ACCORD ENTRE LE DUC DE VALENTINOIS ET LES CONFÉDÉRÉS
«Qu'il soit notoire aux parties mentionnées «ci-dessous, et à tous ceux qui verront les pré- « sentes, que Son Excellence le duc de Roniagne «d'une part, et de l'autre les Orsini, ainsi que «leurs confédérés, dé.sirant mettre fin à des dif- «féiends , des inimitiés, des mésintelligences et «des soupçons qui se sont élevés entre eux, ont «résolu ce qui suit :
« 11 y aura entre eux paix et alliance véritables «et perpétuelles, avec un complet oubli des a torts et injures qui peuvent avoir eu lieu jus- « qu'au présent jour, se promettant réciproquece ment de n'en conserver aucun ressentiment; «et en conformité desdites paix et union. Son «Excellence le duc de Roinagne reçoit dans ses «confédération, ligue et alliance perpétuelles;
LEGATIONS
a tous les seigneurs précités et chacun d'eux , et s promet de défendre les États de tous en géné- «ral et de chacun en particulier, contre toute «puissance qui voudrait les inquiéler ou alta- «quer pour quelque cause que ce fût , exceptant «néanmoins toujours le pape Alexandre VI et «Sa Majesté Trt's-Chrctienne Louis Xll , roi de «France. Prometient, d'autre part, et dans les «mêmes fermes, les seigneurs susnommés, de «concourir à la défense de la personne et des «États de Son Excellence, ainsi qu'à celle des «illustrissimes seigneurs don Zofre Borgia , « prince deSquiilaci , don Roderigo Borgia , duc a deSermoneta et de Bisell i , de don Jean Borgia, «duc de Camerino et de Neppi; tous frères ou «neveux de Son Excellence le duc de Romagne.
«De plus, comme la rébellion et l'envahisse- «ment du duché d'Urbin et de Camerino sont «arrivés pendant les susdites mésintelligences, «tous les confédérés précités et chacun d'eux «s'obligent à concourir de toutes leurs forces «au recouvrement des États ci-dessus et autres «places et lieux révoltés et envahis.
« Son Excellence le duc deRomagne s'engage «à continuer aux Orsini et aux Vileili leurs an- «ciens engagements de service militaire, et «aux mêmes conditions.
«Elle promet de plus de n'obliger qu'un '(d'entre eux, à leur choix , de servir en per- «sonne ; le service que pourront faire les autres «sera volontaire.
« Elle s'engage aussi à faire ratifier le présent «traité par le souverain pontife, qui ne pourra «obliger le cardinal Orsino à demeurer dans «Rome qu'autant que cela conviendrait à ce «prélat.
« En outre , comme il existe quelques diffé- 0 rends entre le pape et le seigneur Jean Benti- «vogli , les confédérés précités conviennent «qu'ils seront remis à l'arbitrage sans appel du «cardinal Orsino, de Son Excellence le duc de «Romagne, et du seigneur Pandolfe Petrucci.
«S'engagent aussi les confédérés précités, «tous et chacun d'eux , aussitôt qu'ils en seront «requis par le duc de Romagne, à remettre «entre ses mains comme otages un des tils lé- « gitimes de chacun d'eux , et ce dans le lieu et «dans le temps qu'il lui plaira indiquer.
«Promettant de plus les mêmes confédérés , «tous et chacun d'eux, si quelque projet tramé
F.T MISSIONS
«contre l'un d'eux venait à leur connaissance -, , «de l'en avertir et de s'en prévenir tous réci- I «proquement.
I « 11 est convenu , outre cela , entre le duc de «Romagne et les susdits confédérés, de regar- «dercoirme l'ennemi commun quiconque nian- «querait aux présentes stipulations, et de con- « courir tous à la ruine des États qui ne s'y «conformeraient pas.
« César , Paul Orsino, Agapit.
« Fait à linola , le 18 octobre 1502. »
LETTRE XXIIl.
MAGMFIQCES SEICNEDRS ,
Permettez-moi de vous faire observer que, si vous êtes surpris de n'avoir pas reçu mes lettres, je suis de mon côté très-fàché de n'avoir pu et de ne pouvoir encore faire autrement. Au lieu de Thomas Totti, il arriva ici un homme à pied, sans connaissance exacte du pays et fort peu habile à marcher. Je lui remis le 8 des lettres aussi importantes au moins qu'aucune de colles que je vous ai écrites depuis que je suis en celte ville. Si voire courrier ne m'assurait avoir rencontré au sortir de Florence le porteur de ces dépêches , je vous en transcrirais le contenu. Devant mander en particulier au gonfalonier ce qui se passait publiquement, article peu étendu , j'ai écrit le 1", le 3 et le ô. Mes dernières sont du 10, elles contenaient la copie du traité et toutes les nouvelles de cette cour. Vous devez les recevoir aujourd'hui par Jacques, voiturier de Monticelli, auquel je les ai confiées. Je prie donc la seigneurie de m'excuser, en faisant attention que les choses ne se devinent pas, et que nous avons affaire ici à un prince qui gouverne par lui-même : pour ne pas s'exposer à mander des rêveries, il faut étudier le terrain. Pendant qu'on le fait, le temps s'écoule. Loin d'en perdre, je le mets à profit autant qu'il m'est possible. Je ne vous répéterai point ce qui se trouve dans mes lettres du 8 et du 10, espérant qu'elles vous seront parvenues, quoiqu'un peu tard. Vous y aurez vu la tournure que prennent les affaires de ce pays. Elles vous auront fait connaître ,au moins en partie, les dispositions du duc, en lisant mon entretien avec lui , et avec cet ami qui me redit sans cesse
LÉGATIONS AUPRÈS DU DUC DE VALENTINOIS
que temporiser c'est courir après un mieux impossible et perdre une occasion favorable. Je réponds que ces délais ont été commandés d'abord par le désir d'attendre que l'on sût la volonté du roi, ensuite par celui d'envoyer à Rome pour s'informer des intentions du pape; qu'ils le sont aujourd'hui par le départ de févéque de Volterra pour la France et par l'arrivée dans notre ville de l'archidiacre de Celon. Beaucoup de gens me disent que tel est l'usage de la seigneurie. On me reproche à chaque instant que , pour n'avoir pas su prendre de parti depuis 1499, nous avons d'abord été mal servis par le duc et ensuite accablés par le roi de France. Je défends l'honneur de notre république autant qu'il m'est possible, en développant les nombreux arguments qui militent en sa faveur. Ils ne sont point admis. Je n'ai pas voulu jusqu'à ce jour vous mander tout cela, de peur d'être accusé de présomption; mais, voyant aller