CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Tout homme sensé déplore les désordres antinso* ciaux qui dérivent de Taffaiblissement du sens moral. Pour entraver les progrès dumal les législateurs on t créé la pénalité : chaque délit ou crime trouve dans le code la punition qu'on a cru devoir lui infliger ; l'exclusion de la société, pour un temps déterminé, est prononcée contre les coupables, dont les mauvais instincts sont comprimés sous les murs d'une prison et restent mo* mentanément ino£fensifs*
Mais est-ce donc là le seul remède à cette plaie sociale ? Traiter le mal de cette manière, n'est-ce pas le pallier plutôt que le guérir? Les nombreux récidivistes répondent irrécusablement à ces questions. Si violent qu'il soit, le remède n'est pas efficace.
Doit-on conclure de là que le mal est incurable ? Non, les instincts criminels ne résistent à l'action de la pénalité que parce qu'elle se borne à punir sans chercher à améliorer. Lecoupable, aussitôt après condamnation,
est jeté en prison ; il en sortira à jour fixe. D y a denx systèmes de prisons : ici le détenu vit en cellule, là on le parque dans une chambrée composée quelquefois d'une centaine d'hommes»
La réclusion cellulaire est une punition terrible, c'est vrai ; mais en dehors de l'intimidation, quel eflFet moral produit-elle? Le détenu est> à la vérité, soustrait aux pernicieux conseils d'autrui. Livré à ses propres réflexions, il peut sonder Tabîme où il est tombé et prendre la résolution d'en sortir. Mais, malheureusement, il porte son ennemi moral en lui-même; il n'a fûlliqu'entraîné par de mauvais penchants ou naturels, on engen* drés par de criminels exemples ,' et d'où qu'ils viennent ces instincts existent : le coupable a été, il est encore leur esclave. Est-ce donc en Fabandonnant aux suj^es* tions perverses de son propre cœur que vous ferei du détenu un homme régénéré et préparé à reprendre son rang social au jour déterminé de sa libération ?
Si vous jetez le détenu au milieu d'une duonbrée, qu'arrive-t-il ?
Là, il se trouve en contact avec toutes les passions subversives de l'ordre social; les vétérans de la honte, qui, soi-disant, sont toujours les victimes de Finjustiee, lui ont bientôt démontré que la société seule est coupable ; et devant ces pernicieux discours s'évanouissent bien vite les regrets et l'intimidation qu'avai^t fait naître la rigueur et Fappareil imposant des tribunaux.
Si» assez fort par l'intelligence, le condamné résiste à ces perfides suggestions, le découragement lui pré* sentera un autre écueiL En effet, à peine incarcéré, le détenu s. l'œil fixé sur le jour de sa libération. Il se demande naturellement : Queferai-je à ma sortie ? Et cette question insoluble se présente sans cesse à son esprit aigri par l'oisiveté habituelle dans les prisons.
Que fera-t-il en effet I On le jettera «n matin sur le pavé d'une ville quelconque, sans argent, sans papiers qu'il puisse montrer sans honte, sans travail, en un mot dénué de tout. Si la détention lui a laissé quelque énergie morale, le libéré demandera son pain à ses braâ Mais qui l'emploiera? qui voudra admettre sous son toit, presque dans sa famille, un condamné libéré? L'état de choses actuel a tellement donné gain de cause au préjugé, qu'il est à craindre que le nouveau paria ne soit repoussé même par sa famille.
N'allons pas plus loin, voilà la cause des récidivesi Le nouveau libéré, en butte au mépris et aux privations, compare ce genre de vie à celui qu'il vient de quitter ; iï regrette la tranquillité relative, le lit dur et le pain noir mais assurés de la geôle, et, chose triste à dire I c'est avec indifférence, sinon avec joie, qu'il s'entend
condamner pour im nouveau délit.
Disons-le franchement, ceci provient de l'imprévoyance de la pénalité et du système pénitentiaire, qui, je le répète, punissent, mais n'améliorent pas ; qui, au
contraire, on le voit, démoralisent le condamné au lieu de le ramener au bien.
Évidemment» le but du législateur n'est pas atteint; on a entrevu la bonne voie sans la parcourir : car Fintîmidation résume tous les moyens répressifs du Code pénal. L'intimidation seule est-^Ue un frein sufl&sant pour arrêter l'homme perverti sur la pente du crime?
Si nous considérons que le nombre des criminels ne s'est point accru depuis l'abolition des supplices en usage dans les siècles passés, nous sommes amené à nier le pouvoir répressif des peines corporelles, puisque Tabsence des causes premières d'intimidation n*a rien changé à la statistique criminelle ou délictive. Que restera-t-il en faveur du système actuel si, d'accord avec la vérité, nous constatons que depuis l'adoucissement de la pénalité les crimes et les délits ont diminué en gravité et en nombre.
