écrivit à un grand pape.
De là, la ruine particulière de tant d'âmes. Car on ne se pervertit pas dans un moment ; mais il y a, dit saint Grégoire pape, on apprentissage pour le vice comme pour la vertu, et c'est par la vanité que nous nous laissons conduire à l'iniquité : A vanitate
si-r.M(i.N' iori\ M-: mkkciu!:[)1 di: \.\ ïi'.oiMî-.rr sr^^fAiNE.
ad tniqiiUalem. Une parure immodeste, une lecture agréable mais dangereuse, une conTcrsslion libre, un commerce honnête ea apparence avec telle personne ; voilk la vanité : mais c'est re qui vous rt'm|tlira de vous-même et de l'amour du monde, ce qui \ous retracera dans l'esprit les plus sales idées, ce qui fera naître dans votre roeiir les désirs les plus criminels, enfin ee qui allumera dans vous une passion dont vous ne serez pres(|iie plus le maître, et qui vouscm|iortera aux derniers excès.
tVcst à quoi vous ne pouvez trop prendre gard» Il est vrai que, pour observer jusques aux moindres devoirs, il en doit coûter bien des violences ; mais l'Evangile ne nous cnsei^çne point d'autre voie du salut que la voie étroite, et Jésus-Chrirt nous avertit qu'il faut faire effort pour entrer dan^ le royaume des cicux. N'espérons pas d'en élargir la porte; mais disons plutôt ; Le chemin du salut est étroit, je dois donc aussi resserrer ma conscience. Car il n'y a point de danger pour moi à me restreindre dans les bornes de mon devoir, au lieu que je dois tout craindre si je viens jamais à les franctiir. Je ne puis être trop soumis h Dieu ; mais je cours risque de me perdre, si je ne le suis pas assez. Ah 1 chrétiens , on cherchait autrefois des remèdes pour bannir les scrupules du monde; et moi je voudrais que ce qui s'appelle le monde fut aujourd'hui rempli de scrupules.
Dki;xik'mg partie. Fidélité aux moindres obligations de la loi, préservatif nécessaire contre l'aveuglement de notre esprit. Rien où les hommes soient |)lus sujets à se tromper qu'en ce qui regarde la conscience et la religion. Si donc nous n'apportons ua soin exln-me à nous préserver des illusions où noire aveuglement peut nous conduire, il est immanquable que nous nousj ti inpcrons. Et comment ? non pas, dit saint Hernard, en supposant pour grandes les fautes qui sont légères de leur nature; car il est rare que nos erreurs nous mènent là : mais en supposant pour légères celles qui sont en effet grièves et impirtantet. Illusion très-commune. Et parce quecette ignorance ne nous justifie pas, et que c'est un aveuglement, ou affecté par malice, M formé par néglifjence, on se précipite, sans y penser, dans l'abîme de perdition.
Mais qu'un homme se fas<o une loi de ne rien négliger, jusqu'aux plus petits devoirs, cette loi le met à crnivcrt de tout : et quand il serait du reste rempli d'erreurs, il ne s'égarera jamais, parce que la loi qu'il s'est prescrite lui servira de guide.
Nous n'avons que trop d'exemples (pii nous montrent que le relâchement sur certains points estimés peu nécessaires, est un des pièges les plus dangereux pour nous surprendre, et pour nous faire tomber dans les plus grands di'sordrcs. En voulez-vous par rapporta la religion 'f Exemple de ce catliolique ignorant dont parle saint Augu>tin. Un manichéen l'ayant fait convenir qu'un aussi petit insecte que la mouche n'avait pas été créé de Dieu, et le conduisant de l'un à l'autre, lui fit enfin avouer que Dieu n'était pas le créateur de 1 homme. Exemple de l'hérésie arienne. Sur quoi roulait alors tout le schisme du monde chrétien '^sur un seul mol, savoir ; si le Verbe devait être appelé cansubstajitiel h son Père, ou semblabl en substance. Qu'importe? disaient les uns, peu éclairés ; une différence si légère doit-elle troubler le repos de l'Eglise ? Mais saint Athanase, mieux instruit, leur faisait voir qu'en négligeant un seul mot, ils ruinaient tout le fondement de la religion chrétienne. Et n'est-ce pas ainsi qu'en mille rencontres les ennemis de l'Eglise, pour éluder ses décisions sur certains articles, les ont traités de questions vaines et inutiles"?