les choses comme je l'avais prévu , j'aime mieux avoir à me plaindre des fausses interprétations que l'on pourra se permettre qu'à me repentir de ne vous avoir pas informés de ce qui se passe ici. Vous me demandez des éclaircissemenls que je crois vous avoir donnés. En lisant bien mes lettres, vous les y trouverez. Au sujet de la paix et de la guerre , je vous ai marqué que l'on parlait de l'une et que l'on se préparait à l'autre. Je vous ai instruits de l'accord fait par Paul Orsino et vous en ai envoyé une copie avec mes lettres du 10. Vous y voyez que, d'après le bref du pape, le refus de Jean Bentivogli rend ce traité nul. Le 30 du mois précédent , je vous ai informés des conjectures et des difficultés relatives à cet accommodement , vu les dispositions du duc et de ses adversaires , et l'opinion oiî l'on était que le duc viendrait à bout d'en détacher quelquesuns de la ligue. On voit aujourd'hui que cette opinion était fondée. Le protonolaire Bentivogli tiavaille ici à un accommodement qui est presque terminé. Les Bentivogli s'en justifieront sans peineauprès des confédérés, qui ont remis la cause de Bologne à un arbitrage. Ils y trouveront d'ailleurs leur sûreté, puisque le roi de France se donne pour garant de son exécution. Le protonotaire, en men parlant ce soir, m'a demandé si sa seigneurie imiterait ce prince. J'ai répondu que son exemple serait toujours notre règle. Je
n'ai rien appris de positif sur les conditions de cetacccrd.Commejefisobserver au protonotaire que le duc pourrait avoir des regrets au sujet de la conquête de Bologne, il me dit que l'on avait démontré à Son Excellence, comme je vous l'ai mandé, qu"il lui serait plus avantageux de faire une alliance durable que de s'emparer d'une place qu'il ne pourrait conserver. La conduite des Orsini et des Vitelli lui a fait sentir depuis le besoin d'agir avec prudence , quand elle ne l'aurait pas senti auparavant. Ces confédérés ont appris au duc qu'il fallait plutôt songer à défendre ses propres États qu'à envahir ceux des autres,et que le moyen d'y réussirétait de prendre les armes, deflaltersessujets et de s'attacher à ses voisins ; moyen qu'il compte bien employer, comme je vous l'ai écrit le 8, d'après ce que l'un de mesamism'avait rapporté. Leduc,après avoir recula ratification des Orsini, leur a envoyé quelqu'un sous prétexte de lever les difficultés causées par le refus de Jean Bentivogli; mais son but réel est de gagner du temps. Les Orsini, de leur côté, restent sur les terres de Fano, sans faire un pas en avant ou en arrière; ainsi l'on n'a plus que des incertitudes sur cette paix générale. Le parti qui saura le mieuxen imposer à son adversaire l'emportera, et ce sera celui qui se trouvera le plus puissant en troupes , en amis et en préparatifs de paix et de guerre. Je vous ai informé précédemment de ceux qui se faisaient ici et de l'inutilité de songer encore à des temporisations. Afin de vous procurer une connaissance plus exacte des fantassins et des cavaliers qui sont déjà à sa disposition et de ceux qu'il attend , je vous en envoie une liste faite d'après ce que j'ai ouï dire à plusieurs personnes, étant obligé de m'en rapporter aux autres sur les objets que je ne puis voir par moimême. Le duc ne sortira point de cette ville avant l'arrivée des Suisses qui étaient attendus cette semaine , et des autres lances françaises qui le sont de jour en jour. 11 tend les bras, comme je vous l'ai marqué plusieurs fois , à tous les ennemis de Pandolfe, de Jean-Paul et des Orsini. N'ayant plus rien à vous mander, je finis celte dépèche, en vous priant, ou de m'excuser lorsque je ne nmplis pas vos désirs, ou de me donner les moyens de le faire. Nicolas îMacchiavelli.
iiiiola, le 13 novembre 1502
262 LEGATIONS ET MISSIONS.
LETTRE XXIV
UAGNIFIQTTES SEICNEURS ,
Je VOUS ai envoyé le 13 par Charles ma réponse ù la vôtre du 11. Le comte Louis de la Mirandole est arrivé avec trente -quatre hommes d'armes et soixante-dix chevau-léjjers. Son cantonnement esta Doccia, lieu situé à trois milles d'ici du côté de Bologne, Je vous ai informés dans mes dernières de l'état de la négociation avec les Bentivogii et des démonstrations amicales et empressées du duc auprès du protonotaire. Je m'entretins hier malin fort longtemps avec ce dernier; il me parla de Taffeclion du duc pour eux, de l'avantage qui en résulterait pour leurs affaires, et de celui que ce seigneur retirerait de leur alliance, qui serait déjà conclue, s'il n'avait pas voulu que le pape intervînt dans cet accord comme partie principale. Comme rambilion de ce pontife lui a toujours inspiré le désir de faire rentrer dans l'obéissance du saint-siége la ville de Bologne, qu'aucundesesprédécesseursn a pu soumettre, le duc ne veut rien terminer sans son agrément. Son secrétaire Romolino doit se rendre à Rome pour le solliciter. Leur convention porte particulièrement sur deux points : d'abord il sera formé entre l'évêque d'Euna, ou le cardinal Borgia,etles Benlivogli, une alliance, en faisant épouser la sœur du cardinal, soit par le protonotaire Bentivogli, s'il veut renoncer à l'état ecclésiastique, soit par Hermès, s'il consent à rompre ses engagements avec la parente des Orsini. En second lieu, les Bentivogli s'obligent à soutenir le duc contre tous ses ennemis , avec un certain nombre de troupes. Il y a sur les conditions quelques difficultés. Le duc voudrait que ce service se fit aux frais des Bentivogli. Ceux-ci demandent qu'il soit payé par lui, en tout ou au moins en partie. Ils ont aussi d'anciens comptes à terminer. On parle d'un chapeau de cardinal pour le prolonolaire, s'il poursuit la carrière dans laquelle il est entré. Mais je ne puis vous certifier cette nouvelle, non plus que les précédentes.
Romolino est parti ce matin avec le protonolaire pour Bologne, où il (onféreni avec Jean Bentivogli , et de là il se rendra à Rome. Je vojs en préviens, afin qu'à son passage à Florence vous puissiez lui faire un accueil honorable et tirer de lui quelques renseignements. Comme il
ne voyage point en poste , il pourra s'arrêter quelques instants.
