SCÈNE XI. — ANGÉLIQUE et CLAUDINE, à la fenêtre; GEORGE DANDIN
ANGÉLIQUE
Comment! c'est toi? D'où viens-tu, bon pendard? Est-il l'heure de revenir chez soi, quand le jour est près de paroître; et cette manière de vie est-elle celle que doit suivre un honnête mari?
CLAUDINE
Cela est-il beau, d'aller ivrogner toute la nuit et de laisser ainsi toute seule une pauvre jeune femme dans la maison?
GEORGE DANDIN
Comment! vous avez...
ANGÉLIQUE
Va, va, traître, je suis lasse de tes déportements, et je m'en veux plaindre, sans plus larder, à mon père et à ma mère.
GEORGE DANDIN
Quoi! c'est ainsi que vous osez...
SCÈNE XII. — MONSIEUR et MADAME DE SOTENVILLE, en déshabillé de nuit; COLIN, portant une lanterne; ANGÉLIQUE et CLAUDINE, à la fenêtre; GEORGE DANDIN.
ANGÉLIQUE, à monsieur et à madame de Sotenville. Approchez, de grâce, et venez me faire raison de l'insolence la plus grande du monde, d'un mari à qui le vin et la jalousie ont troublé de telle sorte la cervelle, qu'il ne sait plus ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fait, et vous a lui-même envoyé quérir pour vous faire témoins de l'extravagance la plus étrange dont on ait jamais ouï parler. Le voilà qui revient, comme vous voyez, après s'être fait attendre toute la nuit; et, si vous voulez l'écouter, il vous dira qu'il a les plus grandes plaintes du monde à vous faire de moi; que, durant qu'il dormoit, je me suis dérobée d'auprès de lui pour m'en aller courir, et cent autres contes de même nature qu'il est allé rêver.
GEORGE DANDIN, à part.
Voilà une méchante carogne!
CLAUDINE
Oui, il nous a voulu faire accroire qu'il étoit dans la maison et que îious en étions dehors ; et c'est une folie qu'il n'y a pas moyen de lui ôter de la tête.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Comment 1 Qu'est-ce à dire cela?
458 GEORGE DANDIN
MADAME DE SOTENVILLE.
Voilà une furieuse impudence, que de nous envoyer quérir'
GEORGE DAMDIN.
Jamais...
ANGÉLIQUE
Non, mon père, je ne puis plus souffrir un mari de la sorte : ma patience est poussée à bout; et il vient de me dire cent paroles injurieuses.
MONSIEUR DE SOTENVILLE, à Gcorge Dandia.
Corbleu! vous êtes un malhonnête homme.
CLAUDINE
C'est une conscience de voir une pauvre jeune femme traitée de la façon; et cela crie vengeance au ciel.
Peut-on...
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Allez, vous devriez mourir de honte.
GEORGE DANDIN
Laissez-moi vous dire deux mots.
ANGÉLIQUE
Vous n'avez qu'à Técouter : il va vous en conter de belles •
GEORGE DANDIN, à part.
Je désespère.
CLAUDINE
n a tant bu, que je ne pense pas qu'on puisse durer contre lui; et l'odeur du vin qu'il souffle est montée jusqu'à nous.
GEORGE DANDIN
Monsieur mon beau-père, je vous conjure...
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Retirez-vous : vous puez le vin à pleine bouche.
GEORGE DANDIN
Madame, je vous prie...
MADAME DE SOTENVILLE.
Fi ! ne m'approchez pas : votre haleine est empestée.
GEORGE DANDIN, à monsieur de Soteuville.
Souffrez que je vous...
Retirez-vous, vous dis-je, on ne peut vous souffrir. GEORGE DANDIN, à madame de Soteuville.
Permettez, de grâce, que...
MADAME DE SOTENVILLE.
Pouah! VOUS m'engloutissez le cœur. Parlez de loin, si vous voulez
GEORGE DANDIN
Eh bien, oui, je parle de loin. Je vous jure que je n'ai bougé de chez moi, et que c'est elle qui est sortie.