‹ Œuvres complètesChapitre 188 sur 323 · ARGUMENT · texte numérisé non relu

ARGUMENT

L'archidiable Belphégor est envoyé dans ce nionde par Pluloii , avec l'obligalioii d'y prendre femme. Il arrive , se marie; mais, ne pouvant supporter la hauteur et l'orguiil de sa inoilié , il aime mieux retourner en enfer que de se rejoindre à elle.

Voici ce qu'on lit dans les anciennes chroniques de Florence. Un très-saint homme, dont la vie à celte époque édifiait tout le monde , raconte que, plongé un jour dans ses pieuses méditations, il vit, grâces à ses prières, que la plupart des âmes des malheureux mortels qui mouraient dans la disgrâce de Dieu et qui se rendaient en enfer se plaignaient toutes, ou du moins en grande partie, de n'être condamnées à cette éternelle infortune que pour avoir pris femme. Miiios et Rhadamante, ainsi que les autres juges d'enfer, ne pouvaient trop s'étonnerde ces plaintes, et ne voulaient point croire que les calomnies dont les damnés accablaient

le sexe féminin eussent le moindre fondement. Cependant , comme ces reproches se répétaient chaque jour , ils en firent rapport à Plulon, qui décida que tous les princes de l'enfer se rassembleraient pour examiner mûrement celteaffaire, et délibérer sur le parti le plus propre à eu découvrir la fausseté ou à en démontrer l'évidence. En conséquence, le conseil ayant été convoqué, Pkiton s'exprima en ces termes :

«Mes très-chers amis, quoique je sois le maî- « trede cet empire par une disposition céleste et a la volonté irrévocable du destin , et que par con- « séquent je ne puisse être soumis au jugement « ni de Dieu ni des hommes, cependant, comme « la i)lus grande preuve de sagesse que sauraient « donner ceux qui peuvent tout est de sesoumel- « tre aux lois et de s'appuyer sur le conseil d'au- « trui, j'ai résolu de vous consulter aujourd'hui « surlacoiîdiiiteque jedois tenir dans une affaire « qui pourrait être honteuse pour cet empire.

a Eii effet, les âmes de tous les hommes qui ar- « rivent dans notre royaume disent dans leurs « plaintes que leurs femmes en sont cause; et « comme cela me paraît hors de toute croyance , « je crains , si nous rendons noire jup,enient d'a- « près ces plaintes, qu'on ne nous taxe de trop « de cruauté, et si nous ne le rendons pas, qu'on « ne nous regarde comme trop peu sévères et « trop peu amateurs de la justice. Et comme, de «ces manières d'agir, l'une est le défaut des « hommes légers , l'autre celui des hommes in- « justes, et que nous voulons éviter les incon- « vénients qui pourraient résulter de l'une et « de l'autre, n'en ayant point trouvé le moyen , « nous vous avons fait appeler en notre préce scnce afin que vous nous aidiez de vos con- «seils, et que cet empire qui, par le passé, « a toujours subsisté sans honte , vive également « sans honte à l'avenir. »

Le cas parut à chacun des princes de l'enfer de la plus grande importance, et digne d'un examen approfondi; mais si tous étaient d'accord sur la nécessitédedécouvrir la vérité, tous différaient sur les moyens : ceux-ci voulaient que l'on envoyât l'un d'entre eux dans le monde sous une forme humaine, afin de savoir par lui-même ce qui en était; ceux-là qu'on y en envoyât plusieurs; les uns pensaient qu'il était inutile de prendre tant de peine, et qu'il suffirait d'obliger quelques âmes à confesser la vérité à force de tourments variés. Cependant, comme la majorité penchait pour que Ton envoyât un démon, on s'arrêta enfin à ce parti; mais personne ne se souciant de prendre voionlairemcnt sur soi une pareille entreprise , on décida de s'en rapporter au sort. 11 tomba sur larchidiable Belphégor, qui avant d'avoir élé précipité du ciel était archange. Quoique peu disposé à se charger de ce fardeau, il se soumit toutefois à l'ordre de Pluton, et se prépara à exécuter ce que l'assemblée venait d'arrêter. Il s'obligea à suivre exactement et dans tous les [)oints les conditions qui avaient été solennellement convenues entre eux. Voici en quoi elles consistaient : on devait donner immédiatement à celui auquel cette commission serait confiée une somme de cent mille ducats, avec laquelle il devait venir dans ce monde sous une forme humaine, y prendre femme, vivre pendant dix ans avec elle, feindre au bout de