On dit que le duc se rendra , d'ici à jeudi , à Césène, où il fera camper ses troupes.
L'envoyé que le duc a fait partir ces jours derniers pour aller trouver les Orsini n'est point encore de retour; aussi ne sait-on rien de ce qui se passe à Fano. J'ai appris aujourd'hui qu'il s'était élevé quelques divisions entre les Orsini d'une part , et Jean-Paul ainsi que Vitellozzo de l'autre, au sujet du traité, dont ce dernier est très-mécontent.
Rien de nouveau sur les Suisses et les autres troupes qui doivent encore arriver. On attend de largent de Florence pour former le camp.
Bonacorso y a été envoyé à cet effet il y a huit jours, comme je vous l'ai marqué. Quant à leur projet d'accommodement, on pense qu'il ne pourra jamais les réunir tous , à moins qu'un tiers ne devienne le sujet de leurs agressions. Ceux qui peuvent craindre de le devenir doivent prendre leurs précautions pendant qu'il en est encore temps.
NiCOT.AS INI.iCCIIIAVELLl.
Imola , le 14 novembre 1502.
P. S. Le porteur de celte lettre part aujourd'hui 18 à la douzième heure; comme je ne vois pas d'autre moyen , je suis obligé de vous envoyer un de mes domestiques; il doit être à Florence mercredi. Je prie vos .«seigneuries de lui faire payer six livres.
LETTRE XXV
M&CNIFIQUES SEIG^iEURS ,
Vous avez dû recevoir hier ma dernière lettre du 14, que je vous ai envoyée par Antoine, mon domestique. J'ai appris depuis que le projet d'accommodement emporté par Paul Orsino avait été retouché parles autres, et rendu tel que vous le voyez dans la copie que je vous en ai fait passer. Après ces changements , ils l'ont ratifié et renvoyé au duc, qui a fait de son côté les additions et les retranchements qui lui ont paru convenables. Le 8 ou le 9 quelqu'un a été expédié de sa part vers les confédérés pour leur reporter ce nouveau projet de traité, avec ordre de leur assurer que le duc n'en accepterait pas d'autre. L'un de ses secré-
LEGATIONS AUPRES DU
taires me montra hier au soir une lettre que cet envoyé a écrite de Sienne à Son Excellence, en date du 13. Elle est ainsi conçue:» J"ai trouvé « ici Paul Orsino; ceseiffucur ma paru surpris de « ne recevoir de voi:s ni réponses ni instructions «sur ce qu'il vous a mandéauncmdesautrescon- « fédérés. Lorsque je lui eus communiqué ainsi « qu'à Pandolfe Petrucci vos inlenlion.s, il s'éleva « d'abordquelquesdifficultcs,mais ils finirent par «y donner leur consentement en bonne forme. a Antoine de Venafre a ratifié ce traité au nom «du cardinal Orsino, dont il avait les pleins «pouvoirs. Comme personne n'était chargé de « ceux de Vitellozzo, de Jean-Paul et de Liverotto, «Pandolfe et Paul Orsino ont promis de le «leur faire ratifier, ainsi que vous l'apprendrez «de ce dernier, qui se rend auprès de Son Ex- «cellence. «D'après cette lettre, dont vous voyez le contenu, on attend ce soir Paul Orsino. Vous serez instruit de tout ce que je pourrai découvrir.
Gui, duc d'Urbin, a fait demander il y a deux jours un sauf-conduit pour un citoyen de !a ville d'Urbin, qu'il désirait envoyer à Son Excellence pour lui communiquer quelque chose; il a été accordé sans désignation de^noii). Si quelqu'un se rend ici avec un ^auf-conduit, je tâcherai d'être informé de la cause qui l'y aiiiène, afin de vous en instruire.
On ordonna hier des logements pour cent cinquante lances françaises, qui, dit-on, doivent encore arriver à Tosignano, Fontana et Codironco, lieux .'^itués au pied des Apennins, ••^ur les confins du Bolonais. On attend des nouvelles du voyage de Romolino, qui partit hier matin de Bologne pour Rome. 11 parait que le départ du duc sera remis à dimanche prochain.
Le grain vaut ici quarante sols, mesure de Florence. Jacques de Borgo , qui remplit à Imola les fonctions de Ueutenant , m'a dit que, d'après le relevé des grains qui se trouvent dans les États du duc, toutes les villes auraient besoin de provisions nouvelles, les unes pour un mois, les autres pour deux. Les troupes étrangères augmenteront encore cette disette, malgré les achats que le duc fait au dehors. Je vous préviens de ceci, afin que vous empêchiez toute exportation de vos grains pour ce pays.
Un certain Gabriel de Bergame. qui a apporté ici de l'argent de Venise, y fait beaucoup d'af-
DUG DE VALliNTINOIS. 263
faires. Il m'a montré hier au soir une lettre, dans laquelle on lui mandait de Venise que l'on venait d'y recevoir du Portugal la nouvelle de l'arrivée de quatre bcàtiments chargés d'épiceries et revenant de Calcutta, ce qui avait fait bais.ser con>i iérableraent le prix de ces sortes de marchandises et causé un très- grand dommage à cette ville.
Nicolas Macchuvelli.
Imola , le 16 novembre 1502.
P. S. Le porteur de la présente est parti à la
vingtième heure. 11 s'est engagé à être rendu a
Florence demain soir. Je lui ai promis un florin
d'or, je prie vos seigneuries de vouloir bien le
i lui payer.
LETTRE XX VL
MAOiFlQUES SEIOEUKS,
Vous aurez vu, par les dépèches des 8, 10 et 13 , mes efforts auprès de différentes personnes pour tâcher de découvrir les projets du duc, et les réponses que j'ai faites selon les circonstances. D'après celle que vous m'a\ ez envoyée le lô sur tous ces objets, en me recommandant d'agir avec toute la mesure qui me par;âtra çuflvenable, je me suis présenté chez le duc hier au soir. Nous avons eu ensemble une longue conférence. Je lui ai parlé d'abord de la méfiance qu'il m'avait témoignée dans notre dernière entrevue en me demandant s'il pouvait eompter sur l'amitié delà seigneurie, et du déplaivir que vous en aviez ressenti lorsque je vous en avais informés; alors je lui ai déve!o[)pé une grande partie des idées qui se trouvent au commencement de votre lettre, en lui réitérant sans réserve toutes vos protestations amicales, etc. Passant ensuite au désir qu'il a d'être choisi pour général à la solde de la république, je lui ai dit que cet article vous avait causé beaucoup de peine, soit parce que la chose était impo-sible, soit parcequerinlérétparliculier semblait l'emporter sivr le bien général, etque l'onformait des demandes auxquelles vous ne pouviez ni ne deviez consentir. Après lui avoir observe que la seigneurie n'avait ni le pouvoir d'accorder unesolde considérable, ni l'orgueil d'oser en offrir une médiocre , je fis entendre que, laissant de côté cet engagement miijtaire, il fallait soccyper de
LÉGATlOrSS ET MISSIONS.
