‹ Œuvres complètesChapitre 200 sur 323 · DISCOURS MORAL · texte numérisé non relu

DISCOURS MORAL

De profundis clamavi ad te. Domine; Domine , exaudi vocem meam. Ps. 129.

Vénérables pères et confrères ^ ,

Afin do me conformer aux ordres de mes supérieurs, qui m'ont chargé ce soir de m'adresser à votre charité et de vous dire quelques mots sur la pénitence, j'ai cru ne pouvoir mieux faire que de commencer mon exhortation par les paroles du lecteur du Saint-Esprit , le prophète David, pensant que ceux qui, ainsi que lui, ont péché, ne désespéreront pas, en voyant son exemple , d obtenir la miséricorde du Dieu très-haut et très-clément; et que ceux qui ne pourraient l'obtenir comme lui ne se laisseront point abat-

' Dans tous les pays catholiques où l'usage des confréries coni pesées de laïques éiait général, quelques-uns des plus zélés confi ères proiioiicaienl de leuips à autre des sortes de sermons. C'est dans une de ces coiifréiies que Macchiavelli prononça ce Discours moral.

tre, car aucun exemple n'est plus propre à nous faire voir jusqu'où l'homme peut pécher et pousser le repentir, et jusqu'à quel point Dieu se montre facile à nous pardonner. Répétons donc avec le prophète : «G Seigneur, plongé «dans la profondeur du péché, j'ai élevé vers «toi une voix humble et pleine de larmes ;ô «Seigneur, fai.s-moi miséricorde; je t'en sup- «plie, que ta bonté infinie daigne me l'accor- « der ! » Personne ne doit désespérer de l'obtenir, pourvu qu'on la demande les yeux baignés de larmes, le cœur rempli d'affection et la voix brisée par la douleur. O immense miséricorde de Dieu! ô boulé infinie! le Dieu trè.s-haut connut combien il éiait aisé à l'homme de tomber dans le péché; il vit que s'il voulait maintenir sa vengeance dans toute sa rigueur il

serait impossible à un seul homme d'être sauvé, et il ne put opposer à l'humaine frap,i!ité un remède plus doux que d'avenir la race des hommes que ce n'était pas le péché, mais l'endurcissement dans le péché (jui pouvait rendre ,sa vengeance implacable. C'est ainsi qu'il ouvrit aux mortels le chemin de la pénitence, afin que, s'ils avaient oublié la bonne voie, ils pussent du moins monter au ciel par l'autre.

C'est donc la pénitence qui seule peut effacer tous les péchés, toutes les erreurs des hommes; et quoique ces péchés soient innombrables, quoiqu'il y ait mille manières de les commettre, cependant on peut les partager en deux grandes divisions : l'une comprend ceux où l'homme se montre ingrat envers Dieu, l'autre ceux où il se montre ennemi de son prochain. Mais, pour bien discerner en quoi consiste notre ingratitude, il suffit d'examiner combien sont nombreux et en quoi consistent les bienfaits que nous avons reçus de Dieu. Considérez, considérez que tout ce qui a été fait ou créé ne l'a été que pour l'avantage de l'homme. Voyez d'abord la surface immense de la terre. Pour qu'elle put être habitée par les humains, il n'a pas permis qu'elle fût entourée en entier par les eaux de la mer; mais il a voulu que la partie destinée à leur servir de demeure restât découverte. Il a fait naître ensuite sur cette terre les animaux , les plantes, les herbes, enfin tout ce qui peut être utile aux hommes, avec une abondance inépuisable; et non-seulement il a voulu qu'elle pourvût à leur nourriture, mais il a commandé encore aux eaux de produire une foule d'animaux propres à leur servir de mets nourrissants. Mais de ce spectacle terrestre élevons notre regard vers les cieux, et examinons la beauté du spectacle qu'ils nous présentent. Une partie a été faite pour notre usage, et une autre pour que la connaissance de cette œuvre admirable et splendide nous donnât la soif et le désir de pos- .séder ce qui est caché à notre vue. Ne voyez-vous pas toutes les fatigues qu'endure le soleil pour nous prodiguer sa lumière, et pour que son influence donne la vie à nous et à tout ce que Dieu a créé pour notre usage.^ Tout a donc été créé pour la gloire et l'avantage de l'homme : l'homme seul a été créé pour servir et pour honorer Dieu, qui lui donna la parole afin qu'il pût le louer ; i[u\ lui donna la vue, non pour courber la

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tète vers la terre comme les autres animaux, mais pour l'élever vers le ciel afin de le contempler continuellement. Il lui donna des mains afin qu'il pût édifier des temples et faire des .sacrifices en son honneur; il lui donna la raison et l'intelligence afin qu'il put examiner et connaître la grandeur de Dieu. Voyez donc de quelle ingratitude l'homme se rend coupable envers un si grand bienfaiteur, et de quels châtiments il se montre digne, lorsqu'il pervertit l'usage de tant de bienfaits, lorsqu'il en fait l'instrument du mal, lorsqu'il blasphème Dieu de cette même langue qu'il a reçue pour le bénir, lorsque cette bouche qui fut faite seulement pour le nourrir, il la change en une senline de vices, et s'en sert pour rassasier ses appétits et son ventre de mets délicats et surabondants ; lorsqu'il se détourne de la contemplation de Dieu pour se livrer à celle du monde; lorsqu'il convertit le besoin de conserver .son espèce en luxure et en voluptés! C'est ainsi que l'homme, en se livrant à ces œuvres brutales , devient luimême une véritable brute, d'animal raisonnable qu'il était; c'est ainsi que l'homme, en usant d'ingratitude envers Dieu, d'ange devient démon, de maître esclave, et d'homme bête.