DIVERSES

ce tem[)sde mourir, revenir en enfer, et rendre compte à ses supérieurs, par sa propre expérience, des inconvénients et des désagréments du mariage. Il fut convenu en cuire que durant ce laps de temps il serait exposé à toutes les incommodités et à tous les maux auxquels les hommes sont sujets et qu'entrahient à leur suite la pauvreté, la prison, les maladies et toutes les autres infortunes , à moins qu'il ne parvînt à les éviter par son adi^esse ou son esprit. Belphégor ayant donc accepté les conditions et l'argent, s'en vint dans le monde, et, accompagné d'une suite brillante de valets et de gens â cheval, il entra dans Florence de la manière la plus honorable. Il avait fait choix de celle ville entre toutes les autres, parce qu'elle lui parut plus indulgente pour ceux qui aiment à faire valoir leur argent par l'usure. Ayant pris le nom de Roderigo di Castiglia, il loua une maison dans le quartier d'Ognissanti. Pour qu'on ne pût découvrir qui il était , il sema le bruit qu'il avail quitté l'Espagne tout jeune encore pour se rendre en Syrie, et que c'était à Alep qu'il avait gagné tout ce (ju'il possédait; qu'il était parti de ce pays pour venir eu Italie, afin de se marier dans une contrée plus humaine, pU=:S civilisée, et plus conforme à sa manière de penser.

Roderigo était un très-bel lionmie, qui paraissait âgé d'une trentaine d'années. Le bruit de ses richesses se répandit en peu de jiiurs. Toutes ses actions dénotaient un'caractère doux et généreux : aussi beaucoup de nobles citoyens qui avaient des filles et peu d'argent s'empressèrent de les lui offrir. Parmi toutes celles qui lui furent présentées, Roderigo fit choix de la plus belle, que l'on nommait Honesta, et qui élait fille d'Amerigo Donati. Ce dernier avait en outre trois autres filles presque en âge d'être mariées, et trois fils déjà hommes faits. Quoique de la première noblesse, et jouissant dans Florence de la meilleure réputation, toutefois Amerigo était très-pauvre, eu égard à sa nombreuse famille et à sa condition. Roderigo fit des noces splendidos et magnifiques, et ne négligea rien de tout ce que l'on exige en pareilles circonstances; car parmi les obligations qui lui avaient été imposées au sortir de l'enfer, se trouvait celle d'être soumis à toutes les passions humaines. Il se plut aux honneurs et aux pompes du monde, et attacha du prix aux louanges des hommes; ce qui

BELPHÉGOR, iNOUVKLLE.

le jeta dans de grandes prodigalités. D'un autre côté, il neut pas demeuré longtemps avec madame Honesta qu'il en devint éperdument amoureux, et qu'il ne pouvait plus vivre lorsqu'il la voyait triste ou ennuyée.

Avec sa noblesse et sa beauté , madame Honesta avait apporté dans la maison de Roderigo un orgueil si démesuré que Lucifer n'en eut jamais un pareil. Roderigo, qui pouvait comparer l'un et l'autre, regardait celui de sa femme comme infiniment supérieur; mais il devint plus grand encore lorsqu'elle s'aperçut de l'amour que son mari éprouvait pour elle : croyant en être de tout point l'absolue maîtresse, elle lui donnait ses ordres sans égard et sans pitié; et s'il lui refusait quelque chose, elle ne balançait pas à l'accabler de reproches et d'injures. Tout cela était pour le pauvre Roderigo la source des chagrins les plus vifs. Toutefois, par considération pour son beau-père, pour ses frères, pour sa famille, poin' les devoirs du mariage et l'amour qu'il por(alt à sa femme, il prenait son mal en patience. Je ne parlerai pas des dépenses considérables qu'il faisait pour lliabiller à la mode , lui donner de nouvelles parures, attendu que dans notre cité on a l'habitude de changer assez fréquemment; mais pressé par ses importunités, il fut obligé, pour vivre sans noise avec elle, d'aider son beau-père à marier ses autres filles; nouveau gouffre où s'engloutit une portion de ses richesses.