choses possibles, et où la république trouvât sa sûreté , sans blesser les inlérèls du roi de France, auquel' elle devait les plus {grands éf^ards. Je m'étendis beaucoup sur ce point, sans perdre de vue les bornes de mes pouvoirs et le soin de n'employer, tout en me rapprochant de votre lellre , aucune expression capable de l'offenser. Leduc, qui m'avait écouté avec attention et n'avait laissé échapper aucun sij^ne de mécontentement, me répondit : «Tu vois que rien ne «se termine. 11 s'a{;it de former entre nous, «comme je te l'ai dit la dernière fois , des liai- « sons générales ou particulières: si elles ne doi- «venl être que générales , il n'est plus besoin «d'en parler ; je tiendrai la promesse, que je t'ai «sisouvent répétée, de ne faire jamaisaucunmal «à la seigneurie, et de l'obliger autant qu'il sera « en mon pouvoir; les Florentins seront toujours «bien accueillis dans mes États; mais il ne faut « passonger à conclure une alliance particulière, «si l'engagement militaire qui doit en être la «base n'a pas lieu.» Je m'empressai de lui ob- .server que les rapports généraux d'amitié ne forment pas des liens solides; que les temps et la fortune changent; que l'on s'unit tous les jours sans exiger la condition qu'il désire, et que les liaisons durables sont celles qui concilient les intérêts des deux partis. J'y ajoutai beaucoup d'autres réflexions qu'il serait inutile de rappeler. Il me suffit de vous dire que sa conclusion fut conforme à ce que je viens de vous rapporter. Je n'en pus obtenir d'autre. 11 m'entretint ensuite des différentes affaires qui l'occupent en cet instant. 11 regarde celle de Bologne comme finie ; il attend Paul Orsino, et se plaint amèrement de Vitellozzo ainsi que de Jean- Paul. Je lui ai dit à ce sujet que j'avais toujours si bien prévu que Son Excellence l'emporterait que, si j'eusse mis mes pensées par écrit, elle les prendrait aujourd'hui pour une prophétie. Comme je lui alléguais, entre autres raisons qui m'avaient porté à juger ainsi, la facilite de rompre de semblables liens , étant seul contre plusieurs , il me répliqua qu'il les avait rompus en effet, et qu'il avait déjà dérouté plus de quatre de ses adversaires. Il m'a ensuite objecté que Jean-Paul se glorifiait d'être en grande intelligence avec la république. «Comme il est bon «soldat,» lui ai-je dit, «et qu'il a été à notre «solde, nous lui avons été fort attachés, mais
« nous avons eu en dernier lieu beaucoup à nous « plaindre de lui. » — « Je ne veux plus, » ajoutât-il, « le laisser ignorer qu'avant de quitter « Pérouse et de so rendre auprès de Vitellozzo « dans Arezzo , il m'écrivit en ces termes : « Vous «savez que je hais Vitellozzo; je désirais néan- « moins me servirde lui pour rétablir lesMédicis «dansFlorence. Comme je neveux pas avoir l'air «de suivre en cela ses volontés, je vous prie de « m'écrire une lettre dans laquelle vous m'ordon- « nerez de concourir à cette entreprise. » Je la lui «écrivis, et il s'en prévaut peut-être aujourd'hui «contre moi auprès de la seigneurie. «Je lui répondis que je n'avais jamais entendu parler de cet objet. Continuant à m'entretenir de Vitellozzo , il voulut m'apprendre encore un projet de trahison dont il avait été informé depuis deux jours. « Lor.sque nous fûmes entrés ,» me di t-il,« sur les terres deFlorence, voyant échouer «ses desseins, auxquels je refusais de me prêter, « il conçut celui de gagner les Orsini à mon insu, «afin de pouvoir escalader Prato pendant une «nuit et de me laisser à la discrétion de mes «ennemis. Mais, étant allé visiter cette place, il «en trouva les murailles plus élevées et la garde « meilleure qu'il ne l'aurait cru. Quoique, en con- « fiant ce projet à quelqu'un qui me l'a commu- « nique il y a seulement deux jours , il lui ait dit «que dans une entreprise de ce genre le com- «mencemenl amenait nécessairement le milieu «et la fin, il s'est vu obligé de renoncer à l'es- «poir de consommer cette perfidie; mais il en «médite chaque jour de nouvelles et justifie «par sa conduite celle des Florentins à l'égard «de son frère. » Je répondis comme cette matière l'exigeait. Quoiqu'il ne me laissât aucun doute sur son ressentiment envers Vitellozzo, je ne pus pénétrer les vues particulières de Son Excellence.
J'ai revu depuis cet ami dont je vous ai parlé. Écartant, selon votre désir, la question de l'engagement militaire , j'ai touché les articles concernant Vitellozzo , Pise, et l'alliance projetée. Il m'a confirmé la haine du duc contre ce confédéré. Au sujet de Pise il m'a dit: « L'armée va marcher d u côté d'Urbin ; peut-être «se rendra-t-elle ensuite vers Pérouse, Castello «et Sienne. De là elle pourrait facilement se «porter sur Pise et s'emparer de cette place « prise au dépourvu, mais il faudrait que la chose
LÉGATION AUPRES DU DUC DE VALENTllNOlS.
ofûl bien secrète. Depuis la création de votre «gonfalonier actuel, la seifïneurie pourrait-elle « disposer de vingt-cinq ou de trente mille ducats, «sans avoir à en rendre compte à personne dans «lepremiermoment?...»RevenantensuiteàlVnjraiicment, cet ami me fit observer que c'était humilier le duc que de ne vouloir plus en parler; (lue la seigneurie pourrait d'ailleurs le convertir en un subside. Je répliquai que ce serait changer la dénomination et non la chose , et que, iwur me décider à vous faire une semblable proposition , il faudrait que je pusse en même temps vous en démontrer les avantages. 11 me dit qu'il y réfléchirait, et 1-à-dessus nous nous séparâmes. Les autres Français que l'on attendait sont arrivés, et logés comme je vous l'ai écrit. Un certain Frédéric, agent du cardinal de Sainl-Georges, qui est ici depuis deux jours, m'a dit que la totalité des Français qui viennent de Parme au secours du duc s'élève à quatre cent cinquante lances. Je ne sais si son récit est vrai, mais il se rapporte à ce que la cour publie à ce sujet. Cet individu doit être bien informé, puisqu'il arrive luimême de Parme, où il a passé plusieurs jours.