Hâtons-nous de le dire, ce n'est point au système de répression, quel qu'il soit, que l'on doit attribuer ces heureux changements survenus dans l'ordre social ; ils découlent d'une autre source : l'amendement des masses par la moralisation . Au fur et à mesure qu'on a réveillé dans le coeur humain les affections de famille qui conduisent naturellement à l'amour du prochain, les sen timents sanguinaires ont perdu de leur intensité. Depuis que l'enfant au berceau voit son père manier les instruments du travail au lieu des armes de la guerre et du pillage, le goût du travail a remplacé la propensicm
à la rapine. L'ouvrier, trouvant dansFindustrie le pain quotidien de sa famille, s'est habitué au labeur, et poursuit son honorable carrière insoucieux des tribunaux et du code dont il sait à peine le nom. Cette influence heureuse de la civilisation rencontre, il est vrai, des caractères rebelles, contre lesquels elle semble s'émousser ; chez d'autres, elle est combattue par des exemples puisés dans des milieux pervertis. Voilà Forigine du vice social que veulent réprimer les lois ; voilà ce qui nécessite le Code pénal et rend en même temps impuissant, sinoil dangereux, le système actuel des prisons.
La société a condamné et expulsé le coupable : elle a fait son devoir, mais une pai'tie de son devoir, car elle s'engage à réadmettre le condamné dans un délai quelconque. Qu'arrivera-t-il si, insouciante de l'avenir, elle ne guérit pas ce membre gangrené ? Evidemment le mai deviendra incurable, et, en négligeant cette cure morale, la société aura manqué à la partie importante de son rôle. Disons-le, jusqu'à ce jour, nul effort sérieux n'aété feit vers ce but ; on s'est même engagé dans une voie pleine d'écueils. L'homme ne descend jusqu'au crime que parce qu'il a manqué de conseife moraux, cet air vital du cœur, ou parce qu'il a respiré Fair pernicieux du vice. Or, au lieu d'apporter le remède, vousaggravez le mal en le mettant en contact avec des plaies plus hideuses encore. Celui que la paresse a poussé au crime €st jeté au milieu d'êtres dépravés comme lui, plus dé-
pravés que lui ; il entend les louanges du vice, et Toirir veté dans laquelle il croupit non-«eulement TafFaiblit physiquement, mais sert encore à l'endurcir dans k perversité- En présence d'un tel mal, ripcurie de la so* ciété est blâmable ; il est du devoir de tous de chercher à conjurer le danger commun.
Le système de répression actuellement en vigueur est défectueux, nous l'avons dit : son principal défaut est de faire exclusivement de la détention l'agent des^ tructeur des mauvais instincts. C'est une grave erreur, «elon nous. La détention réduite à sa seule action ne peut amender une nature dégénérée : illui faut une aide qu'elle ne rencontre que dans la moralisation. En bonne logique, la détention ne doit avoir d'autre rôle que celui de permettre, par sa durée plus ou moins longue» de reprendre en sous-œuvre l'éducation morale du oon* damné.
Il est vrai que dans quelques maisons pénitentiaires, surtout dans celles où l'on enferme les femmes, on a essayé la refonte morale en ftiisapt travailler les détenus ; mais c'est à peine une ébauche de ce qu'il faut faire. Le travail tel qu'il est exigé n*a d'autre influence que de détruire la torpeur physique provenant de l'oisiveté, et n'agit pas sur le moral, parce qu'il n'a aucun but d'intérêt personnel pour celui qui l'exécute. Il ne faut pas l'oublier» l'appât du gain est le seul mobile qui puisse engager l'homme à supporter les fatigues; le goût du travail manuel naît du bien*étre relatif qu'il
procure au travailleur, et nul ne toucherait à un outil s'il ne devait recevoir le salaire dû à sa tâche. En présence de cette vérité» que devient le système actuel du travail pénitentiaire ? Vous voulez donner le goût du travail au détenu paresseux de nature, et vous retires le seul attrait qu'il puisse y trouver, la récompense! ou la rétribution que vous lui allouez est tellement faible, que le travail d'une année produit à peine quelques centimes. Le calcul prouve clairement au travailleur forcé que son labeur ne pourra lui procurer aucune ressource lors de sa libération : de là dégoût.
