A MES DÉTRACTEURS, A MES PLAGIAIRES
Qaand on auteur va livrer ses idées à la publicité, il doit s'attendre à trouver ses lecteurs divisés en cinq camps bien distincts :
1* Les ignorants ;
2* Les indifiPérents ;
3*> Les partisans ;
i^ Les détracteurs ;
5* Les plagiaires.
Avant de mettre au jour ma méthode d'équitation, je savais toutes les oppositions qu'elle rencontrerait. J'attaquais en face l'ignorance perpétuée de siècle en siècle jusqu'à nos jours, et la routine, plus difficile encore à vaincre que l'ignorance même.
Je devais donc susciter contre moi un tolk général.
Certes, pour un homme égoïste, désireux de vivre en paix avec tout le monde, protégé par son inutile obscurité, cette perspective de trouble et de discussions est loin d'être un encouragement. Mais il est un fait constant,
c'est qae cbacon de nons, dans sa sphère spéciale, doit travailler au bien-être des masses, dussent ses efforts de chaque jour n'apporter qu'un atome au progrès général.
Conyaincu de cette vérité morale et docile à la voix de ma conscience, j'ai cherché ma spécialité; mes goûts naturels m'ont indiqué» comme telle, Tétude de réquitation.
Cet art, dont personne ne conteste la grande importance, était resté jusqu'à nos jours dans un état déplorable d'impuissance : malgré les effort d« quelques fervents sectateurs, la routine avait entravé ses essors progressifs.
Depuis la création, l'homme a compris le^ immenses services qu'il peut tirer du cheval; il Fa soumis à sa domination. Mais, en maître injuste çt égoïste» il a abusé de sa conquête, et, conséquence désastreuse de l'abus, le cheval, traité contre nature, a dégénéré» et nous regrettons notre conquête perdue.
Les regrets stériles ont duré trop longtemps; aux grands maux les grands remèdes ! Il fallait reprendre la race chevaline en sous-oBuvre» refaire son éducation, et, par une direction bien eotendue, imprima à cette noble nature une impulsion nouvelle, l'arracher à la dégénérescence et lui rendre, pour ainsi dire, ses dispositions primitives.
Tel est le but régénérateur, le but unique de l'équitatation. Certes, si le but est glorieux, la tache est encore
plus difficile. Aussi, pendant trente années, j'ai consacré ma vie à une étude scrupuleuse des problèmes de la science équestre. Cent fois j'ai recommencé les mêmes expériences et je n'ai adopté aucun principe sans croire à son entière exactitude. Pas à pas j'ai gravi la pente abrupte qui me conduisait à mon but, et, ma tâche terminée, j'ai livré au public le fruit de mes travaux.
Ma méthode d'équitation parut.
Mon livre produisit une immense sensation dans le monde des écuyers ; il renversait tous les systèmes connus. En lui, tout était neuf, la forme et le fond. Traité pur et simple d'équitation, destiné purement et simplement à l'éducation du cavalier et du cheval, mon livre ne renferme pas un seul mot des sciences autres que réquitation. Les mots techniques y sont ramenés à leur véritable acception et définis dans le Dictionnaire rai» sonné qui suit la méthode.
Quand j'ai composé mon ouvrage, je n'avais d'autre but que le progrès de la science à laquelle je me suis dévoué. J'ai voulu donner un résumé succinct et substantiel de mes idées, plutôt que faire un livre qui aurait visé à la forme littéraire ; voilà pourquoi j'ai réduit, au* tant que possible, le cadre de ma méthode.
Aussi, quelques-uns de mes adversaires se sont-ils fait une arme de la simplicité de mon ouvrage ; ne pouvant attaquer les principes qui y sont enseignés, ils ont pris en pitié dérisoire l'auteur d'un livre à la forme aussi mesquine.
D'autres, plus dangereux, ont pris un système d'opposition, sinon mieux fondé, du moins plus nuisible.
Etrangers complètement à mes découvertes, ils ont émis, comme venant de moi, des idées plus ou moins absurdes, faisant rejaillir sur mon nom le ridicule de leur ignorance.
Puis ont surgi les détracteurs ouvertement déclarés.
Ces derniers devaient être les plus habiles» si Ton en juge par leur conduite. La voici :
Forts de ma bonne foi, ils venaient me consulter, se faisaient initier aux moindres détails de mes découvertes, et, en silence, ils faisaient l'application des principes dont, tout haut, ils niaient l'efficacité.
Alors des traités aux mots savants paraissaient à l'horizon du monde équestre ; Tignorance des auteurs qui n'avaient pas suffisamment approfondi mon système se drapait dans un fatras scientifique, et leurs pages présentaient un mélange confus d'une infinité de sciences; mais d'équitation véritable, pas un mot !