La conclusion de l'accommodement dépend du côté des Orsini du retour de Paul, et du côté des Benlivogli du voyage de Romolino à Rome. Il ne transpire rien sur cet objet.
Le trésorier Alexandre me dit hier que le duc attendait pour partir une réponse d'Ercolano, qu'il a envoyé à Milan depuis plusieurs jours. Ses préparatifs de guerre , au milieu de tant de négociations pour la paix, tiennent tout le monde dans l'incertitude. On ne sait plus sur quoi compter. Malgré le bon accueil fait au protonotaire, Jean Bentivogli n'est pas sans inquiétude en voyant le duc accroître ses forces et ne pas retirer de son voisinage les troupes qui incommodent beaucoup les habitants de Bologne ainsi que lui. De plus, lecomlede la Mirandole et les Français venus dernièrement par la route de Ferrare devant se rendre à Rimini, il lui semble que le duc aurait dû les faire passer par Faënza. Au lieu de leur assigner celte route, il les a fait venir de son côté , a placé le coiule à Doccia et les Français dans trois petits forts silucs vers Piancaldoli , sur les confins du Bolonais, ce qui éloigne ces troupes de leur prétendue destination et est fort à charge à Jean Benhvogli. Une compagnie de fantassins, qui avait
aussi é;é envoyée vers Rimini, est de retour dans ces mêmes cantons. Tout cela donne lieu à diverses conjectures. On pense cependant que si un accord est une fois conclu il sera suivi. Les Vénitiens, voyant l'orage se former, ont envoyé, pour n'être pas surpris, le comte de Pitigliano à Raveiine, avec mille hommes de cavalerie.
Les liaisons du duc avec la France ne lui laissent aucune crainte de votre côté, et l'on ne pense pas qu'il ait envie de vous nuire. Quant aux Orsini et aux Vitelli, on peut mieux juger à Florence qu'ici de leur position. Au reste il faudrait être hardi pour oser prononcer dans de semblables circonstances.
On publiait ce matin que le peuple de Bologne s'était soulevé, parce qu'il soupçonnant Jean Bentivogli de vouloir rendre celle ville au duc. On croit que ce sont des bruits populaires, rien n'annonçant que cette nouvelle ait quelque fondement.
Nicolas Macchiavelli.
Imola , le 20 novembre , à la vinglième heure, 1502.
P. S. J'ai enfin obtenu le sauf-conduit conforme à celui de vos seigneuries : je vous l'envoie par les présentes. C'est avec bien de la peine que j'ai pu l'arracher de celte chancellerie sans payer, car elles ne ressemblent pas toules à la vôtre.... On prétend que le vôtre a été donné gratis. Cependant on en enverra un à Alexandre Spanocchi; s'il juge que nous devions payer quelque chose, ce sera aux marchands à y pourvoir.
LETTRE XXVII
MAGNIFIÇDES SEIGNEDBS
Je VOUS ai envoyé, le 20, par Charles une lettre fort longue, en réponse à la votre du 15. Celle-ci lésera beaucoup moins, parce qu'il n'est rien survenu de nouveau. On ne sait point encore quand le duc partira. Les troupes ne vont point du côté de Faënza et les préparatifs de guerre se continuent. Les Suisses ne sont pas aVrivés. On dit que Paul Orsino ne reviendra point , parce qu'on ne lui a pas accordé le saufcondmt qu'il a demandé pour vingl-cuiq arbalétriers. Laccord avec Bologne n'est pas termme, parce que le duc a voulu faire revivre une au-
206 LÉGATIONS
clenne convention, en vertu de laquelle Jean Ben(ivof,Ii devait lui payer neuf mille ducats par ai), convention que ce dernier croyait tombée en désuétude. Tout a été suspendu pendant trois jours. Miiio de' Rossi est venu pour nseitre fin à celte affiiire, avec ordre de se rendre aux désirs du duc s'il ne peut faire autrement. J'ignore ce qui en résultera.
J'ai reçu aujourd'hui votre lettre du 19, en réponse aux miennes du 14 et du 16. Je n'ai point cherché à voir le duc ni à lui parler des raisons qui vous portent à laisser de côté la question relalive à l'engagement militaire. Connaissant ses dispositions sur ce sujet, je ne veux plus l'en faiiguer, de peur de l'irrilerau lieu de l'adoucir. J'aime mieux différer. Peut-éire m'entretiendra-t-on encore de cet objet, cela dépendra des événements. La conduite actuelle de cette cour se règle plutôt jour par jour que par un plan suivi ; je ne suis pas même sûr d'obtenir facilement uneaudience, parce qu'en ne prenant pour guide que son intérêt particulier, réel ou apparent , l'on tient peu de compte ici de celui des autres : aussi n'essayerai-je de franchir ces barrières qu'autant que j'y serai forcé. Si une ou deux tenialives ne réussissent pas, je n'irai pas plus loin; je voudrais pouvoir m'en dispenser, quoique je n'aie pas eu jusqu'à présent sujet de me plaindre. Je désire, tout bien réfléchi, que la seigneurie m'accorde mon rappel. Persuadé, dune part, que ma présence ici ne peut plus être utile à notre république, je vois de l'antre ma santé s'altérer. J'ai été attaqué il y a deux jours d'une fièvre violente, et en tout je me trouve fort indisposé. De plus, mes intérêts particuliers, qui ne sont surveillés par personne, souffrent beaucoup de mon éloignement. Vous me pardonnerez donc la demande que je vous réitère.
11 est arrivé ici un envoyé du duc d'Urbin pour proposer, dit-on, quelques arrangementsmais on ne sait rien de positif à cet égard.
Nicolas iMacciiiavelli.
Imola, le 22 novembre lô02.
ET MISSIONS
LETTRE XXVin.
