‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., accompagnée de notes tirées de tous les commentateurs, avec des remarques nouvelles par Félix Lemaistre précédés de la vie de Molière par VoltaireChapitre 257 sur 489 · SCÈNE XII. 2G · texte numérisé non relu

SCÈNE XII. 2G

ADRASTE

Ici. Voici le lieu le plus avantageux, et qui reçoit le mieux les vues favorables de la lumière que nous cherchons. ISIDORE, après s'être assise.

Suis-je bien ainsi?

ADRASTE

Oui. Levez-vous un peu, s'il vous plait. Un peu plus de ce côté-là. Le corps tourné ainsi. La tête un peu levée, afin que la beauté du cou

paroisse. Ceci un peu plus découvert, (il découvre un peu plus sa gorge.)

Bon. Là, un peu davantage; encore tant soit peu. DON PÈDRE, à Isidore.

Il y a bien de la peine à vous mettre ; ne sauriez-vous vous tenir comme il faut?

ISIDORE

Ce sont ici des choses toutes neuves pour moi ; et c'est à monsieur à me mettre de la fliçon qu'il veut.

ADRASTE, assis.

Voilà qui va le mieux du monde, et vous vous tenez à merveille. (La faisant tourner un peu vers lui.) Comme Cela, s'il VOUS plaît. Le tout dépend des attitudes qu'on donne aux personnes qu'on peint.

Fort bien.

ADRASTE

Un peu plus de ce côté. Vos yeux toujours tournés vers moi, je vous prie; vos regards attachés aux miens.

ISIDORE

Je ne suis pas comme ces femmes qui veulent, en se faisant peindre, des portraits qui ne sont point elles, et ne sont point satisfaites du peintre s'il ne les fait toujours plus belles qu'elles ne sont ^ Il faudroit, pour les contenter, ne taire qu'un portrait pour toutes; car toutes demandent les mêmes choses : un teint tout de lis et de roses, un nez bien fait, une petite bouche, et de grands yeux vifs, bien fendus ; et surtout le visage pas plus gros que le poing, l'eussent-elles d'un pied de large. Pour moi, je vous demande un portrait qui soit moi, et qui n'oblige point à demander qui c'est.

ADRASTE

Il seroit malaisé qu'on demandât cela du vôtre; et vous avez des traits à qui fort peu d'autres ressemblent. Qu'ils ont de douceurs et de charmes, et qu'on court de risque à les peindre!

DON PÈDRE

Le nez me semble un peu trop gros.

ADRASTE

J'ai lu, je ne sais où, qu'Apelles peignit autrefois uns maîtresse • Var. S'il ne les fait toujours plus belles que le jour.

d'Alexandre d'une merveilleuse beauté, et qu'il en devint, la peignant, si éperdumeni amoureux, qu'il fui près d'en perdre la vie; de sorte qu'Alexandre, par générosité, lui céda l'objet de ses vœux. (A don Pècîre.) Je pourrois faire ici ce qu'Apelles fit autiefois: mais vous ne feriez pas,

peut-être, ce que fit Alexandre. iDon Pèdre fait la grimace.) ISIDORE, à dou Pèdre.

Tout cela sent la nation ; et toujours messieurs les François ont un ionds de galanterie qui se répand partout.

ADP.ASTE.

On ne se trompe guère à ces sortes de choses, et vous avez l'esprit trop éclairé pour ne pas voir de quelle source partent les choses qu'on vous dit. Oui, quand Alexandre seroit ici, et que ce seroit votre amant, je ne pourrois m'empêcher de vous dire que je n'ai rien vu de si beau que ce que je vois maintenant, et que... DON pki,i;e.

Seigneur François, vous ne devriez pas, ce me semble, tant parler; cela vous détourne de votre ouvrage.

ADP.ASTE.

Ah! point du tout. J"ai toujours de coutume de parler quand je peins; et il est besoin, dans ces choses, d'un peu de conversation, pour réveiller l'esprit et tenir les visages dans la gaieté nécessaire aux personnes que Ion veut peindre.

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