On rencontre cependant quelques exceptions dans ces divers ouvrages. Certains passages y sont traités de main de maître ; mais ces rares étincelles du feu sacré contrastent trop avec l'obscurité générale pour ne pas trahir la présence du plagiat !
Plagiat ! cher et honoré lecteur, quel effet vous produit ce trisyllabe ? il vous répugne, et plus encore Taclion qu'il exprime.
S'il y a un homme plus méprisable que le voleur de
grand chemin, c'est le plagiaire. Le premier n'en veut qu'à votre bourse et ne peut vous dépouiller de toute votre fortune, puisqu'il ne touche pas à vos moyens intellectuels; de plus, il a une sorte de courage, car non-seulement il s'expose à votre résistance, mais encore à la vindicte des lois.
Le plagiaire, au contraire, sûr de l'impunité légale, vous circonscrit, s'introduit traîtreusement chez vous à titre d'ami et s'empare de vos idées, fruits des travaux de toute votre vie. C'est alors qu'avec une tranquillité d'âme digne d'une meilleure action, il produit au jour de la publicité un livre intitulé : Nouvelle méthode, ou Nouveau système. Estimez- vous heureux si, même, il ne vous emprunte pas jusqu'au titre de votre ouvrage.
Le travail tout fait est si agréable !
Ceci, Messieurs, se passe même dans les plus hautes régions de la société. Tel se ferait scrupule de ne pas vous payer, dans les vingt-quatre heures, une pincée d'or perdue au jeu, qui, sans aucune hésitation, vous ruinera de fond en comble en s'appropriant vos travaux.
Plaie honteuse de la société, mais, hélas ! plaie incu-rable.
Je gémis toujours du fond du cœur en voyant dans les bagnes une foule d'hommes expulsés justement de la société en punition de leurs crimes. Je me dis : Pour la plupart, ces malheureux n'ont été poussés au crime que par la misère et les exemples pervers, puisés dans le milieu où les avait relégués eur mauvaise étoile. Qui
sait si, placés dans d'autres conditions, ces misérables hommes ne fussent pas restés fidèles aux lois de rhonneur?
Puis, disons-le en passant, quel sort la société réservet-elle à ces grands criminels quand ils auront payé envers elle leur infamante dette? Jusqu'alors, la loi a frappé le coupable, mais elle ne l'a pas moralisé ; elle a prononcé contre lui une expulsion momentanée , mais comme elle n'a rien fait pour préserver ce membre malade des contacts démoralisateurs du bagne, la maladie est devenue incurable, et le préjugé, plus sévère que la loi, inflige l'expulsion perpétuelle. Le législateur seraitil donc impuissant à conjurer ces maux? Non, qu'on y réfléchisse, le remède existe. Grâce au mouvement progressif que nous imprime une main puissante, espérons la guérison prompte et radicale de cette plaie morale: Cependant lemalsévittoujours, desmilliers de victimes se débattent sous son étreinte, et, quoique plein d'horreur pour leurs crimes, je donne une larme à leur malheureux sort.
Cependant il est pour moi un spectacle plus navrant encore.
Voyez cet homme à l'antique blason ; ses aïeux étaient aux croisades. Ils vendaient leurs châteaux pour aller en Palestine, mourir pour leur Dieu, sous les yeux de leur roi. C'étaient des hommes nobles et de nobles hommes. Aussi leur renommée a traversé les siècles, et son éclat se reflète encore sur l'écusson de leur descendant. Fier
de sa naissance et de son nom, ce rejeton des preux oublie la devise de ses ancêtres pour s'affranchir de ses devoirs sociaux.
Il a un beau nom, une grande fortune : serait-il convenable de l'astreindre aux lois communes de probité et d'honneur? Les plus grands maîtres ont concouru à son instruction et à son éducation ; mais son cerveau creux n'a rien retenu. Est-ce une raison pour que le monde reste muet sur ses mérites? Non pas, noblesse oblige I Notre homme n'est ni peintre, ni guerrier, ni poète, ni il n'est rien! Mais il se fera quelque chose : auteur, par exemple, et un traité d'équitation portera son nom. Où prendra- t-il des idées, direz-vous? Belle difficulté, vraiment!
Notre auteur futur ira trouver tel ou tel, s'instruira à son école, puis, avec plus ou moins d'erreurs, il émettra comme siennes les découvertes d'autrui. Tout bonnement la fable du bonhomme La Fontaine : Les Frelons et les Abeilles.
Oh ! Monsieur le (le titre ne fait rien), ce n'est point
ainsi que les paladins, vos aïeux, vous ont fait un grand nom. C'était bien leur véritable épée qui pourfendait les ennemis, et leur véritable poitrine que trouaient les lances sarrazines*
Vous souillez leur nom, car vous vous faites plagiaire ; plus blâmable que les malheureux dont je parlais tout à l'heure, vous n'avez pas même le besoin à alléguer pour excuse de vos larcins.