Mais il est impossible que ceux qui sont ingrats envers Dieu ne soient pas les ennemis de leur prochain; et les ennemis de leur prochain sont ceux qui ne possèdent point la charité. La charité, mes pères et mes chers frères, l'emporte à elle seule sur toutes les autres vertus des hommes ; c'est d'elle que parle avec tant d'étendue l'Église de Dieu, lorsqu'elle dit que celui qui manque de charité n'a rien ; c'est d'elle que saint Paul dit : Si linguis non solùm liominuin, sed angeloniin loqiiar, caritateni autem non habeani , f'actiis sum siciit œs sonans , «si je parlais avec toutes les langues, «non-seulement des hommes mais même des «anges, et que je n'eusse pas la charité, je ne «serais qu'un son inutile et sans fruit;» c'est sur cette vertu qu'est fondée la religion de Jésus-Christ. Non, celui qui n'est pas rempli de charité ne peut l'être de religion. Et coran)e la charité est toute patience et toute douceur, elle ne connaît ni l'envie, ni la méchanceté, ni l'orgueil, ni l'ambition ; elle ne cherche pas sa propre commodité ; elle ne s'irrite point lorsqu'on lui reproche le mal qu'elle a fait; elle ne trouve

DlSCOriRS MORAL.

leii

pas sa joie dans le péché ; elle ne se fait pas une jouissance de la vanilé ; elle souffre tout , elle croit tout, elle espère tout. 0 vertu vraiment divine, bienheureux ceux qui te possèdent ! Tu «s ce céleste vêtement qui doit être la parure de ceux qui veulent assister aux noces célestes de notre souverain monarque Jésus -Christ dans le royaume des cieux, festin d'où seront bannis tous ceux qui n'en seront pas revêtus, Dour êire précipités dans les flammes éternelles. Tielui qui manque de cette vertu doit être nécessairement ennemi de son prochain : il ne saurait ni secourir son infortune, ni supporter ses défauts, ni consoler son affliction, ni éclairer son innocence, ni conseiller celui qui s'égare, .ni soutenir les bons, ni châtier les méchants. Mais quelque énormes que soient ces péchés envers le prochain, Tingralitude envers Dieu est bien plus grande encore. Et cependant, quoique nous tombions souvent dans ces crimes, Dieu, notre miséricordieux créateur, nous a enseigné la voie de nous relever: c'est la pénitence, dont il nous a indiqué l'efficacité par ses paroles et par ses œuvres : par ses paroles, quand il commanda àsaint Pierre de pardonner soixante-dixsept fois le jour à celui qui implorerait son pardon ; par ses œuvres, quand i\ pardonna à David l'adultère et l'homicide, et à saint Pierre l'injure que cet apôlre lui avait faite de le renier, non-seulement une fois, mais trois fois. Quel péché Dieu ne vous pardonnera-t-il pas si vous faites sincèrement pénitence, puisqu'il a pardonné les leurs à ces deux hommes , et qu'il lei r a donné la place la plus honorable parmi

les élus du ciel ? Seulement parce que David, prosterné sur la terre, criait, plein d'affliction et de larmes , Miserere met Deiis; seulement: parce que saint Pierre flevit amarè, pleura amèrement, comme avait fait David, c'est parla que tous deux méritèrent leur pardon.

Mais comme le repentir et les larmes ne suffisent pas, comme la pratique des bonnes œuvres, en opposition au péché, est nécessaire pour ne point errer davantage et pour écarter toutes les occasions de mal faire, il faut imiter saint François et saint Jérôme, qui, pour réprimer l'aiguillon de la chair et lui enlever tous les moyens de les induire en de coupable» tentations, avaient coutume, le premier de se rouler sur des fagots d'épine, le second de se déchirer la poitrine avec un caillou. Mais avec quels cailloux , avec quelles ronces réprimeronsnous le penchant à Pusure, à l'infamie et le désir de troni|)er notre prochain, si ce n'est en faisant l'aumône, en rendant service, et en honorant tout le monde.^ Mais, aveup,lés par les voluptés , entourés de toutes les erreurs , envp loppés dans les liens du péché, nous nous Ip.h> vons entre les mains du démon. Pour en sortir il faut avoir recours à la pénitence , et crier comme David : Miserere mei, Deus, et pleurer avec amertume comme saint Pierre ; avoir honte de tous les péchés que nous avons commis, nous en repentir sincèrement, et reconnaître d'une manière évidente que tout ce qui nous séduit dans ce bas monde n'est absolument qu'un vain songe.

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