MAGNIFIOUES SEIGNEURS ,
Ma dernière lettre était en date du 22: je vous lavais envoyée par Ugolino Martelli. Je vous
avais écrit précédemment le 20 en réponse à vos dépêches du ^^. Les choses sont toujours dans le même état depuis ma dernière dépèche du 22. L'accord avec Bologne continue à éprouver des difficultés à cause des neuf mille ducats. Leduc voudrait queJeanBentivogli s'obligeât à lui payer cette somme chaque année, ou qu'il lui en donnât quarante mille dans l'espace de quelques mois. L'autre n'est point de cet avis , malgré les instances du duc, qui voudrait que cela fût terminé avant sept à huit jours. Mino de' Rossi est chargé ici des intérêts de Jean Bentivogli, mais je crois avoir ouï dire ce soir que l'on attend demain le protonotaire. Ceux qui cherchent à découvrir la vraie cause de ces délais pensent que le duc attend de Rome la réponse de Romolino et ne veut rien faire sans l'agrément du pape. D'autres leur donnent une interprétation plus sinistre, quoique tout annonce la bonne intelligence entre le seigneur de Bologne et le duc, et que l'on se soit fait beaucoup de présents de part et d'autre. On explique aussi de plusieurs manières pourquoi le duc ne part point : on dit qu'il veut finir auparavant son accommodement avec les Bentivogli; qu'il ne lui reste pas un denier; qu'il attend de l'argent de Rome; que les Suisses ne sont pas encore arrivés et que l'on n'en a pas même de nouvelles certaines , quoique l'on ait répandu le bruit il y a trois jours qu'ils étaient en decA de Ferrare. On croit aussi que le duc veut savoir , avant de se mettre en mouvement, s'il aura les Orsirii pour amis ou pour ennemis, ce dont il ne sera informé qu'au retour de Paul Orsino.
La personne que le duc d Urbin voulait envoyer ici, et pour laquelle il avait demandé un sauf-conduit , s'y est rendue il y a quatre jours et en est repartie sur-le-champ. On dit que ce voyage avait pour but un échange de prisonniers. C'est tout ce que j'en sais.
On dit que le rapprochement desOrsini et du duc a répandu I effroi dans le cœur des peuples du duché d'Urbin, malgré l'anlmosifé et l'obstination violente qu'ils ont montrées jusqu'à ce jour. Leur duc, avant son départ, rassembla d'abord les citoyens, et ensuite les troupes réduites à Jean de Rosselto, deux autres commai;daiils et environ quatre cents fantassins. Il leur exposa que l'accord entre les Orsini et le duc de Valentinois était certain, et qu'il y avait tout lieu de
LÉGATION AUPRES IHI
craindre que celui de ce duc avec Vilellozzo ne se conclût incessamment; ensuite il les consulta sur le parti qu'il devait prendre. Lescitoyensi'assurèrent de leur dévouement jusqu'à la mort. Les soldais, après avoir examiné les Forces qui restaient au duc d'Urbin, lui dirent qu'ils étaient en état de défendre Urbin et San-Leo pendant l'hiver entier contre ton le agression. En conséquence ceux qui étaient dans les châtemix el autres places de ce duché eurent ordre de se retirer dans ces deux endroils. Jean de Rosetto envoya à San-Leo son frère avec femme et enfants. Le duc d'Urbin rappela aussi le zèle avec lequel les Vitelleschi s'empre.'^saient d'attaquer le duc de Valentinois; le danj^er qu'ils lui auraient fait courir s'ils n'eussent été arrêtés par le seifjneur Paul Orsino; la déroute mise dans son camp près de Fossombrone par six cents fanlassins seulement de Vitellozzo, tandis que les troupes du duc de Valentinois étaient au nombre de mille hommes d'armes et deux cent chevaulégers , ce qui ne les empêcha pas de prendre tous la fuite, sans que l'on vît mettre une seule lance en arrêt. Ils n'avaient pas même osé , pendant tout le temps qu'ils furent campés dans cet endroit, faire une seule incursion hors de leurs retranchements.
Le trésorier Alexandre m'a certifié, il n'y a pas encore deux jours, que le duc avait dépensé depuis les calendes d'octobre plus de soixante mille ducats. Je vous mande cette nouvelle pour vous prouver que, quand il s'élève des désordres dans un autre État, il ne fait pas moins de dépenses que le nôtre et n'est pas mieux servi par les troupes qu'il prend à sa solde; tandis qu'une puissance soutenue par une milice bien armée et prise dans son propre sein sait toujours se montrer avec le même avantage.
Cet ami en question ne m'a plus rien dit de voire alliance avec le duc. Je crois qu'ils veulent voir quelles seront les instructions de Jean Yittorio qui doit se rendre à Rome, ou attendre que vous ayez d'eux un besoin plus pressant , ce (jue vous lâcherez sûrement d'éviter autant qu'il vous sera possible. Je vous réitère qu'un plus long séjour ici me paraît inutile. J'ai rempli ma mission en frayant la route que vous voulez suivre. Plus de succès à espérer tant à Imola qu'à Rome, à moins que vous ne fassiez de nouvelles propositions. Celles que je vous ai faites
DlC DE VALEISTINOIS. 267
de leur part n'ayant pas été acceptées, il faut que vous en mettiez d'autres en avant ou que je me retire : avec des hommes tels que ceux-ci, il est dangereux de refuser et de garder ensuite le silence. Comme vous me marquez, dans votre lettre du 15, que vous êtes décidés à conclure une alliance avec le duc , vous ne m'accuserez pas de présomption pour vous avoir communiqué mon senlimenl. J'aurais cru manquer à mon devoir si je ne vous eusse pas instruit des obstacles que vous éprouverez, d'après la connaissance que j'ai acquise des dispositions et du caractère de Son Excellence.
Nicolas Macchiavelli.
Imola, le 26 novembre 1502.
LETTRE XXIX
MAGNIFIQBES SEIGIXEIIBS ,
Vous avez dû recevoir mes dernières du 22 et du 26. Je ne reviendrai donc point sur ce qu'elles contiennent ; je veux aujourd'hui vous informer du retour de Paul Orsino. On m'a dit qu'il rapportait le traité souscrit par Vitellozzo ainsi que par tous les autres confédérés, et qu'il s'efforçait de convaincre le duc de leur reconnaissance et de leur inviolable dévouement, qu'il pouvait mettre à telle épreuve qu'il le jugerait à propos. Le duc paraît satisfait. Vitellozzo lui écrit en particulier des lettres pleines de soumission, de belles promesses, d'excuses et d'offres de service ; il lui proteste qu'il est sûr de se justifier entièrement lorsqu'il pourra le faire de vive voix, et que l'on n'a jamais eu dans tout ce qui s'est passé le dessein de nuire à Son Excellence. Le duc écoute tout , mais dans quelles vues? C'est ce que l'on ne sait point , et ce qu'il serait fort difficile de deviner avec certitude. En considérant le fait en lui-même , et les paroles du duc ainsi que celles de ses principaux ministres, l'on ne peut en tirer que de sinistres présages pour les confédérés , car l'outrage a été sanglant, et les discours ne respirent que le ressentiment contre ce Vitellozzo. L'un des premiers confidents me dit hier de lai : «Ce traître « croit guérir avec des mots le coup de poignard «qu'il nous a donné.» Et comme je cherchais à découvrir la conduite que le duc tiendrait à cet égard, il ajouta -.«L'armée s'avnnrera d'abord
LEGATIONS ET MISSIONS.