Bientôt après, pour conserver la paix du ménage, il fallut envoyer un des frères de sa femme dans le Levant avec des marchandises, ouvrir à l'autre dans Florence une boutique de batteur d'or ; opérations dans lesquelles il vit passer la majeure partie de sa fortune.

Ce n'est pas tout : lorsque venait le carnaval ou la Saint-Jean, époque oii toute la ville se met en fêtes, et où les citoyens nobles et richesse font réciproquement les honneurs de chez eux en s'invitant à des repas splendides, madame Honesta, qui ne voulait pas paraître au-dessous des autres dames, exigeait que son Roderigo se distin{i;uàt par sa magnificence. Les raisons que j'ai déjà rapportées lui faisaient tout supporter avec beaucoup de patience ; et il n'en aurait ressenti aucune peine, quoique la charge fût bien lourde, 's'il en avait vu naître la paix de sa maison, et s'il avait pu attendre tranquillement le moment de

UACCHIAVELLI. II.

sa ruine; mais il éprouva tout le contraire, car aux dépenses insupportables se joignirent les humeurs plus insupportables encore de sa femme : aussi n'y avait-il dans la maison ni valet ni servante qui, au bout de qut Iques jours, pût se décider à y rester plus longtemps. Il en résultait pour Roderigo les inconvénients les plus graves : il ne pouvait garder un domestique sur la fidélité duquel il pût compter et qui prît à cœur ses intérêts. Les diables mêmes qu'il avait amenés avec lui, et qui faisaient partie de sa maison, imitèrent les autres, et aimèrent mieux revenir brûler en enfer que de vivre dans ce monde sous les ordres d'une pareille femme.

Au milieu de cette vie tumultueuse et agitée, Roderigo, grâces à ses prodigalités désordonnées, ayant mangé tout l'argent qu'il avait en réserve, commença à vivre sur l'espoir des rentrées qu'il attendait du Ponant et du Levant. Comme il jouissait encore d'un excellent crédit, il se mit à emprunter pour faire honneur à ses affaires ; mais ayant été obligé de recourir à un grand nombre de préteurs, il fut bientôt connu de tous ceux qui exerçaient ce métier sur la place. 11 n'y avait que fort peu de temps qu'il avait eu recours à cet expédient , lorsque tout à coup on "eçut du Levant la nouvelle que l'un des frères de madame Honesta avait perdu au jeu tout l'avoir de Roderigo, et que l'autre, revenant sur un vaisseau chargé de marchandises qu'il avait négligé de faire assurer, avait fait naufrage et s'était perdu corps et biens, A peine ce bruit se fut-il répandu, que tous les créanciers de Roderigo tinrent une assemblée : ils le soupçonnaient bien d'être ruiné; mais ne pouvant encore s'en assurer, attendu que l'échéance de ses billets n'était point arrivée, ils convinrent entre eux de l'observer adroitement, afin qu'il ne pût, aussitôt dit que fait, se sauver en cachette.

Roderigo, de son côté, ne voyant aucun remède à son mal, et sachant à quoi les lois de l'enfer le contraignaient, pensa à fuir à tout prix : un beau matin il monta donc à cheval et sortit par la porte de Prato, voisine de sa demeure On ne se fut pas plutôt aperçu de sa fuite que le bruit s'en répandit parmi ses créanciers qui s'adressèrent soudain aux magistrats, et qui nonseulement mirent les huissiers aux trousses du fugitif, mais le poursuivirent eux-mêmes en tumulte.

