LE POÈTE CROTTÉ
A Monseigneur le Duc de Rets2.
Dans cette satyre joyeuse,
Plusieurs se sentiront pincer D’une façon ingénieuse,
Qui ne pourront s’en offencer.
lvon, ma petite camuse,
De grâce , enfle ta cornemuse,
Pour entonner d’un chant falot ,
Non les débauchés de Bilot ,
i. Le poète crotté, c’est celui qui, crotté en archidiacre, parceque autrefois les archidiacres faisoient leurs visites à pied, en toutes saisons, comme
. Pelletier, crotté jusqu’à l’échine ,
Va mendier son pain de cuisine en cuisine;
c’est le méchant poète , porteur de rogatons , qui s’est rendu ridicule ; c’est e nfi n ce qu’on appeloit un rimeur de balle. (Y. Furetière, aux mots crotté, archidiacre , rogaton....) Dans le supplément mss. au Menagiana (Bibl. imp.), on lit: « M. Despréaux a outré les caractères aussi bien que Molière. Il a peint les gens plus ridicules qu’ils n’estoient. Il a dit, par exemple, que Pelletier le poète alloit de cuisine en cuisine, et il n’a presque jamais mangé hors de chez lui. »
■2. Yoy. la note i, p. 3.
Le Poëte
Qui , prest de descendre en l’Averne , Estendu contre une taverne Pont il adoroit le locquet ,
En jettantle dernier hocquet,
Comme il entendit crier : Masse !
Soudain d’une voix graisle et basse Respondit: Toppe ! et puis mourut P une broche qui le ferut ;
Non, dis-je, pour prosner sa gloire A vaincre Bacchus mesme à boire,
Mais pour chanter et mettre au jour L adieu du poëte à la cour.
Mon duc , de qui , sans flatterie ,
Picqué d’une noble furie ,
J esleverois le nom aux cieux ,
A la honte de tous les dieux,
Si les réglés de la satyre Aucun bien pouvoient laisser dire,
Pans vostre mal vueillez ouyr Ces vers faits pour vous resjouyr.
Peut-estre que vos médecines ,
Vos bains , vos huylles , vos racines N apporteront pas tant du leur A soulager vostre douleur,
Puis qu’on tient pour chose certaine Que, pourappaiser toute peine,
Le plaisir est un appareil'
Qui n’a nul remede pareil.
Quant est de moy, malgré ma jambe Ou le feu Sainct-Antoine flambe *,
Malgré mon pauvre bras demis ,
Au grand regret de mes amis,
i. Saint-Amant parle ici d’une plaie à a jambe qu’il rapportée d’Angleterre.
CROTTE
En maint endroit leur rime platte Me fait espanouyr la ratte.
Mais il est temps de commencer :
Debout , Margot , il faut dancer.
Lors que ce chardon de Parnasse 1 Ce vain espouvantail de classe ,
Ce pot-pourry d’estranges mœurs,
Ce moine bourru des rimeurs ,
i. L’auteur désigne ici Maillet, ce poète dont nous avons parlé note i, p. i3g. Nous ajouterons, pour compléter le portrait qu’en fait Saint-Amant, ce qu’ont dit de lui Fr. Colletet (loc. cit .) et Théophile : « Je ne sçay pas comme il se pourroit desmesler d’un compliment amoureux , car, h ce que m’a dit mon père (G. Colletet), sa mine austère, ses yeux hazards ( sic ), son poil confus et ineslé, sa taille haute et courbée , ses habits peu somptueux et souvent en lambeaux , enfin son entretien rustique et sauvage, me persuadent assez q,ue, dans sa pensée et dans sa veue , il n’estoit pas un Adonis , ny un Médor dans l’esprit de son Angélique. Si, dans toutes ses actions, il se fût conduit selon les règles de la prudence humaine , il ne se fût pas rendu, comme il fit depuis, le jouet des grands et du peuple mesme , qui commença à le considérer comme un esprit bourru et melancholique , que l’on voyoit tousjours bizarre et tousjours resveur... Théophile fut un des premiers qui l’entreprit, car c’est de luy dont il parle , dans une de ses premières élégies, en ces termes :
Mais cet autfepoëte est bien plein de ferveur;
Il est blesme, transy, solitaire , resveur ;
La barbe mal peignée , un œil branslant et cave ,
I n front tout refrogné , tout le visage hâve ,
Ahanne dans son lict et marmotte tout seul ,
Comme un esprit qu’on oit parler dans le linceul.
Grimasse par la rue, et, stupide , retarde
Ses yeux sur un objet sans voir ce qu’il regarde.
Ce tableau assez bien fait excita notre illustre amy Saint-Amant d’encherir encore par dessus. » — Le chevalier de Cailly a fait aussi un quatrain contre Maillet, etMeynard deux sonnets.
Le Poete
Ce chaland de vieille tripière ,
Ce faquin orné de rapiere,
Cet esprit chaussé de travers ,
Ce petit fagotteur de vers ,
Vid sa pauvre muse chifflée Et son esperance befflée1,
Après avoir esté vingt ans
Un des plus parfaits sots du temps ,
Et s’estre veu , par son mérité ,
Fol de la reyne Marguerite ,
Qui r ’estimoit , Dieu sçait combien !
C est-à-dire autant comme rien.
A la fin , saoul de chiquenaudes ,
De taloches , de gringuenaudes , Dardantes mousches sur l’orteil ,
De camouflets dans le sommeil ,
De pets en coque à la moustache ,
De papiers qu’au dos on attache; D’enfler mesrae pour les lacquais ,
De bernemens, de sobriquets,
De coups d’espingle dans les fesses.
Et de plusieurs autres caresses Que dans le Louvre on luy faisoit Quand son diable l’y conduisoit ,
11 luy prit, quoy que tard, envie D’aller ailleurs passer sa vie,
Et, laissant Paris en ce lieu,
Luy dire pour jamais adieu.
Mais, avant qu’il ouvre la bouche.
Je veux luy donner une touche De mon pinceau pour l’habiller ,
Tant qu’on s’en puisse esmerveiller.
Un feustre noir, blanc de vieillesse ,,