« du c<^té d'Urbin, où elle ne séjournera pas long- «lenips, car, lorsque l'ennemi aura donné dans «le piéjye qui lui est tendu au sujet de Riniini, «elle marchera droit vers Pérouse ou Castello, «selon qu'il sera jugé convenable. Ces places «'dépendant du saint-siége, le duc, comme son « gonfalonier, demandera ù y entrer, d'autant que «le traité ne dit point que nous ne devons pas « loger avec les troupes du souverain pontife dans «les lieux qu'il lui convient d'indiquer. Alors «le duc agira d'après la réponse qui lui sera K faite, et ne manquera pas d'occasions pour jus- «tificr ses méfiances envers Jean-Paul et Vitel- « lozzo, contre lesquels l'on est ici le plus indis- « posé. »
Antoine deMonte-San-Savino, président du tribunal de la Rote, que le duc a établi dans cet état, arriva ici il y a deux jours. C'est un homme vertueux et très-instruit. Sa résidence est à Césène. Lorsqu'il arriva, le bruit se répandit que le duc l'avait fait venir ù dessein de l'envoyer à Urbin , au nom du pape, pour offrir une amnistie à cette ville et à toutes les autres places de ce duché. Je suis porté à le croire ; car le duc, Paul Orsino, Agapit et cet Antoine ont passé la majeure partie de la journée ensemble, pour préparer, dit-on, les patentes, les ordres et les instructions dont ce dernier sera chargé. Paul Oi'sino doit aller avec lui, pour faire retirer du côté d'Urbin les troupes qui sont à Fano. On assure que ce pays sera reconquis sans tirer l'épée. Beaucoup de personnes pensent que Jean de Hoselto , dévoué à Vitellozzo, n'a été placé par lui dans San-Leo, que pour faciliter, par sa présence, la réconciliation de ce Vitellozzo avec le duc. On dit aussi que l'on propose à Guido, duc d'Urbin, la dignité de cardinal ou une autre récompense de ce genre, s'il veut renoncer à son duché. Paul Orsino demande qu'il lui soit compté de l'argent ainsi qu'aux autres pour déloger de Fano. Cinq mille ducats lui ont été promis sous huit jours. Il paraît impossible de recouvrer Camerino pendant cet hiver, à moins qu'un accord n'en ouvre les portes. Sans cela l'on ne tentera pas probablement celte entreprise. Malgré ces arrangements, ces espérances et même cette certitude de rcnireren possession de cesÉlats sansemployer la voie des armes, on ne fait repartir aucune des compagnies de troupes françaises; elles
doivent même marcher en avant et pénétrer jusqu'à Rome , sous les ordres du duc, qui veut, dil-on, mettre fin, sur sa route, à beaucoup de différends. D'autres pensent que le but est de conduire ces Français dans le royaume de Naples,/ pour y renforcer l'armée de Sa Majesté Très- Cliréiienne. La nouvelle des secours nombreux que les Espagnols viennent encore de recevoir par la Sicile donne un nouveau degré de vraisemblance à celte opinion, répandue depuis leur arrivée. On doit vous envoyer de Rome des avis plus certains ù cet égard.
Le duc conclut hier son accommodement avec Bologne. Le payement de neuf mille ducats, qui faisait la difficulté, n'aura lieu que pendant cinq ans. Cet engagement n'a pu être signé surle-champ, parce que les envoyés n'avaient pas de pouvoir à cet effet. Il en est arrivé un ce matin; mais l'on n'a pu rien faire, le duc étant occupé, comme nous l'avons dit plus haut, avec Paul Orsino et Antoine de MonteSan- Savino. On m'a assuré que, depuis l'arrivée de Romolino à Rome, le pape avait écrit au duc et l'avait pressé vivement de terminer cet accord, en lui témoignant qu'il en serait très-satisfait. Aussitôt que l'on y aura rais la dernière main , je tâcherai de m'en procurer une copie que je vous ferai passer.
On ne voit point arriver ces Suisses tant attendus , c'est tout ce que je puis vous en apprendre. Mais je dois vous faire observer que le duc, dans la supposition très-probable où il prendrait la route de Rome, suivra sûrement ses anciens errements, en faisant supporter ses dépenses à toutes les places dépendantes du saint -siège qui tomberont entre ses mains. Ancône ne sera pas oubliée. On dit que nos commerçants y ont beaucoup de marchandises. Comme le pillage et tous les genres d'excèssont à craindre de la part d'une semblable armée, j'ai cru devoir vous prévenir. Je demandais hier matin à Alexandre le moyen de faire venir de cette ville les marchandises que nous pourrions y avoir sans courir de danger ; il m'a dit qu'il fallait les embarquer, puis les conduire à Césène ou à Rimiui, et qu'alors il en répondait. Point d'autres nouvelles A vous mander pour le moment. Nicolas Macchiavelli.
imola , le 28 novembre 1502.
P. S. Du 29 au matin. Je viens de recevoir
LEGATION AUPRÈS DU DUC DE VALRMINOIS.
votre dépêche du 26. Elle m'instruit du départ prochain d'un envoyé pour se rendre à Rome. Sur la manière dont je dois m'y prendre pour gagner du temps, et par rapport à la confiance où vous êtes que le duc se désistera de ses prétentions relatives au désir d'être nommé général à la solde de la république, je m'en rapporte à vous. N'ayant rien de nouveau à proposer, dois-je me présenter à Son Excellence .^ Ne doisje pas plutôt tâcher de faire entrer ses alentours dans vos vues, afin qu'ils les lui communiquent lorsque je leur aurai bien persuadé que vousêtes disposés à tout ce qui sera jugé raisonnable et possible? Ne faut-il pas que j'attende que l'on me fasse quelques nouvelles ouvertures? Tel est au moins mon projet, à moins que vous ne m'ordonniez positivement le contraire.