OEUVRES DIVERSES

Roderigo, quand on apprit sa fuite, était à peine A un mille de la ville ; de sorte que se voyant dans un mauvais pas , il prit le parti, pour fuir plus secrètement, de quitter le grand chemin et de chercher fortune à travers champs; mais les nombreux fossés dont le pays est coupé relardaient infiniment sa marche. Voyant alors qu'il lui était impossible d'aller à cheval, il se mit à se sauver à pied, laissant sa monture sur la route; et après avoir longtemps marché à travers les vignes et les roseaux qui couvrent la contrée, il arriva près de Peretola, à la maison de Giov. Malteo del Bricca, lun des laboureurs de Giovanni del Bene. Heureusement il trouva Giov. Matteo qui revenait au logis pour donner à manger à ses bœufs : il se recommanda à lui et promit, s'il le sauvait de ceux qui le poursuivaient pour le faire mourir en prison, de le rendre riche ù jamais, et de lui donner à son départ une marque si évidente de ses bonnes intentions qu'il ne pourrait se refuser d'y croire, lui permettant, s'il manquait à sa parole, de le livrer lui-même aux mains de ses ennemis. Quoique paysan, Giov, Matteo ne manquait pas de finesse : jugeant qu'il ne risquait rien, il promit de sauver Roderigo; et l'ayant fait monter sur un tas de fumier, il le recouvrit avec des roseaux et d'autres broussailles qu'il avait ramassés pour faire du feu.

A peine Roderigo avait- il fini de se cacher que ceux qui le poursuivaient arrivèrent; mais, quelques menaces qu'ils fissent à Giov. Matteo, ils ne purent arracher de lui l'aveu qu'il l'eût aperçu. Us poussèrent donc plus loin; et après avoir cherché vainement inute la journée et lout le lendemain, ils s'en revinrent à Florence accablés de fatigue.

Cependant tout bruit ayant cessé , Giov. Matteo tira Roderigo de sa cachette et le somma de tenir sa parole. «Frère, lui dit ce dernier, tu 0 m'as rendu un bien grand service, et je veux «à tout prix t'en témoigner ma reconnaissance; «et pour que tu ne puisses douter de ma pro- «messe, tu vas apprendre qui je suis.» Là il lui fit connaître en détail la nature de son être, les conditions qui lui avaient été imposées à sa sortie de l'enfer, et la femme qu'il avait épousée. Il l'instruisit en outre de la manière dont il voulait l'enrichir. Voici en quoi elle consistait : lorsqu'il entendrait dire qu'une femme était pos-

sédée, il ne devait pas douter que ce ne fût lui

qui l'obsédât; et il lui promettait de ne sortir du corps de la possédée que lorsque lui, Giov. Malteo, viendrait l'en tirer; ce qui lui fournirait le moyen de se faire payer comme il l'entendrait par les parents de la fille. Lorsqu'ils furent convenus ainsi de leur fait, Bel phégor disparut soudain.

Quelques jours après le bruit se répandit dans Florence qu'une des filles de Messer Ambrogio Amadei, mariée ù Buonajuto Tebalducci, était possédée du démon. Les parents ne négligèrent aucun des remèdes dont on use en pareil cas : ils mirent sur sa tète le chef de san Zanobi et le manteau de san Giavanni Gualberto; mais Roderigo se moquait de lout. Cependant , pour que chacun demeurât convaincu que c'était un esprit qui tourmentait la jeune femme, et non un mal d'imagination, il ])arlait latin, soutenait des thèses de philosophie, et révélait les péchés cachés des autres. Il découvrit entre autres celui d'un moine qui avait tenu pendant plus de quatre années dans sa cellule une femme habillée en novice : tout le monde en était émerveillé.

Messer Ambrogio était donc extrêmement chagrin; et après avoir inutilement essayé tous les remèdes, il avait perdu tout espoir de guérir sa fille , lorsque Giov. Matteo vint le trouver et lui promit de la rendre à la santé s'il voulait lui donner cinq cents florins pour acheter une métairie i» Peretola. Messer Ambrogio accepta le marché. Alors Giov. Matteo ayant fait dire d'abord un certain nombre de messes , et exécuté toutes les simagrées nécessaires pour embellir la chose, s'approcha de l'oreille de la jeune femme et dit : «Roderigo, je suis venu te «trouver pour te sommer de me tenir ta pro- «messe. » Roderi.go lui répondit : «Je ne de- « mande pas mieux ; mais cela ne suffit pas pour «t'enrichir : en conséquence, aussitôt que je «serai parti d'ici j'entrerai dans le corps de la «fille du roi Charles de JNaples, et je n'en sor- « tirai point sans loi. Tu te feras donner alors la «récompense que tu voudras; mais j'espère «alors que tu me laisseras tranquille.» Après ces mois il abandonna la possédée , au grand plaisir et au grand étonnement de toute la ville de Florence.

Il y avait Irés-peu de temps que ceci venait

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