‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., accompagnée de notes tirées de tous les commentateurs, avec des remarques nouvelles par Félix Lemaistre précédés de la vie de Molière par VoltaireChapitre 25 sur 489 · SCÈNE n. — EURYALE, ARBATE, MORON · texte numérisé non relu

SCÈNE n. — EURYALE, ARBATE, MORON

Ah ! Moron, je te Tavoue, j'ai été enchanté ; et jamais tant de charmes n'ont frappé tout ensemble mes yeux et mes oreilles. Elle est adorable en tout temps, il est vrai ; mais ce moment Fa emporté sur tous les autres, et des grâces nouvelles ont redoublé leclat de ses beautés. Jamais son visage ne s'est paré de plus vivee couleurs, ni ses yeux ne se sont armés de traits plus vifs et plus perçants. La douceur de sa voix a voulu se faire paroitre dans un air tout charmant qu'elle a daigné chanter ; et les sons merveilleux qu'elle formoit passoient jusqu'au fond de mon âme et tenoie.it tous mes sens dans un

• Voilà un intermède bien pauvre d'invention et de gaieté. Le besoin d'aller vite pour arriver à temps forçait Molière à s'emparer de la première idée qui s'otTrait à lui. (Auger.)

28 Là PRINCESSE D'ELIDE.

ravissement à ne pouvoir en revenir. Elle a fait éclater ensuite une disposition toute divine, et ses pieds amoureux sur Témail d'un tendre gazon traçoient d'aimables caractères qui m'enlevoient hors de moimême, et m'attachoient par des nœuds invincibles aux doux et justes mouvements dont tout son corps suivoit les mouvements de riiarmonie. Enfin, jamais âme n'a eu de plus puissantes émotions que la mienne ; et j'ai pensé plus de vingt fois oublier ma résolution, pour me jeter à ses pieds, et lui faire un aveu sincère de Tardeur que je sens pour elle.

MORON

Donnez-vous-en bien de garde, seigneur, si vous m'en voulez croire. Vous avez trouvé la meilleure invention du monde, et je me trompe fort si elle ne vous réussit. Les femmes sont des animaux d'un naturel bizarre ; nous les gâtons par nos douceurs ; et je crois tout de bon que nous les verrions nous courir, sans tous ces respects et ces soumissions où les hommes les acoquinent.

ARBATE.

Seigneur, voici la princesse, qui s'est un peu éloignée de sa suite.

MORON

Demeurez ferme, au moins, dans le chemin que vous avez pris. Je m'en vais voir ce qu'elle me dira. Cependant promenez-vous ici dans ces petites routes, sans faire aucun semblant d'avoir envie de la joindre ; et, si vous l'abordez, demeurez avec elle le moins qu'il vous sera possible.

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