Que n'ai-je le temps d'apidi(iucr aux mœurs ce que j'ai dit de la foi ! Combien ae péchés, toujours griefs dès qu'ils sont volontaires, l'ignorance nous fait-elle mettre au nom:)rc des petits péchés ? Combien d'autres dont nous mesurons la grièveté ou la légèreté, non, suivant ce qu'ils sont en effet dans les conjonctures présentes, mais selon nos idées et les désirs de notre cœur? Exemples de ces deux genres de péchés.
Le remède, ô Dieu, c'est de ne me permettre jamais quoi que ce soit qui puisse en quelque sorte blesser votre loi. Autrement ma perte est inévitable. Car pour me garantir des chutes fatales dont je suis menacé, il faudrait, ou que je ne fusse plus exposé aux erreurs de mon esprit, ou qu'une étude constante et assidue suppléât aux lumières qui me manquent. Or je ne niàs esjiérer l'un, ni compter sur l'autre. Le plus court et le plus sur est de m'interdire tout |)éché. Alors je n'aurai plus besoin, quand il s'agira de votre loi, de l'examiner de si près. Je pourrai compter sur vous et sur moi-même: sur vous, parce que vous n'abandonnez point une âme fidèle ; sur moi-même, parce que j'aurai le plus assuré préservatif contre la fragilité et le penchant de mon cœur.
Heureux, mes frères, si vous entrez dans ces sentiments ! Mettez-vous en état par lii d'entendre de la bouche de Jésus-Christ cette consolante parole : Don serviteur, vous avez été fidèle en peu de choses, prenez possession de mon royaume céleste ; et goùtez-y une félicité éternelle.
A.ceuteruntad Jesum ab JerosolymU seriba et pharisai dieenles : craiffnaicnl DOÎnt, Ic iOUF même dU Sabbat, de Quare disdpuli lui transgrediunlur tradilionem semorum t Ipse aulem ° ' . . *;. ., . ,
respondens, ail illU : Quart et vos transgrediminimandalum Dei COmineitl'e UGS injUStlCCS ; llS reprenaient ICS
propier iradiiionMn vesiram t apôtrcs dc nc lavcr pas Icurs mains avant le
Des docteurs et des pharisiens venus de Jérusalem s'adressèrent rCpaS, Hiaîs ils Contrevenaient eUX-mêmCS aU
à Jésus-Christ, et lui dirent : Pourquoi vos disciples violent-ils les ' , i r\- i i • i-
traditions des anciens ? Mais il leur répondit . Pourquoi vous- COmmandeiUCnt dC DieU le plUS mdlSpensable,
mêmes violez-vous le commandement de Dieu pour suivre votre q^j (jgj J'honOrer SOH oère Ct Sa mèrC. DUiS-
trààitioni (Saint Matlh.. ch&p. XV, 3.) ,., .. /..,. ...
qu ils apprenaient aux enfants a les traiter avec
Madame , dureté ct par une fausse religion, ou plutôt, par
C'était un des caractères de la fausse dévotion, une ingraliliule digne de tous les cliAtiments du
ou, si vous voulez, de l'hypocrisie des pharisiens. Ciel, h les abandonner dans le besoin, et à leur
de s'attacher scrupuleusement aux traditions refuser les secours dont ils leur étaient redeva-
qu'ils avaient reçues de leurs pères, et de violer blés : tel était, dis-je, le désordre de ces sages
au même temps, sans scrupule, les plus iinpor- du judaïsme. Que fait aujourd'hui le Sauveur
tantes obligations de la loi de Dieu. Ils payaient du monde ? Condamne-t-il absolument cette ré-
jusqu'à la dîme des plus petites herbes, mais ils gulaiité qu'ils faisaient paraître à observer toutes
manquaient de charité pour le prochain ; ils les traditions des anciens, ct toutes les cérémo-
observaient le sabbat avec une exactitude qui nies qui leur étaient prescrites ? Non, chréliens:
allait presque jusqu'à la supoisUlion, mais ils ne souverain législateur, il voulait que toute la loi
* La reia«. fùl uccomplic jusques à un point ; mais, par ua9
SUR LA PAIIFAITK ORSFRVATION DK F.A LOI.
