‹ Œuvres complètesChapitre 13 sur 323 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

LIGURIO, CALLLMACO, messer NlClA.

iiGURio. Le docteur sera facile à persuader; toute la difficulté viendra de la femme, mais nous y pourvoirons.

CAiLiMAco. Avez-vous l'urine?

NICIA. C'est Siro qui l'a.

CALLOiACO. Donne donc. Oh! cette urine dénote faiblesse de reins.

NICIA. Elle me semble toute trouble; et pourtant elle me l'a donnée à l'instant même.

CALiwiACO. Ne vous en étonnez pas; nam mulieris urinœ siint semper majoris grossitiei et albedinis et minoris pulchritiidinis qiiàm virorum. Hujiis autem , inter cœtera, causa est amplUndo canaliiim , mixtio eorum quœ ex matrice exeunt ciim iirinâ.

NiciA. Par la vertu de saint Puccio! la science de cet homme-là me semble de plus en plus merveilleuse! Voyez comme il raisonne pertinemment sur ces matières!

CALLiNACO. J'ai peur que votre femme ne soit mal couverte la nuit : c'est là une cause de la crudité de l'urine.

NICIA. Elle a pourtant une bonne courtepointe, mais elle est quelquefois à genoux des quatre heures entières à enfiler des patenôtres avant de se mettre au lit; c'est une sotte à se laisser geler.

CAiLiMACO. Enfin , docteur, vous avez ou non confiance en moi ; mon remède est bon ou il n<; l'est pas. Quant à moi , je vous donnerai le remède : si vous avez confiance, vous le prendrez: et si, d'aujourd'hui en un an , votre femme n'a pas un petit enfant dans ses bras, je consens à vous donner deux mille ducats.

NICIA. Dites donc : je suis homme à vous faire honneur de tout, et je vous crois plus que mon confesseur.

CALLiMACO. Il faut quc vous sachiez qu'il n'est rien de plus sûr , pour faire devenir une femme grosse, qu'une certaine potion composée de mandragore. C'est une chose dont j'ai fait maintes fois l'expérience et qui n'a jamais manqué. wSans cela la reine de France serait stérile, et je ne sais combien d'autres grandes dames de ce royaume.

NICIA. Est-il bien possible !

CALLiMACO. C'est commc je vous le dis; et le hasard vous sert si bien que j'ai ici avec moi tous les ingrédients qui entrent dans cette potion, et vous pourrez l'avoir dès que vous voudrez.

NICIA. Quand faudra t-il la prendre.^

CALLiMACO. Ce soir, après souper. Le croissant est dans une phase favorable, et le temps ne saurait être plus propice.

NICIA. Voilà qui va bien. Ordonnez la potion : je la lui ferai prendre.

CALLIMACO. Il faut maintenant vous avertir d'une petite chose : c'est que l'homme qui le premier a affaire avec une femme après qu'elle a pris cette potion meurt dans la huitaine, et rien au monde ne l'en peut sauver.

NICIA. Malepesle! Je ne veux pas de cette drogue-ià ; ce n'est pas à moi que vous la ferez avaler. Parbleu! vous me la baillez bonne!

CALLIMACO. Là, là, remettez-vous : il y a du remède.

NICIA Et lequel?

CALLIMACO. C'est dc faire coucher aussitôt avec elle un homme qui, dans une seule nuit, tirera à lui tout le venin de cette mandragore : ensuite il n'y aura plus de danger pour vous.

OUVRAGES D

mcià. Je n'en veux, parbleu ! rien faire. CALLiMACO. Pourquoi donc ?

NiciA. Parce que je neveux pas faire de ma femme une catin et de moi un cocu.

CAtunuco. Que dites-vous donc là, docteur! Je ne vous trouve pas si sensé que je croyais. Comment! vous reculez pour faire une chose qu'ont faite le roi de France et tout ce qu'il y a là de plus grands seigneurs!