-le n'ai point ouï dire que Son Excellence dût passer en personne dans le royaume de Naples , comme vous me dites l'avoir appris de Rome. Il n'est question ici que des Français, dont je vous ai parié dans cette lettre. Je prendrai sur cet objet des informations plus exactes, et vous les communiquerai dans ma première dépêche. Je ne veux plus retarder le départ de celle-ci, de crainte de vous inquiéter. S'il y avait quelque chose de nouveau, et que le passage des Apennins ne fût pas si difficile dans cette saison, je vous écrirais plus souvent.
Paul Orsino et Antoine sont partis aujourd'hui, à la dix-huitième heure, pour la destination dont je vous ai parlé : le premier a reçu trois mille six cents ducats. On dit que le duc partira cette semaine pour Forli.
LETTRE XXX
MAGNIFIQUES SEIGIVEURS ,
Je vous ai mandé hier que Paul Orsino et Antoine étaient partis pour Urbin : on attend le résultat de leur voyage dont on n'a pas encore de nouvelles. Les personnes les plus accréditées auprès du duc disent qu'il ne se mettra pas en marche avant de savoir s'il sera obligé d'employer la force, et comment il devra se conduire à l'égard de cette ville. Tout ce que je sais à ce sujet, c'est que l'évèque de Cagli avait demandé il y a plusieurs jours un sauf-conduit pour se rendre ici. On le lui avait d'abord refusé. Il l'a enfin obtenu avant-hier et doit arriver inces-
samment. Depuis l'arrivée des pouvoirs suffisants pour souscrire l'obligation des neuf mille ducats dont je vous parle dans ma précédente, on a reçu de Rome des lettres, et un courrier des agents de Bentivogli en cette ville, qui annoncent au duc que le pape et ces envoyés de Bologne se chargent de porter celte somme à dix mille ducats, et à huit années- le temps pendant lequel ce subside serait payé. Le duc veut s'en tenir à ce nouvel arrangement, beaucoup plus avantageux que l'autre, dont Jean Bentivogli réclame en vain l'exécution. Les choses s'embrouillent ; on traîne en longueur; mais je ne puis dire si ce dernier incident est imprévu, ou la suite de quelque artifice. Quoi qu'il en soit , on en jugera bientôt par les effets.
Malgré toutes mes recherches pour découvrir si le duc et les Français doivent passer dans le royaume de Naples, je n'ai pu rien apprendre de positif. L'opinion sur la destination ultérieure de ceux-ci est toujours la même. Si je parviens à me procurer quelques renseignements plus certains , je vous les ferai passer. Du reste, nul changement dans les affaires depuis ma dernière dépêche.
Nicolas Macchiâvelil Imola, le 30 novembre 1502.
LETTRE XXXI
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
Je VOUS ai écrit les 28, 29 et 30 du mois dernier. Je le fais aujourd'hui pour vous apprendre que ce soir, avec le secours de Dieu, le duc et Jean Bentivogli ont enfin conclu leur accommodement. Je vous envoie cette nouvelle par un exprès, parce qu'elle me paraît devoir vous intéresser. Outre les autres avantages que notre ville peut en espérer, il en est un dont nous devons tenir grandement compte, c'est celui de voir le duc commencer à mettre quelques bornes à ses désirs et à sentir que tout ne doit pas céder à sa fortune. Cela l'engagera à se prêter plus facilement à toutes les propositions V que vous pourrez lui faire. Je ne veux pas différer le départ de cette lettre, quoique je ne puisse y joindre, comme je le devrais, la copie de ce traité ; mais il ne m'a pas été possible de me la procurer ce soir. Maintenant les avis sont partagés sur la route que le duc va suivre. Ses
démêlés avec Bologne et les Orsini sont finis. Oii espère apprendre demain dans la journée que les affaires d'Urbin et le voyage de Paul Orsino ont eu une heureuse issue, il ne s'agit plus que de savoir ce que le duc fera des troupes qu'il a rassemblées; si la (olali(é ou une partie seulement des Français retournera dans la Lomlfardie ; s'ils passeront dans le royaume de Naples , et si le duc ne s'en servira point pour s'assurer, malgré l'accord conclu, de Vitelli et de .lean-Paul Baglioni. Je vous ai mandé ce que j'avais découvert ^ur cet article, c'est-A-dire que, d'une part, le duc paraissait irrité contre eux, et que, de l'autre, si! marchait vers Rome, il ferait sentir en roule la différence qu'il mettait entre ceux qu'il regardait comme ses amis ou ceux qu'il tenait pour ennemis. Je n'ai pu m'assurer si les Français devaient se rendre vers Naples avec le duc; mais on m'a paru plus porté à croire le contraire. Cet ami dont je vous ai souvent parlé m'a d'abord dit avoir vu aujourd'hui entre les mains de ces Français une lettre, dans laquelle on leur mandait de Naples que les affaires de leur souverain prenaient le dessus dans ce pays, ce qui doit les dispenser de s'y rendre; il a ensuite tiré cette lettre de son sein et me l'a donnée. \ous en trouverez une copie dans ma dépèche i. Il m'est impossible de vous en apprendre davantage en ce moment; mais l'on verra sous peu , à la tournure que les choses prendront, quelles conjeclures sont les plus fondées, car beaucoup d'indices m'annoncent que le duc est décidé à partir dans trois ou qualrejours.il doit, dit-on, prendre, avec toutes ses troupes, ses premiers logements à Forli, et de là marcher bientôt en avant. Avec le temps, nous saurons mieux à quoi nous en tenir. Afin que vous compreniez bien ce qu'il pense de sa réconciliation avec ses ennemis, il me semble à propos de vous informer que deux envoyés, l'un de Pandolfe Petrucci, l'autre de Jean-Paul Baglioni , sollicitent ici une audience depuis huit jours; qu'ils n'ont pu encore l'obtenir et qu'ils n'ont même pas l'espérance d'en venir à bout. L'un de nies amis m'a dit avoir entendu l'un d'entre eux alléguer, dans leurs justifications à légard du duc, qu'ils avaient eu le projet de le faire roi de la Toscane, et que Son Ex-
' Voyei cette copie à la suite de la leure de Macchia- j ▼elli.
cellence avait non-seulement rejeté leurs offres; mais, que s'étant rendue auprès du roi de France, elle les avait encore perdus dans l'esprit de ce prince. «C'est,» dit-il, «la seule chose que « Vitellozzo ait A reprocher au duc.»
Le bruit se répand aujourd'hui à la cour que les habitants de Camerino ont dévasté un château fort appartenant au saint-siége , situé dans leur voisinage et appelé San-Severino. Nicolas Macchiavelli.
Imola, le 2 décembre 1502.