conduite pleine <lV<init<^ et de sa;;;csse. il loue dans ses ennemis niômes ce qu'il y a de loua- » ble, et il blAine seulement ce (ju'il y a de criminel et de vicieux. Il approuve ce qu'ils font, et il le«n- reproche ce ([u'ils ne font p;is. En comparant deux sortes de devoirs, dont les uns ont pour objet les points de la loi les plus essentiels, €l les antres rej^ardent les articles les moins nécessaires, il leur fait entendre qu'il faut d'abord praliquerceux-I;\etne pas ensuite omettre ceuxci : Hœc oporliiit facerc, et xlla non omittere i. Par où, mes frères, il nous apprend à nous préserver nous-mtMnes d'im désordre tout opposée celui des pharisiens, mais assez counnim dans le monde, je dis dans le monde chrétien. Car le désordre des pharisiens était de s'attacher aux petites choses et de négliger les grandes ; et le nôtre est de nous borner quelquefois tellement aux grandes, que nous croyons pouvoir imjnmément mépriser les petites. Mais moi je prétends qu'il y a entre les unes et les autres une telle liaison, que de manquer volontairement «t habituellement aux moindres devoirs, c'est s'exposer à violer bientôt et en mille rencontres les plus grands préceptes, et ce que la loi nous or-
* donne sous de plus grièves peines. Voflà le sujet
• que j'entreprends de traiter dans ce discours ; et en le traitant, Madame, quelle consolation pour moi de parlera une reine, ou devant une reine qui, sur le trône, et malgré tous les dangers delà cour, sait si bien rendre à Dieu ce qui lui est dû ; qui, fidèle à la loi et à toute la loi, va bien «ncore, dans la pratique, au delà de la loi ; en un mot, qui, par la plus rare et la plus merveilleuse alliance, réunit dans son auguste personne tout l'éclat de la grandeur humaine, et tout le mérite delà sainteté chrétienne ! Ce n'est donc point ici pour vous. Madame, une morale trop sublime et nouvelle ; mais sans que ce soit une morale nouvelle, ni trop relevée pour Votre Majesté, elle y trouvera toujours de quoi animer de plus en plus la ferveur de sa piété. Saluons d'abord Marie, et lui disons : Ave, Maria.
Je dis, chrétiens qu'il est infiniment dangereux de négliger dans la voie du salut les petites choses ; et qu'en tout ce qui touche la religion et la conscience, il n'y a rien de si léger qui ne mérite nos soins, et qui ne demande une fidélité parfaite et une entière soumission. Je fonde cette importante maxime sur deux principes : l'un est l'orgueil de l'homme, et l'autre est son aveuglement. L'homme, de lui-même, est orgueilleux ; et que fait en lui son orgueil ? il le
» Matth., xxiii, 23.
porte à l'indépendance, et lui donne nu penchant secret h s'émanciper et à .s'affranehir de la loi. Ce n'est pas as.sez : outre que l'homme est orgueilleux, il est aveugle ; et que fait en lui son aveuglement ? il rempôchc de bien connaître toute l'élendue de ses devoirs, et <le bien discerner ce (pi'il y a de plus ou de moins essentiel dans la loi. De là je forme deux propositions qui contiennent tout le fond de ce discours , cA qui en feront le partage. Car je prétends qu'un préservatif nécessaire pour réprimer l'orgueil de notre cœur, c'est de l'assujettir aux moindres oblig itions de la loi : vous le verrez dans la première partie. J'ajoute que nous ne pouvons mieux corriger les erreurs de notre esprit, ou en prévenir les suites funestes, que par une obéissance exacte aux plus petits devoirs de la loi : je vous le irv)ntrerai dans la seconde partie. Rendez-vous attentif à l'une et à l'autre ; et quoique cette matière n'ait pas peut-être d'abord de quoi frapper vos esprits, vous en comprendrez néanmoins bientôt toute la conséquence.