‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., accompagnée de notes tirées de tous les commentateurs, avec des remarques nouvelles par Félix Lemaistre précédés de la vie de Molière par VoltaireChapitre 33 sur 489 · ACTE IV, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE I

tendresses si grandes; mais enfin un moment a dissipé toutes ces résolutions. Le mérile d'un prince m'a frappé aujourd'hui les yeux; et mon âme tout d'un coup, comme par un miracle, est devenue sensible aux traits de cette passion que j'avois toujours méprisée. J'ai trouvé d'abord des raisons pour autoriser ce changement, et je puis l'appuyer de ma volonté de répondre aux ardentes sollicitations d'un père et aux vœux de tout un État; mais, à vous dire vrai, je suis en peine du jugement que vous ferez de moi, et je voudrois savoir si vous condamnerez ou non le dessein que j'ai de me donner un époux.

EURYALE

Vous pourriez faire un tel choix, madame, que je l'approuverois sans doute.

Qui croyez- vous, à votre avis*, que je veuille choisir?

EURYALE

Si j'étois dans votre cœur, je pourrois vous le dire ; mais, comme je n'y suis pas, je n'ai garde de vous répondre.

Devinez pour voir, et nommez quelqu'un.

EURYALE

J'aurois trop peur de me tromper.

Mais encore, pour qui souhaiteriez-vous que je me déclarasse?

EURYALE

Je sais bien, à vous dire vrai, pour qui je le souhaiterois ; mais, avant que de m'expliquer, je dois savoir votre pensée.

Eh bien, prince, je veux bien vous la découvrir. Je suis sûre que vous allez approuver mon choix ; et, pour ne point vous tenir en suspens davantage, le prince de Messène est celui de qui le mérite s'est •\ttire mes vœux.

EUl'.YALE, à part.

Ociel!

LA PRINCESSE, bas, à Moron.

Mon invention a réussi, Moron. Le voilà qui se trouble.

MORON, à la princesse.

Bon, madame. (Au prince.) Courage, seigneur. (A la princesse.) Il en lient. (Au prince.) Ne vous défaites pas*.

LA PRINCESSE, à Euryale.

Ne trouvez-vous pas que j'ai raison, et que ce prince a tout le mérite qu'on peut avoir?

* A votre avis est évidemment un pléonasme.

' On disail alors se défaire dans le sens de demeurer embarrassé, interdit.

54 LA PRINCESSE D ÉLIDB

HORON, bas, au prince.

Remettez-vous, et songez à répondre.

D'où vient, prince, que vous ne dites mot, et semblez interdit?

EURYALE

Je le suis, à la vérité; et j'admire, madame, comme le ciel a pu former deux âmes aussi semblables en tout que les nôtres, deux âmes en qui Ton ait vu une plus grande conformité de sentiments, qui aient fait éclater dans le même temps une résolution à braver les traits de TAmour, et qui, dans le même moment, aient fait paroitre une égale facilité à perdre le nom d'insensibles. Car enfin, madame, puisque votre exemple m'autorise, je ne feindrai point de vous dire que l'amour au* jourdhui s'est rendu maître de mon cœur, et qu'une des princesses, vos cousines, l'aimable et belle Aglante, a renversé d'un coup d'œil tous les projets de ma fierté. Je suis ravi, madame, que, par cette égalité de défaite, nous n'ayons rien à nous reprocher l'un à l'autre ; et je ne doute point que, comme je vous loue infiniment de votre choix, vous n'approuviez aussi le mien. D faut que ce miracle éclate aux yeux de tout le monde, et nous ne devons point différer à nous rendre tous deux contents. Pour moi, madame, je vous sollicite de vos suffrages, pour obtenir celle que je souhaite, et vous trouverez bon que j'aille de ce pas en faire la demande au prince votre père.

MORON, bas, à Eiiryale.

Ah! digne, ah! brave cœur!

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