NiciA. Qui diable voulez-vous que je trouve qui fasse une telle folie? Si je le dis à ma femme, elle n'y voudra jamais consentir; si je ne le lui dis pas, c'est une trahison. Et puis c'est un cas à avoir affaire au tribunal des Huit; je n'y veux pas risquer quelque condamnation.

CALLniACO. Si vous n'avez pas d'autre inquiétude, laissez-moi conduire tout cela.

NICIA. Comment ferez- vous?

CALLiMACO. Je vais vous le dire. Je vous donnerai la potion ce soir après souper : vous lui en ferez boire, et aussitôt vous la mettrez au lit; ce sera vers les quatre heures de nuit '. Ensuite iîoiis nous déguiserons , vous , Ligurio , Siro et moi , et nous nous mettrons à chercher au Marché-Neuf, au Marché-Vieux, de tous côtés, i.e premier drôle que nous trouverons flânant , nous lui envelopperons la tète, nous le mènerons chez vous à grands coups de bâton, et nous l'introduirons dans votre chambre au milieu de l'obscurité. Ensuite nous le mettrons dans le lit en lui disant ce qu'il aura A faire; il n'y aura pas la moindre difficulté. Le matin venu, avant le jour vous mettrez cet homme à la porte; vous ferez baigner votre femme, et vous ferez avec elle tout ce qui vous plaira sans aucun péril.

NiciA. Allons, puisque tu dis que le roi, les princes et les seigneurs y ont passé , j'en suis content ; mais surtout que les Huit n'en sachent rien.

CALLiMACO. Oui voulez-vous qui l'aille dire ?

mciA. Il reste un obstacle, et d'importance encore.

CALiiMACo. Lequel?

NICIA. C'est de faire consentir ma femme, et je ne crois pas qu'elle s'y décide jamais.

CALLiMACO. Cela se peut; mais si j'étais le mari , je saurais bien la faire obéir à ma guise.

' Selon la manière italienne de commencer à compter au coucher du soleil, quatre heures de nuit c'est dix heures chei nous.

RAMATIQUES.

LIGURIO. Je sais un expédient.

NICIA. Quoi?

LIGURIO. Si nous mettions enjeu le confesseur?

CALLwuco. Oui, mais qui décidera le confesseur?

LIGURIO. Toi , moi, notre malice, la leur.

NICIA. Je soupçonne, sans compter les autres difficultés, qu'elle ne voudra point aller parler à son confesseur, précisément parce que ce sera moi qui le lui aurai conseillé.

LiGURio. Il y a encore remède à cela.

CALLIMACO. Dis doUC.

LIGURIO. C'est de l'y faire conduire par sa mère.

NICIA. Oui-dà : elle a confiance en sa mère.

LIGURIO. Et moi je sais que la mère est de notre avis. Or sus, ne perdons pas de temps, il se fait tard. Toi, Callimaco, va faire un tour de promenade, et n'oublie pas de nous attendre à la maison ce soir, à la deuxième heure, avec la potion toute préparée. Le docteur et moi nous irons chez la mère pour la persuader; je la connais. Nousverrons ensuite le moine, et nous vous informerons de tout ce que nous aurons fait.

CALLiauco, à Liourio. Au nom de Dieu ! ne me laisse pas seul , Ligurio.

LIGURIO. Qu'est-ce ? te voilà tout déconfit!

CALLiinACO. Où veux-tu que j'aille maintenant?

LIGURIO. Par ici, par là, de ce côt^, de l'autre ; Florence est si grande !

CALLWiACO. Je suis mort !

CàNZONE.

Bienheureux qui naît simple et facile à tout croire ! Chacun peut sen convaincre : celui-là n'est ni poussé par l'ambition , ni ému par la crainte , sources trop ordinaires d'ennuis et de douleurs. Dans son ardent désir d'avoir des enfants, ce bon docteur croirait volontiers que les ânes volent. 11 a mis en oubli tous les autres biens de ce monde, et vers ce bonheur seul tendent tousses vœux.

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