Puis les industries exploitées actuellement dans les prisons sont très^bornées et pour ainsi dire propres à ees maisons; l'ouvrier, en admettant qu'il puisse s'y former, ne trouve que très-difficilement à exercer son métier en dehors du pénitencier. C'est encore uue cause de découragemmit Ces dégoûts, d'abord individuels, ne tardent pas à devenir généraux, par suite des conversations de la chambrée. Le nouveau détenu qui, sous le coup de sa condamnation récente, avait tendance à s'améliorer, perd bientôt ses heureuses dispositions au contact des vétérans. Us lui racontent leurs nombreuses récidives, les justifient en faisant ressortir les difficultés de vivre honnêtement en sortant de prison i le malheureux s'habitue à penser comme eux, et se résigne peu à peu à passer sa vie dans la captivité. On le comprend, dès lors, cet homme est entièrement perdu pour la société. De plos^ il est une considératioo
morale qui semble être passée inaperçue : c'est que, si la honte attachée à une condamnation peut agir comme frein sur les instincts mauvais, il faut pour cela que Thomme soit apte à faire la différence entre l'honneur et l'opprobre et sensible, aux effets produits par ces deux contrastes. La justice a stigmatisé le condamné ; c'est justice, mais cela ne satisfait pas la morale. Il faut pour que la justice soit complète et la société impartiale, que le condamné puisse se réhabiliter, d'abord à ses propres yeux, ensuite aux yeux du monde. Pour arriver à ce point important, il lui fiint des encouragements de tous les instants; il doit trouver dans la prison l'intérêt et la sollicitude les mieux entendus; il faut, que ses efforts vers le bien soient encouragés. Pour que le détenu qui manifeste une tendance à revenir de ses erreurs soit dMn exemple utile pour ses compagnons, il est indispensable que les témoignages de la satisfaction de ses chefs soient hautement ex* primés. Or, la seule preuve de satisfaction qu'on puisse donner au détenu est l'amélioration de sa positi(Mi.
Le système actuel ne prévoit rien de semblable. Tel individu, après dix ans d'une conduite parfaite en prison, se trouve dans les mêmes conditions qu'au premier jour de son incarcération, tant au physique qu'au mo^ rai. Rien ne l'a rappelé à la bonne voie, et s'il l'a suivie, c'est le hasard qui l'a guidé. Aussi combien comptonsnous de condamnés régénérés moralement? Encore un per!iicieux effet du système actuel : c'est la nodse en li-
berté sans transition. Comment un homme» soumis depuis longtemps aux privations du régime pénitentiaire, pourrait-il résister à Femportement et à Tivresse de tous les sens affranchis subitement du frein qui les réprimait? Réponse péremptoire : 30 p. 100 sont arrêtés avant d'être arrivés à leur destination. Désaccoutumés de la vie en plein air, ivres du bonheur d'aujourd'hui, ils ont noyé dans leur ivresse les craintes présentes, le désespoir qui les attend demain ; car vous ne les avez pas prémunis contre cette folie d'un jour qui cause le malheur de toute leur vie. S'il faut d'autres preuves de l'imprévoyance et de l'inefficacité de la pénalité et des prisons actuelles, nous en trouverons une dans la surveillance de la haute police à laquelle certains condamnés sont soumis après libération.
Il est prouvé que le condamné, après sa libération pleine et entière» éprouve d'immenses difficultés à se maintenir dans les rangs de la société. Quelles impossibilités, alors, ne doit pas attendre le condamné à la surveillance! n doit se résigner à rester dans une ville où il est étranger, où souvent son industrie est sans débouché, où, quand même il pourrait exercer son métier, il restera sans ouvrage, car, par le fait même, la surveillance prouve que vous avez rappelé à la vie publique un homme dangereux à la société.
Cest assez insister : Tinter et de la morale réclame la révision complète et prompte des systèmes reconnus insuffisants.
Avant d'abords cette question (Uffidlei posons dV bord les principes fondamentaux d'un nouveau système :
Amélioratiqn progre^ive des penchants chez le détela*
Liberté pleine et entière après preuves de retour au bien.
Destruction du préjugé cpû frappe de réprobation le condamné libéré.
Pour arriver à ce triple but , la détention ne doit être considérée que comme un tempç de retraite pendant lequel qu soustrait ]e condamné au^ habitudes et aux conseils pervers, pour le soumettre à des influences meilleures, Cet exil doit être proportionné à l'intensité du mal moral, qu'il est difficile de bi,en apprécier. En tout cas, la détention, considérée sous ce point de vue, doit durer autant que le coupable n'a pas donné les preuves de son retour au bien. C'est pourquoi, après avoir, selon le Code, fixé la durée delà captivité, le juge doit ajouter à son arrêt, les mots : et plus. Ce verdict ferait comprendre au condamné que le retard de son amendement entraînerait cçlui de sa libération, et accélérerait son retour à la bonne voie. Cette simple addition à l'arrêt des juges remplacerait avec avantage la surveillance, puisque le condamné pourrait être maintenu en prison jusqu'à ce qu'on eût reconnu en lui l'amélioration nécessaire.
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DIVISION DES DÉTEÎÎUS.
Les détenus seront divisés en trois classes qui ne devront communiquer entre elles sous quelque prétexte que ce soit.
La troisième classe comprendra tous les détenus qui n'auront pas accompli le tiers de leur peïnç.
La deuxième ceux qui, ayant subi le tiers de leur peine, auront été trouvés dignes d'une position meilleure.
La première ceux qui, ayant subi les deux tiers de leur peine, réuniront les qualités voulues pour passer dans cette classe, qui doit servir de transition entre la captivité et la liberté.