Votre système d'équitation est un mensonge ; votre méthode est à autrui, mais la honte est à vous, comme à tous ceux qui accaparent à leur profit les découvertes qu'ils n'ont pas faites.
Une onzième édition de ma méthode livre au public de nouveaux principes d'équitation. J'ai, sans aucune hésitation, et dans l'intérêt du progrès de l'art, modifié, retranché et rectifié ce que l'expérience m'a fait conncdtre comme erroné dans les éditions précédentes.
J'abandonne mon livre à la critique.
Que mes principes soient contredits, c'est tout naturel ; ils sont nouveaux, et une étude scrupuleuse peut seule démontrer leur exactitude. Mais il est un acte de justice que je suis en droit de réclamer : c'est que tous les écuyers qui voudront mettre mon système en pratique s'attachent à ne lui faire subir ni augmentation ni diminution , et qu'ils suivent mes prescriptions, tant pour la progression des exercices que pour leur exécution.
Il n'est pas un homme de bonne foi qui ne comprenne que ces conditions seules peuvent faire juger sainement et la méthode et ses principes.
Les rapports qui existent actuellement entre les écuyers-professeurs et leurs élèves m'ont tout naturellement porté aux réflexions suivantes, qui, je crois, sont parfaitement judicieuses.
Les anciens professeurs, écuyers évidemment fort habiles pour leur époque, exerçaient, pour deux causes différentes, un grand prestige sur l'esprit de leurs adeptes.
Ces maîtres ne montaient jamais que de superbes chevaux qu'ils avaient habitués à leurs principes par une très-longue éducation. La monture faisant valoir le cavalier, les qualités naturelles du cheval rehaussaient de leur propre brillant le talent de récuyer.
Montés sur des chevaux de qualité inférieure, et abandonnés pour ainsi dire à eux-mêmes, — car si les maîtres exécutaient bien, ils enseignaient très-peu, — les élèves, ne pouvant atteindre à la haute exécution du mattre, lui accordaient une admiration et un respect proportionnés à la différence de leurs talents respectifs.
Aujourd'hui les aspects sont changés.
En quelques mois, les élèves initiés à mes principes d'équitation obtiennent avec des chevaux médiocres des résultats que les anciens écuyers n'avaient pas même espérés. Fiers de leurs succès, ils se laissent aller à une suffisance outrée ; ils se persuadent que leur réussite vient uniquement de leur aptitude équestre, et, devant cette persuasion, disparait peu à peu à leurs yeux le prestige du maître. Ils oublient ce qu'il a fallu de travaux de toute espèce pour tirer Téquitation de son état de torpeur invétérée et faire sortir la science du labyrinthe d'erreurs où elle était perdue. Mes longs efforts y sont parvenus.
n serait juste, du moins, qu'on me laissât le mérite de ces heureuses innovations! Mais non, les nouveaux initiés s'affranchissent de toute considération envers l'expérience qui les a instruits; le maître passe à l'état
d'oubli ; et quelquefois même, Toubli n*est pas exempt d'une certaine teinte de dédain.
Une pareille conduite dénote à mes yeux nonnseulement une petitesse d'esprit , mais encore un grand vice de cœur, l'ingratitude. Quel découragement pour les professeurs, si tous les élèves se livraient à cette aberration d'esprit !
Heureusement, ces blessures, morales se guérissent bientôt sous l'action bienfaisante de la reconnaissance. Il se trouve des cœurs chauds et généreux, dont la gratitude respectueuse nous récompense largement des plus grands travaux.
Je le dis hautement, ces grands témoignages d'estime ne m'ont pas manqué. Mille noms me rappellent des élèves devenus non-seulement mes partisans, mais encore mes amis.
C'est avec orgueil que je compte, dans ce nombre, des hommes justement considérés pour leurs talents personnels et leur position sociale. Je brave la critique la moins juste, l'ingratitude la plus noire, quand je peux leur opposer l'affectueux respect que M. le colonel Desondes a voué à son ancien professeur, et sa loyauté constante à proclamer TefiScacité de mes leçons.
Quoi de plus flatteur pour moi que de m'être acquis l'estime et Tamitié d'un homme dont le caractère noble et les talents équestres sont aussi généralement admirés que ceux do M. le chef d'escadrons Lhotte ?
Ces hommes d'élite ne sont étrangers à aucun sentiment délicat ; ils savent que la reconnaissance honore aussi bien ceux qui l'accordent que ceux qui l'obtiennent. Plus leurs succès sont grands, plus grand devient leur respect pou r le maître .
Cest à ces nobles cœurs qu'il faut demander l'antidote de la bassesse et de la jalousie. 0