‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., accompagnée de notes tirées de tous les commentateurs, avec des remarques nouvelles par Félix Lemaistre précédés de la vie de Molière par VoltaireChapitre 283 sur 489 · ACTE II, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE II

KARIANE.

Quoi! VOUS voulez, mon père...

ORGON

Oui, je prétends, ma filîe, Unir, par votre li^nnen, Tartuffe à ma famille. D sera votre époux, j'ai résolu cela;

Apercevant Dorine.

Et, comme sur vos vœux je... Que faites- vous là? La curiosité qm vous presse est bien forte, Ma mie, à nous venir écouter de la sorte.

DORINE

Vraiment, je ne sais pas si c'est un bruit qui part De quelque conjecture, ou d'un coup de liasard; Mais de ce mariage on m'a dit la nouvelle, Et j'ai traité cela de pure bagatelle.

Or.GON.

Quoi donc! la chose est-elle incroyable?

DORINE

A tel point.

Que vous-même, monsieur-, je ne vous en crois point.

Je sais bien le moyen de vous le faire croire.

DORIKE.

Oui ! oui ! vous nous contez une plaisante histoire!

ORGON

Je conte justement ce qu'on verra dans peu.

DORL\E.

Chansons !

ORGON

Ce que je dis, ma fille, n'est point jeu.

DORINE

Allez, ne croyez point à monsieur votre père; Il raille.

ORGON

*e vous dis...

DORINE

Non, vous avez beau faire.

On ne vous croira point.

ORGOIT.

A la fin, mon courroux...

DORINE

Eh bien, on vous croit donc; et c'est tant pis pour vous. Quoi ! se peut-ii, monsieur, qu'avec l'air d'homme sage, Et cette large barbe au milieu du visage,

Vous soyez assez fou pour vouloir?..

Or.GON.

Écoutez :

Vous avez pris céans certaines privautés Qui ne me plaisent point; je vous le dis, ma mie.

DORINE

Parions sans nous fâcher, monsieur, je vous supplie.

Vous moquez-vous des gens d'avoir lait ce complot'

Votre fille n'est point Taffaire d'un bigot :

Il a d'autres emplois auxquels il faut qu'il pense.

Et puis, que vous apporte une telle alliance?

A quel sujet aller, avec tout votre bien,

Choisir un gendre gueux?...

ORGON

Taisez-vous. S'il n'a rien, Sachez que c'est par là qu'il faut qu'on le révère. Sa misère est sans doute une honnête misère : Au-dessus des grandeurs elle doit l'élever, Puisque enfin de son bien il s'est laissé priver Par son trop peu de soin des choses temporelles Et sa puissante attache aux choses éternelles. Mais mon secours pourra lui donner les moyens De sortir d'embarras et rentrer dans ses biens : Ce sont fiefs qu'à bon titre au«pays on renomme, Et, tel que l'on le voit, il est bien gentilhomme.

DORÏNE.

Oui, c'est lui qui le dit ; et cette vanité,

Monsieur, ne sied pas bien avec la piété.

Qui d'une sainte vie embrasse l'innocence

Ne doit pas tant prôner son nom et sa naissance;

Et l'humble procédé de la dévotion

Souffre mal les éclats de cette ambition.

A quoi bon cet orgueil?... Mais ce discours vous blesse;

Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse.

Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d'ennui.

D'une fille comme elle un homme comme lui?

Et ne devez-vous pas songer aux bienséances,

Et de cette union prévoir les conséquences ?

Sachez que d'une fille on risque la vertu,

Lorsque dans son hymen son goût est combattu;

Que le dessein d'y vivre en honnête personne

Dépend des quaUtés du mari qu'on lui donne,

Et que ceux dont partout on montre au doigt le front

Font leurs femmes souvent ce au'on voit qu'elles sont.

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